BLOC-NOTES
CES TURKMENES QUE VOILA
Omission impardonnable: j'avais oublié les Turkmènes. Heureusement, notre ex-ministre de l'Intérieur, Béchara Merhej, s'en était souvenu, lui. Juste à temps pour en faire des Libanais. Et surtout, qu'on ne se demande pas qui sont les Turkmènes. Ce sont d'abord nos nouveaux concitoyens. Ce sont ensuite ceux qui, à l'avenir, vont faire nos moukhtars, nos présidents de municipalités et nos députés. Ce sont enfin nos presque-compatriotes puisque vivant au nord de la Syrie, à cheval sur la frontière turco-syrienne. Avec un peu de recul et en feuilletant une encyclopédie (n'importe laquelle), on découvre que le nom de turkmène n'apparaît qu'au Xème siècle, pour désigner (je cite) "les tribus turques les plus arriérées…" Voilà qui va faire un plaisir fou aux Arméniens. En aurait-on parachuté quelques-uns à Bourj-Hammoud, par hasard? Evidemment, ces tribus ont évolué depuis. Se subdivisant en "Qoulouqs et Orghouz", ils vivent en principe en Turkménistan, Ouzbékistan, Afghanistan, Iran, Turquie et dans le Caucase. Ils ont été, en général, sédentarisés. Sauf "les nôtres" qui sont restés des bergers nomades transhumants. Ils élèvent des moutons d'une race spéciale pour leur laine et leurs fourrures dites "astrakan". Et puisque transhumants il y a, ce sont donc ces Turkmènes-là que M. Merhej a transhumés au Liban, passant ensuite le relais à M. Murr qui, à son tour, a opéré une nouvelle transhumance à travers certaines régions du pays, pour finalement les sédentariser, du moins sur les listes électorales, dans des villages où leur nombre excède, dans bien des cas celui des autochtones. Ainsi en est-il de Douris, un petit bourg de la Békaa, au nord de Baalbeck. Dans un excellent reportage, paru récemment, notre consœur Tilda Abou Rizk signale qu'à Douris, qui compte 3000 âmes dont un tiers de chiites et deux tiers de maronites, les habitants "voient d'un mauvais oeil l'invasion de trois ou quatre mille Turkmènes sunnites"… "- Vous imaginez le déséquilibre que cela provoque, lui a confié un habitant du village. Bientôt, les élections législatives puis municipales seront organisées et ils seront majoritaires". Il m'arrive de sourire (un sourire jaune, il est vrai, mais un sourire quand même) en pensant au cas de ma sœur. Ma sœur et son mari, inscrits sur les listes électorales de Bickfaya, réclament, depuis 10 ans, le transfert de leur état-civil sur les registres de Jbeil où ils habitent depuis 17 ans, où ils possèdent des propriétés et où tant la famille de mon père que celle de ma mère y vivent depuis la nuit des temps. Réponse de l'Etat-Civil: non, non et non, la loi interdisant ce genre de transfert - afin de sauvegarder l'équilibre démographique de la région. L'ennui avec ma sœur, c'est qu'elle n'est pas Turkmène et qu'elle a eu beau fouiller dans notre arbre généalogique, elle n'a pu mettre la main sur le moindre grand-père mongol ni sur l'ombre d'une grand-mère tadjik ou oghouz, ne serait-ce que de la main gauche. Tant pis pour elle! Et que les responsables de cette dangereuse mascarade ne sautent pas tout de suite sur le premier micro venu pour crier au confessionnalisme. Le confessionnalisme est le fait de ceux qui, par des injections aussi brutales que massives d'ethnies et de confessions différentes dans un environnement hostile, ont délibérément rompu un équilibre démographique déjà fragilisé par le chantage permanent auquel sont soumises les communautés qui ruent dans les brancards du pouvoir. Ceux-là pensent-ils pouvoir ainsi changer en leur faveur le visage du Liban? Serait-ce d'ailleurs vraiment en leur faveur? Il est permis d'en douter, surtout quand on songe que les Turkmènes (et autres nomades rassemblés d'un peu partout, au petit bonheur la chance) sont des gens prolifiques et que le plus misogyne d'entre eux est nanti de deux épouses et d'une douzaine et demie d'enfants. A ce train-là, il ne serait pas bien loin le jour où l'on verra au ministère de l'Intérieur, un Turkmène qui, par dessus le marché, se fera appeler "Daoultou". Quant aux dames de Douris, faute de devenir un jour moukhtar ou président de la municipalité de leur village, elles pourront toujours se consoler en allant se promener sur les bords du Berdawni, vêtues d'un manteau d'astrakan. Même Brigitte Bardot n'y trouverait pas à redire. Ridicule? Peut-être, mais pas bien méchant. Le ridicule ne tue plus de nos jours, autrement nous serions aujourd'hui sans gouvernement. Et ce serait dommage!…
ALINE LAHOUD.