BLOC-NOTES

FAITES CESSER LE MASSACRE

Jusqu'à quand va-t-on tolérer que ces tueurs qui sèment la mort sur nos routes continuent à massacrer impunément? Jusqu'à quand les drogués, les ivrognes, les déséquilibrés, les irresponsables, les fils à papa, les voyous vont-ils nous faire vivre sous le règne de la terreur? Jusqu'à quand allons-nous assister, les bras croisés, au spectacle de nos enfants écrasés, démembrés, décapités et, au mieux, mutilés et transformés en handicapés à vie si ce n'est en zouebis? Rien que la semaine dernière, un camion fou, conduit par un indien ivre-mort, a éventré, à Bhamdoun, un autocar, ramenant de l'école à la maison, des enfants de 4 à 7 ans. Résultat: 9 morts, une vingtaine de blessés dont plusieurs dans un état grave. Deux semaines auparavant, un cameraman d'une station de télévision et son frère ont été tués sur l'autostrade. Et avant eux, des centaines d'autres pris en écharpe par un poids lourd, percutés à 180 à l'heure par une brute hallucinée, projetés comme des pantins désarticulés sur le balcon d'un premier étage, le tout dans l'indifférence totale des autorités supposées responsables. Ce n'est pas que ces autorités manquent de punch. Nous les avons vus faire les zouaves quand leurs intérêts étaient en jeu. Nous les avons vus embarquer, manu militari, des étudiants dont le seul crime était d'avoir manifesté de la sympathie pour l'un ou l'autre des leaders honnis par le pouvoir. Et qui ignore avec quelle brutalité et sans aucun mandat, elles arrêtent ceux dont la politique ou la tête ne leur revient pas, pour les faire disparaître de longs mois, sans les traduire devant les tribunaux et sans permettre même à leurs parents de s'enquérir de leur sort. Pourquoi, alors, cette permissivité réservée aux véritables criminels et surtout aux tueurs de la route? A-t-on jamais retiré leur permis de conduire, à vie ou même pour quelques années, à ces écraseurs? A-t-on jamais vu un seul de ces assassins frappé d'une sévère peine de prison ou d'une lourde amende? Et qu'on ne nous dise pas que cela s'appelle "meurtre par imprudence". Un chauffard qui prend la route bourré de cocaïne ou d'alcool, ou qui, pour s'amuser et éprouver des sensations fortes, pousse sa voiture au-delà de 100 km/heure, ou qui conduit avec de mauvais freins, sans phares, est un assassin prémédité. Que fait le ministre de l'Intérieur, à part concocter une loi électorale à sa mesure et à celle de Walid Joumblatt et ouvrir - par ailleurs - la route à son cortège de "Ranges", à sirènes hurlantes et à vociférations hystériques des malabars de son escorte? Les lois existent. Il suffit de les appliquer. Ou bien quand il n'est pas de l'intérêt, de ceux au pouvoir ou qu'au contraire il s'agisse de leurs intérêts, il devient permis de faire n'importe quoi, n'importe où, n'importe comment et à n'importe quel prix? Et quel prix! surtout lorsque l'on songe (les statistiques le disent) que les tueurs de la route ont déjà fait cette année, au Liban, plus de victimes que les avions, les hélicoptères de combat, les navires de guerre et l'artillerie lourde des "Grappes de la colère". Ne peut-on arrêter cette hécatombe? Mon jeune ami, Emile Majdalany, va encore dire que je pose trop de questions. C'est vrai. Mais le moyen de faire autrement quand on ne reçoit pas de réponses? Que les mères, les épouses cessent de trembler et de pleurer en silence. Qu'elles exigent des réponses. Qu'elles descendent dans la rue sans attendre qu'on leur ramène leurs maris et leurs enfants, écrabouillés, sur une civière. Osera-t-on leur tirer dessus? On peut se le demander. Dans un pays où la loi est régulièrement violée par ceux qui ont charge de la faire respecter, où l'excès d'arrogance envers le plus faible tente de masquer la servilité face à plus fort, la morale reste encore à inventer.

ALINE LAHOUD.