L'INDICE DOW JONES, FUNAMBULE ET CENTENAIRE
Le Dow Jones a fêté dimanche 26 mai ses cent ans en funambule. Lancé
depuis 1982 dans une ascension vertigineuse qui ne cesse de s'accélérer,
le baromètre du capitalisme américain vit dangereusement à l'heure de son
centenaire. Pendant les 14 années fastes que Wall Street vient de connaître,
le Dow Jones a gagné 614%, plus que pendant la décennie folle des années
20 (468%) ou le boom de l'après-guerre (487% de 1949 à 1966). Rien qu'au
cours des 19 derniers mois, la hausse atteint 57% et, à beaucoup d'égards,
l'indice créé par Charles Dow et Edward Jones apparaît aujourd'hui sérieusement
surévalué. Pourtant les trente valeurs industrielles qui le composent,
les General Motors, IBM, Mc Donald's et autres Coca-Cola, continuent à
accumuler les bénéfices et à confondre les prédictions de désastre imminent.
L'autre prouesse du Dow Jones est d'incarner l'état de santé de l'économie
américaine pour des millions de gens que les radios et télévisions tiennent
au courant de son évolution journellement à travers le monde, alors qu'il
représente une fraction de plus en plus marginale de l'économie réelle.
A l'heure de la révolution informatique, les valeurs de haute technologie
ne comptent que pour 6% dans l'indice, écrasées par l'industrie lourde.
Même la méthode de calcul (une simple moyenne arithmétique ajustée par
un coefficient) est jugée dépassée car elle prend seulement en compte le
cours de 30 actions, mais pas de la taille respective des sociétés représentées.
Cependant, le Dow Jones a gagné la bataille de la notoriété. Aujourd'hui,
son histoire centenaire offre des arguments aussi bien en faveur d'une
poursuite de l'euphorie que d'une catastrophe imminente. Les pessimistes
décèlent sans peine les indices de spéculation, de "manie financière"
qui caractérisent à leurs yeux la fin de toutes les longues périodes de
hausse. Ils soulignent sombrement que les placements boursiers peuvent
ensuite connaître des rendements nuls ou négatifs pendant de très longues
périodes (de 1937 à 1949, puis de 1966 à 1982). Pour
les optimistes, les comparaisons avec les années 20 ou l'après-guerre sont
faussées par l'inflation plus élevée des 15 dernières années, qui a exagéré
les gains de Wall Street. Une fois prise en compte l'érosion monétaire,
le bond des années 80 et 90 pâlit à côté de celui de l'après-guerre et
le marché paraît beaucoup moins surévalué. Même phénomène du côté des entreprises:
dix ans de restructurations incessantes n'ont pas permis aux sociétés américaines
de retrouver une rentabilité équivalente à celle qui était la leur dans
les années 60. Les épargnants commencent tout juste à abandonner les habitudes
acquises pendant la stagflation. Dépités par les placements à taux fixe,
ils redécouvrent la bourse et 20 milliards de dollars affluent chaque mois
dans les fonds de placement en actions. Pourtant, la part des valeurs boursières
dans le patrimoine de l'Américain moyen n'a pas encore retrouvé son niveau
des années 50 et 60. Il reste donc un potentiel de hausse, concluent les
optimistes, d'autant que le climat n'a jamais été aussi propice aux placements
boursiers (faible inflation, population vieillissante, mondialisation de
l'économie). Rares sont les analystes assez braves pour prédire que le
Dow dépassera 6.000 points cette année, un cap "historique" éloigné
d'à peine 200 points. L'un des seuls à s'y risquer, avec un pronostic à
double tranchant, est Byron Wien, stratège de la banque d'investissement
Morgan Stanley. Il prédit que les 6.000 points seront franchis mais qu'il
se produira ensuite une chute de 1.000 points à partir de l'été ou du début
de l'automne sur fond de pressions inflationnistes. "Cette baisse
s'étalera jusque dans le courant de l'an prochain, dit-il. Le marché a
tout simplement trop progressé trop vite". M. Wien a été l'un des
rares experts à anticiper correctement la flambée de 1995 et du début de
1996. Désormais, il décèle des signes spéculatifs caractéristiques des
marchés mûrs et s'inquiète de l'afflux constant de nouvelles sociétés qui
lèvent des fonds en bourse. "Nous n'avons pas eu de correction significative
depuis 1990, or en temps normal il s'en produit une tous les deux ans",
rappelle-t-il.
VINCENT BABY