LA TRIBUNE

DANS UN CERCLE VICIEUX

Des candidats aux élections sont déjà sur la brèche. Ce n'est pas encore la campagne avec ses rassemblements, ses discours et les guirlandes de portraits. On se contente pour le moment de tenir salon ou bureau ouvert. On reçoit. Et qui reçoit-on? Bien sûr, des électeurs potentiels, c'est-à-dire des candidats pour élire comme il y a des candidats pour être élu. Le candidat pour être élu est là, entouré de secrétaires ou plus modestement d'hommes chargés de rameuter les solliciteurs. Car dès que la rumeur est répandue qu'Untel a l'ambition d'obtenir vos suffrages, ses salons ne désemplissent plus. Dans ces situations-là, il faut savoir être généreux. Généreux en promesses, généreux aussi en espèces car beaucoup d'électeurs potentiels ont besoin, par ces temps de crise, de secours financiers aussi bien que de passe-droit. Le candidat à un siège de député qui s'aviserait de répondre à un solliciteur: "Je verrais ce que je peux faire pour vous dans le cadre de la loi", peut être sûr de courir à un échec total. On a eu un exemple célèbre de ce genre dans les années 50. Le candidat n'avait pas compris que le solliciteur ne demande pas l'application de la loi à son problème, mais la violation de la loi. A ce prix seulement, il vous promet sa voix. Autrement, il n'a pas besoin de vous. kkk Ce qui précède n'est pas tiré d'un manuel pour réussir aux élections. Du reste, les candidats habitués à ce genre d'exercice n'ont pas besoin de guide. Ils savent d'instinct ce qu'il faut faire pour avoir des chances de réussir. Services-services, donnant-donnant, tout est là. Première phase: il s'agit de réunir un capital d'électeurs potentiels pour négocier une place sur une liste. Seconde phase: mettre en place la liste de candidats. Troisième phase: organiser un certain étalage de force populaire à coups de meeting et de portraits. Ainsi va la vie démocratique. Que viennent faire ici les grands principes? Invoquez Montesquieu et Rousseau, les encyclopédistes et les philosophes anglais, l'on vous rira au nez. Et on aurait bien raison. Des idées? Des programmes? Qui y croit? Qui même s'y attend? Les réalités étant ce qu'elles sont, il faut faire avec. On a annoncé, la semaine dernière, la formation d'une association pour la défense des principes démocratiques à l'occasion des prochaines élections. Mon amie Laure Moghaizel y figure, ce qui constitue une garantie de sérieux. D'ailleurs, les membres de cette association ne sont pas nés de la dernière pluie. Je leur suggère, néanmoins, de conserver un contact permanent avec les réalités en allant, une fois par semaine, passer un après-midi dans le salon d'un candidat quelconque aux élections. Ils prendront mieux, ainsi, la mesure de la tâche qui les attend. kkk Si les mœurs électorales sont ce qu'elles sont depuis qu'il y a un système parlementaire au Liban, c'est qu'il y a une raison. Quand le citoyen sollicite de son député un passe-droit ou simplement un appui pour faire aboutir une procédure tout à fait légitime et conforme à la loi, que fait-il? Il témoigne de son manque de confiance dans l'Administration. Si tous les organes de l'Exécutif faisaient leur travail correctement, si tous les citoyens étaient traités par l'Administration sur un pied d'égalité, aurait-on besoin de recourir au trafic d'influence? C'est bien là que le bat blesse. Nous avons fait un progrès décisif en créant une association des droits de l'Homme, une association pour la défense des principes démocratiques, pour la défense de l'environnement, pour les droits de la femme, etc... Ces initiatives témoignent d'une prise de conscience des problèmes fondamentaux. Mais pour passer de la théorie à la pratique, pour modifier surtout la pratique administrative, pour en transformer l'esprit, il y a encore un long chemin. Pourra-t-on le parcourir si le système d'accession au pouvoir continue à tourner dans un cercle vicieux? Dès lors que la nature de l'Exécutif - et de l'Administration de l'Etat - est déterminée par les mœurs électorales, par les rapports entre électeurs et élus comme ils le sont depuis toujours, comment l'évolution ou la transformation peut-elle se produire? Laure Moghaizel et ses amis pourraient en faire un sujet de réflexion: la pourriture du corps administratif corrompt le corps électoral et ses rapports avec les élus - et inversement. Parler de principes démocratiques dans ces conditions, c'est se payer de mots.

RENE AGGIOURI.