AU TERME D'UNE NOUVELLE RENCONTRE A LA HAUTE-MAISON
(PARIS)
GEMAYEL, AOUN ET D. CHAMOUN METTENT EN GARDE CONTRE LA FALSIFICATION DU PROCESSUS ELECTORAL
A. GEMAYEL: "La souveraineté et la liberté, enjeu de notre action"

A l'heure où les contours de la loi électorale sont quasi-connus et où le projet gouvernemental n'attend qu'à être approuvé par le Conseil des ministres et ratifié par la Chambre des députés; la date des législatives étant, en principe, fixée à partir de la mi-août, les trois principaux leaders de l'opposition: le président Amine Gemayel, le général Michel Aoun et M. Dory Chamoun, leader du PNL, qui fait la navette entre Beyrouth et les capitales occidentales, se sont retrouvés mardi à la Haute-Maison pour une concertation en prévision des législatives. Dans leur communiqué conjoint, ils ont mis en garde les autorités légales "contre toute falsification du processus électoral", affirmant leur attachement à "la nécessité d'organiser des élections libres démocratiques et intègres". A partir des bureaux de "La Revue du Liban", à Achrafieh nous les avons contactés par téléphone à Paris, pour recueillir leur point de vue sur les législatives et sur les résultats de leur rencontre qui maintient ses assises ouvertes et espère regrouper plusieurs autres leaders et représentants de courants politiques pour faire face à tant d'échéances, internes et régionales vitales pour le Liban, à commencer par le processus électoral.

- Monsieur le président, un accord tripartite vient d'être conclu entre vous, le général Michel Aoun et M. Dory Chamoun. Quels en sont les objectifs?

"Tout d'abord, il s'agit d'une rencontre qui, de tripartite va, espérons-le, évoluer pour regrouper d'autres leaders qui militent pour deux principes primordiaux: la souveraineté et la liberté. Cette rencontre est, d'ailleurs, ouverte à tous et a des objectifs nationaux non sectaires."

- Quel en est, plus précisément l'objectif électoral?

"Nous considérons que les élections sont un maillon, mais non le plus important, du fait que le pays souffre depuis des années d'une situation de léthargie et de non-conscience à tous les niveaux. Les hérésies y sont innombrables. Il suffit d'entendre, continuellement, au sein du parlement les joutes oratoires et les prises de position émanant de la part de la majorité des leaders sur la scène libanaise qui, toutes, dénoncent l'état de fait et toutes s'insurgent contre le comportement du présent pouvoir, pour comprendre la réalité de la situation que vit le Libanais. "Notre discours politique, à nous trois, n'a atteint, aucun jour, la violence de celui de certains hommes politiques libanais qui prétendent être des "gens de la maison ou proches d'eux." "Notre discours peut être considéré comme le summum de la modération, en comparaison de ce que nous entendions au sein de l'hémicycle comme critiques et attaques à l'accent "révolutionnaire". Mais, dans les faits, il y avait toujours, une baguette magique, un mot de passe qui ramenait chacun à sa dimension et l'eau à son cours. On retrouvait le climat de soumission et d'allégeance. Il est malheureux aussi de constater que les gens ont la mémoire courte.

NOUS NE SERONS PAS DE FAUX TEMOINS

- Allez-vous participer aux prochaines élections législatives?

"Il est du devoir de chaque Libanais de participer aux élections. Dans leur conception démocratique, les élections sont un devoir pour chaque citoyen, à commencer par les piliers de cette rencontre tripartite. Nous sommes disposés à nous engager dans toute bataille électorale dans sa conception démocratique. Mais lorsque la procédure devait se limiter à de simples nominations, je ne crois pas qu'aucun de nous accepterait d'être un faux témoin".

- Avez-vous pris la décision de vous engager dans la bataille électorale ou pas?

"Nous avons pris la décision de nous engager dans toute bataille démocratique. Nous attendons de savoir si les législatives seront libres ou si les futurs députés seront simplement nommés à l'avance."

- S'il se confirme qu'elles seront libres et démocratiques, viendrez-vous au Liban avec le général Aoun?

"Il est de notre devoir d'être au Liban et notre présence à l'extérieur du pays est, bien-entendu, artificielle. Si les conditions de démocratie et de liberté sont assurées, nous n'hésiterons pas à nous y rendre".

(Photo d'archives: le patriarche Sfeir et le général Aoun).

Mgr SFEIR A A. GEMAYEL: "La loi électorale est-elle élaborée à la mesure de la patrie ou des communautés?"

En recevant le président Amine Gemayel à la Cité du Vatican, la semaine dernière, S.Em. le cardinal Nasrallah Sfeir a posé la question suivante: "La nouvelle loi électorale est-elle élaborée à la mesure de la patrie ou des communautés? "Dans la seconde alternative, la fraction chrétienne de notre peuple serait frappée de frustration, car il n'est pas logique d'élire cinquante-quatre députés chrétiens par les voix mahométanes. "Si la loi est élaborée à la mesure de la patrie, elle ne peut contribuer à consolider l'unité nationale, car elle établit une distinction entre les régions". L'éminent prélat a dit encore qu'il n'appelle pas au boycottage du scrutin et n'encourage pas les citoyens à y participer, parce qu'il est la conscience du Liban "Je refuse de me prêter au jeu politique, ce qui m'importe au plus haut étant l'unité de la position chrétienne".

