«BIBI NETANYAHU, ROI D’ISRAEL»

DERRIERE LE FAUCON, UNE COLOMBE ENCHAINEE?

«Bibi» Netanyahu, personnage énigmatique qui préside désormais aux destinées d’Israël.

De la nuit la plus longue à la journée la plus longue en passant encore par une nuit et un jour, du 29 au 31 mai, avec toutefois une vérité qui se dégage progressivement des urnes et qui contredit les sondages et les premières estimations des chaînes? Des cœurs qui tremblent, pour lesquels tout est perdu, tout est gagné, tout est à recommencer. Un suspense mortel pour les candidats au poste de Premier ministre d’Israël et en même temps pour l’avenir du processus de paix au Moyen-Orient, tributaire du verdict des urnes. Le 29 mai, vers 21 heures, Shimon Pérès était victorieux. La première chaîne le créditait de 50,7% des voix contre 49,3 à Netanyahu. La seconde chaîne de 52,5% contre 47,5%. Tandis que dans le quartier général du Likoud, certains partisans s’arrachaient la Kipa, en signe de détresse, que Netanyahu gardait des nerfs d’acier, le leader des travaillistes affichait une extrême prudence. Il n’avait pas oublié les législatives de 1981 où il conduisait la liste du parti. La télévision avait alors annoncé sa victoire. Il s’était hâté d’improviser un discours triomphal. Et voilà que l’attendait, le lendemain matin une horrible nouvelle. Le Premier ministre, ce n’était pas lui, mais Menahim Begin.

UNE DIFFERENCE DE 29,457 VOIX

26.000 soldats, policiers, gardes frontières avaient été déployés dans tout le pays, les territoires hermétiquement bouclés, et tout semblait désormais se jouer comme dans un mouchoir de poche. Lors de l’assasinat de Rabin le 4 novembre dernier, Shimon Pérès était crédité d’une avance de 25% sur son rival du Likoud, Benyamin Netanyahu. Il bénéficiait d’un impressionnant report de sympathie et se présentait comme l’alter ego du martyr de la paix avec lequel il avait scellé une alliance stratégique, bien que leurs caractères furent opposés. Même plus, Rabin avait traité Pérès, dans ses mémoires d’»éternel magouilleure». Au firmament dans les sondages, Pérès a vu sa popularité se rétrécir comme une peau de chagrin, lors des attentats-suicides islamistes de février-mars derniers qui ont fait 59 morts. Mais il était toujours crédité d’une avance de 5 à 7 points sur son rival. L’écart s’était toutefois amenuisé lors du débat télévisé l’opposant à Netanyahu qui jouissait d’une incontestable embellie. Pérès l’intellectuel-visionnaire rêvant d’un nouveau Moyen-Orient, l’architecte des accords d’Oslo en 1992, prix Nobel de la Paix avec Rabin et Arafat en 1994, 5 fois ministre, 2 fois chef de gouvernement avait cultivé une sorte de légende à l’étranger et reçu, la veille du scrutin, le soutien prononcé de son ami Bill Clinton qui avait déclaré: «Les électeurs israéliens doivent décider s’ils veulent ou non poursuivre le processus de paix». A 72 ans, Pérès avait en face de lui un challenger de 46 ans. Il s’était abstenu de mener une campagne électorale proprement dite tandis que Netanyahu avait dirigé la sienne dans le plus pur style américain, misant sur les spots télévisés, les phrases-clés, un discours clair, des thèmes majeurs: peur et sécurité des israéliens sans oublier la colombe omniprésente. 3.933.250 électeurs étaient appelés pour la première fois à choisir leur Premier ministre au suffrage universel, de même que les 120 députés de leur Knesset, munis de deux bulletins à disposer dans les urnes de 6,900 bureaux de vote. Ils sont venus de partout, même des hôpitaux et des prisons où des urnes avaient été disposées et Yigal Amir a pu y glisser ses deux bulletins les pieds enchaînés. Les urnes étaient déplacées auprès des malades cloués sur leurs lits et les handicapés mentaux avaient été pressés d’accomplir leurs devoirs de citoyens. Des milliers de voitures, d’autobus, des ambulances et un charter avaient été mobilisés pour la circonstance et vers le soir des Arabes indécis avaient été fortement sollicités pour voter en faveur de Pérès. Deux heures avant le sabbat, les résultats provisoires étaient proclamés: Les voix des militaires avaient été déterminantes pour Netanyahu sorti victorieux avec 50,4% des suffrages contre 49,5% à Pérès, représentant 1.501.023 voix contre 1.471/566 voix soit une différence de 29.457 voix. Pérès encaissait ainsi sa 5e défaite électorale confirmant sa réputation d’"éternel perdant".

«Bibi», célèbre par ses frasques extra-conjugales, en est à son troisième mariage. Avec Sarah son épouse et son fils Yair, 3 ans.

Sarah aux côtés de «Bibi»: la victoire, qu’elle est belle!

Pérès, l’architecte de la paix, victime de ses rêves?

Natan Chyaransky leader du parti des immigrés russes «Israël BaAlya», un personnage avec lequel il faudra compter.

UN PAYSAGE ECLATE

La nouvelle Knesset présente un paysage «éclaté» où les deux grandes formations, les Travaillistes et le Likoud, sont malmenées et perdent les uns 3 sièges avec 34 députés et les autres 6 sièges avec 32 députés. Ils sont débordés par les partis religieux qui disposent désormais de 23 sièges. Le Shass, notamment, qui obtient 10 sièges contre 6 dans l’ancienne Knesset. Le Parti national religieux gagne 9 sièges contre 6, tandis que le Parti unifié de la Torah demeure égal à lui-même avec 4 sièges… Une percée pour le Parti arabe démocratique avec 4 sièges contre 2 dans l’ancienne Chambre. Et surtout une victoire pour les immigrants russes conduits par Anatoli Chtaranski, ancien refuznik briguant désormais un portefeuille ministériel et dont le parti Yisraël Ba Alya» a obtenu 9 sièges contre 0 dans l’ancienne Knesset. Sur les 700.000 immigrants russes installés depuis sept ans en Israël, 425.000 étaient en mesure de voter. En 1992, ils avaient contribué à la victoire de Rabin, s’engageant contre le Likoud qui n’avait pas facilité leur intégration. Ils n’étaient pas plus contents des Travaillistes par la suite et ont dû reporter leurs voix vers le Likoud. Présents à la Knesset, ils pourront dorénavant participer à la vie nationale. Face à ce paysage, Léa Rabin qui a reproché à Pérès de n’avoir pas exploité l’assassinat de son époux dans la campagne électorale n’a pas caché sa profonde déception voire sa révolte à l’annonce des résultats et aussi du vote de Yigal Amir: «Je cherche où j’ai mis ma valise. J’ai envie de partir le plus vite possible». Quant à Pérès, imperturbable, il a pris acte d’un choix entre deux voies. Nous restons fidèles à notre voie» a-t-il assuré.

UN PHENOMENE NOMME «BIBI»

La victoire du Likoud est célébrée dans les rues de Tel-Aviv.

En Israël et dans le monde, passé le moment de consternation et de désarroi, on s’interroge toujours sur le parcours du jeune et télégénique Premier ministre qui n’est pas sans rappeler celui de Bill Clinton monté à Washington depuis son Arkensas, l’Etat le plus pauvre des Etats-Unis avec peu de moyens face au prestigieux vainqueur de la guerre du Golfe, George Bush, si certain de sa victoire! Il avait pour atouts, son physique de jeune premier, sa jeunesse, son discours. Benyamin Netanyahu offre de prime abord un profil similaire avec toutefois un vivier familial pour nourrir ses rêves ultranationalistes en faveur du Grand Israël. Benyamin Netanyahu, «Bibi» pour tous, a pour grand-père un rabbin immigré de Lituanie et pour père un historien partisan du «sionisme révisioniste», devenu secrétaire de Zeev Jabotinski qui réclame pour le peuple juif toute la Palestine mandataire. A l’âge de 14 ans, il accompagne son père qui poursuit des études aux Etats-Unis. cela lui donne l’occasion de s’inscrire dans les grandes universités et d’obtenir un diplôme d’administration au prestigieux Massachusetts Institute of Technology à Boston. Ses 10 années outre-Atlantique lui inculquent un mode de vie et de pensée à l’américaine dont il fera un large usage dans sa campagne électorale. Son réveil national date peut-être de 1976 lorsque son frère trouve la mort héroïquement dans l’opération Entebbe en Ouganda. Mais sa carrière ne commence qu’en 1982 date où il est nommé numéro deux à l’ambassade d’Israël à Washington puis ambassadeur à l’ONU. En 1988, il est élu député du Likoud et désigné de vice-ministre des Affaires étrangères. En 1991, il est le porte-parole du gouvernement israélien à la conférence de Madrid. En 1992, après la défaite de Shamir, il prend la tête du Likoud coiffant au pilori tous les «barons» de la droite. Lorsque Rabin est mort, Léa a refusé de lui serrer la main, lui imputant en grande partie l’incitation à son assassinat. Abba Eban, ancien ministre des Affaires étrangères travailliste a estimé que «le programme du Likoud est une bombe à retardement qui risque de provoquer un désastre national.»