ALLIANCES AVEC LES FRACTIONS NATIONALES

- Comptez-vous conclure des alliances, dans quelles circonscriptions et avec qui?

"Avec toutes les fractions nationales qui partagent notre discours politique. Et comme vous le savez, cette rencontre tripartite jouit d'une très large base populaire dans un grand nombre de régions. Cette base est fortement influente et pourrait renverser les données de fond en comble. A condition, toutefois, que soient respectées le jeu démocratique et nos traditions libanaises".

PROJET "HERETIQUE" DE LOI ELECTORALE

- Mardi, vous avez tenu une réunion à trois à la Haute-Maison. Qu'avez-vous décidé?

"Nous avons fait paraître un communiqué et avons examiné les rumeurs parvenues concernant la loi électorale et l'adoption par le Conseil des ministres de ce que je qualifie de "projet hérétique". Nous prendrons la décision adéquate à la lumière de la décision du Conseil des ministres et du vote du parlement concernant le projet de loi électorale".

- Il va donc y avoir une autre rencontre tripartite?

"Nos réunions restent ouvertes".

MEME DISCOURS POLITIQUE AVEC BKERKE

- Qu'en est-il de votre récente rencontre avec S.Em. le cardinal Sfeir au Vatican?

"Ce n'est pas la rencontre en soi qui est essentielle; l'important est qu'on s'est retrouvé d'accord autour d'un même discours politique. Car, de façon pratique, les cadres de notre action sont le communiqué du synode et les communiqués émanant de l'assemblée mensuelle des évêques qui dénoncent l'état de fait actuel et réclament la liberté, la démocratie et le respect des droits de l'homme. "Jamais, autant qu'aujourd'hui, le Liban n'a connu une telle violation de ces droits. Par le passé, celle-ci était la caractéristique des milices qui, naturellement, travaillaient pour leur propre compte. Ce qui est déplorable et très dangereux aujourd'hui, c'est que cette violation des droits se fait de la part de l'Etat qui utilise les structures même et les organismes du pouvoir pour faire pression ou accorder des faveurs.

- Le boycott est-il envisagé?

"Notre point de départ est positif et nous agirons, en conséquence, indépendamment de la participation ou du boycott. "Je le redis: nous voulons participer à des élections libres et démocratiques et non être de faux témoins. S'il y a des élections libres, nous sommes pour et je défie ceux qui pourraient nous faire face." - Qu'en est-il de la pression américaine et française visant à amener les Libanais à participer au scrutin?

"Non, il n'y a pas de pression française et américaine dans ce but, mais plutôt une pression de la part de ces puissances pour assurer des élections libres. Nous n'avons pas besoin de leçons de morale ni de la France, ni des Etats-Unis pour pratiquer la démocratie. Dès les premiers jours de l'indépendance, les Libanais ont donné une leçon de démocratie et nous n'avons besoin ni des uns, ni des autres pour nous donner des leçons de morale."Ce que nous retenons des déclarations des Français et des Américains, c'est la nécessité d'organiser des élections libres. C'est ce que le président Chirac a dit lors de sa visite au Liban. Et nous espérons que ces Etats qui ont demandé des élections libres soient les témoins surtout des préparatifs de ces élections et qu'ils s'assurent d'eux-mêmes que l'Etat est sérieux dans ses promesses d'organiser des élections libres et démocratiques. A mon avis, les prémices ne sont pas du tout encourageantes, à commencer par le projet de loi électorale qui est inique".

- Allez-vous réclamer la présence d'observateurs internationaux pour les législatives?

"Nous attendons que le gouvernement lui-même nous propose des garanties réelles pour que ces élections soient libres".

- La rencontre tripartite à Haute-Maison pourrait-elle rappeler "l'accord tripartite de 1968" ?

"Cela n'a absolument rien à voir. D'abord, il ne s'agit pas d'un accord tripartite, mais d'un rassemblement ouvert à tout le monde et nous maintenons le contact avec d'autres partenaires. Certains n'osent pas s'engager pour des raisons évidentes, mais je sais qu'ils sont de cœur avec nous".

LE GENERAL MICHEL AOUN: "Tout le monde critique la loi électorale et y souscrit"

Comme à son habitude, le général Michel Aoun ne mâche pas ses mots, dénonçant vivement le projet de loi électorale. Voici le dialogue ayant eu lieu entre "La Revue du Liban" et la Haute-Maison:

- Général, quand allez-vous revenir au Liban, sachant que la décision d'exil se termine au mois d'août de cette année?

"Certes, la période s'achèvera fin août, mais nous n'avons pas encore défini la date du retour. La décision sera prise début septembre."

- Qu'en est-il des législatives?

"Qu'est-ce que cette loi? Tout le monde la critique; puis, l'approuve. Comment expliquer ce comportement?"

- Et vous-même, allez-vous y souscrire?