Triomphe au champagne d’Avgdor Kahalani, leader de la «Troisième voix» qui a obtenu 4 sièges à la Knesset.

«L’HOMME POUR TOUTES LES SAISONS POLITIQUES»

S’il était destiné à rassurer les juifs, le programme du candidat Netanyahu suscitait de toutes parts les inquiétudes des partenaires arabes et occidentaux, risquant, sinon de faire capoter le processus de paix, de le ralentir. Décidé à respecter l’accord d’Oslo, à poursuivre le processus de paix, Netanyahu a pris toutefois le contrepied des positions de Pérès: non à un Etat palestinien, non à l’évacuation des colons d’Hébron, non à un retrait du Golan, refus de discuter du statut de Jérusalem-Est et décision de fermer la Maison d’Orient que les Palestiniens tiennent dans cette ville. Pas de concessions territoriales. On ne voit pas comment dans ces conditions pourrait se poursuivre le processus de paix. Et l’on comprend les angoisses de l’Autorité palestinienne réclamant le respect des engagements antérieurs. C’est du reste dans le souci de dégager une stratégie commune que Yasser Arafat, le roi Hussein de Jordanie et Husni Moubarak vont se retrouver le 5 juin à Akaba. En même temps que le monde se trouve dans l’expectative, Clinton une fois la déception rentrée s’empresse de changer son fusil d’épaule et affirme à nouveau son soutien pour Israël: «Si Israël est prêt à prendre des risques en faveur de la paix, nous sommes déterminés à faire de notre mieux pour réduire ces risques et renforcer sa sécurité. «Son appel téléphonique est accompagné d’une invitation à Washington. Netanyahu, Premier ministre, sera-t-il le candidat qu’il fut? On a pu le présenter comme «l’homme pour toutes les saisons politiques» Peter Rodman, un chercheur du Nixon Center, estime que «les réalités stratégiques s’imposeront à lui». Quant à Menahem Hofnug, professeur de sciences politiques à l’Université hébraïque de Jérusalem cité par «Libération», il relève que «ce n’est plus l’ancien Likoud. C’est un nouveau parti qui a accepté de prendre en compte les nouvelles réalités issues des accords d’Oslo. Ainsi dans le coalition, on remarque des personnalités comme David Lévy qui sont des colombes et qui l’ont prouvé en s’opposant par exemple à certaines actions militaires contre le Liban».

Des jeunes expriment leur désolation sur le lieu de l’assasinat de Rabin à Tel-Aviv.

DEUX VOIX, DEUX DISCOURS

Des centristes autant que des radicaux s’apprêtent à faire partie du gouvernement qui ne devrait pas dépasser les 18 membres, se formerait avant le 17 juin et obtenir une majorité absolue de 61 voix. Les noms qui circulent: Ariel Sharon ou Raphaël Eytan à la Défense, David Lévy aux Affaires étrangères. Le maire de Jérusalem est également sur la sellette. Les «cent premiers jours seraient cruciaux d’autant qu’il faudra rétablir la confiance. Sur le plan économique où la bourse de Tel-Aviv a chuté de 5%, les acquis économiques de l’équipe de Pérès ayant favorisé la «stabilisation» du pays. Sur le plan politique ou les positions en flèche du Likoud ont fortement ébranlé les certitudes et les acquis des signataires des accords de paix. Tandis que Pérès - qui serait candidat au poste de secrétaire général des Nations Unies adressait un discours d’adieux en estimant que «le pays est passé d’une étape à une autre totalement différente» et qu’»il vaut mieux prendre les risques de la paix plutôt que les risques de la guerre» et que les Travaillistes entendent poursuivre leur lutte sur le terrain, Netanyahu prononçait le «discours de la victoire» qui s’est voulu rassurant et que Yossi Belin, ministre travailliste sortant a présenté comme «un tissu de généralités». «Israël s’engage, a déclaré Netanyahu, sur une nouvelle voie, une voie d’espoir, de sécurité, d’unité et de paix (...) Je m’adresse aux dirigeants palestiniens et arabes, à tous les peuples de la région: rejoignez-nous sur la voie de la paix. Le gouvernement que nous allons former renforcera la paix avec les Egyptiens, les Jordaniens, les Palestiniens et nous chercherons à établir la coexistence avec les autres pays arabes.» «Bibi, roi d’Israël» serait-il un faucon ou une colombe? Peut-être une colombe enchaînée!

EVELYNE MASSOUD