"Mais, c'est moi-même qui vous pose la question! Nous avons publié aujourd'hui un communiqué; en avez-vous pris connaissance?"

MISE EN GARDE

- Oui, nous l'avons déjà reçu "Comme vous le constatez, nous avons mis en garde le gouvernement et les citoyens contre le fait de s'engager dans un processus de falsification. Et cette mise en garde ne veut pas dire qu'on accepte cette situation. Mais nous nous accordons une marge de temps, car la loi est encore à l'état de projet et n'a pas été promulguée. Pour cela, nous les mettons en garde d'avance afin qu'ils ne tombent pas dans une erreur grave. De même, nous attirons l'attention des responsables politiques et chefs religieux sur le fait qu'il est porté atteinte à l'unité nationale au-delà de toutes limites. 'S'ils continuent de la sorte, il n'y aura plus d'unité".

L'UNITE NATIONALE BAFOUEE

- Vous considérez donc ce projet de loi électorale comme une atteinte à l'unité nationale!

"Cette unité est bafouée depuis longtemps. Aujourd'hui, ils achèvent de la détruire, à travers cette loi électorale que je qualifie de "loi d'apartheid". "Chacun sait pourquoi ils ont découpé le Mont-Liban en cazas électoraux et maintenu les mohafazats ailleurs; pas besoin de l'expliquer. Mais nul ne peut accepter ce découpage discriminatoire. Et la responsabilité incombe à tous ceux qui ont élaboré cette loi ou l'approuvent. "A travers cette loi ségrégationniste et raciale, ils sont en train de compromettre l'entente et l'unité nationales. Ils devront donc assumer la responsabilité de ce qui va se produire ensuite. Nous continuons à défendre et à protéger l'unité nationale, alors qu'ils s'emploient à l'effriter. Mais seuls on ne peut pas assumer cette responsabilité qui est un partage et une participation de tous".

QUID DES NOUVEAUX "NATURALISES"?

- De vos propos, faut-il déduire que vous allez vers le boycott?

"Nous les avons mis en garde et espérons qu'ils s'y prendront à temps. Il y a plusieurs choses à modifier et non simplement la loi électorale, notamment la loi sur les naturalisations, le refus du droit de vote aux Libanais travaillant à l'étranger, alors que des gens qui viennent tout juste d'acquérir, on ne sait comment, la citoyenneté vont voter à leur place! "Quid, aussi, des observateurs internationaux? S'ils n'en veulent pas, c'est qu'il y a une intention de falsification. Que dire, aussi, de la nécessité de former un gouvernement d'entente nationale qui représenterait les différents courants et tendances politiques? Ceci est un autre indice qu'ils veulent se jouer des bulletins de vote et des urnes. "Pourront-ils rectifier tout cela à temps? J'en doute! Car ils y sont trop impliqués".

- Quelle sera, dès lors, votre attitude?

"Elle va être très prochainement connue. Pour le moment, et par courtoisie, nous nous contentons du communiqué publié à l'issue de notre rencontre avec le président Amine Gemayel et M. Dory Chamoun. Par ailleurs, nous exhortons certains de ne pas prendre trop hâtivement position." Le général Michel Aoun, insiste une fois de plus au cours de cette conversation sur le projet de loi électorale qu'il qualifie de "Loi d'apartheid" affectant, surtout les chrétiens. "Je regrette de dire, affirme-t-il, que c'est pour la première fois que j'aborde ce sujet sous cet angle. Mais de fait, le gouvernement a dépassé les limites de la tolérance et les chrétiens ont, aujourd'hui, besoin de quelqu'un pour les défendre. "Je fais assumer la responsabilité de cette discrimination à tous les responsables politiques et religieux, tant chrétiens que musulmans. J'ai de vifs reproches et blâmes à faire à l'encontre, notamment, de ceux qui approuvent cette loi tout en la qualifiant de mauvaise. Cela démontre, de leur part, une absence totale de toute virilité, de toute moralité, de tout patriotisme et de tout sens de responsabilité".

- Au cas où vous acceptez les législatives, allez-vous présenter votre candidature?

"En ce qui me concerne, il n'en est nullement question. Mais si nos conditions sont satisfaites, le "courant" présentera des candidats. "Mais le fait de critiquer la loi et de l'accepter, ensuite, est une véritable honte. Cela dénote un dédoublement de personnalité et une absence totale de responsabilité".

DORY CHAMOUN (PNL): "Wait and see"

M. Dory Chamoun a, pour sa part, préféré ne pas entrer dans les détails, se contentant d'affirmer: "Ma position sera définie après la promulgation de la loi électorale, à la suite de mes rencontres à Paris avec le "amid" du B.N. M. Raymond Eddé et, à Bkerké, avec S.B. le patriarche Nasrallah Sfeir.

Le leader du PNL ajoute: "A la lumière de ces différentes rencontres et étapes essentielles dans la concertation, et des nouvelles données qui se présenteront, je définirai ma position vis-à-vis des législatives et de la conjoncture dans son ensemble. "Pour l'instant, je préfère m'en tenir au communiqué qui a été publié à l'issue de la rencontre tripartite à la Haute-Maison". "J'adopte donc l'attitude chère aux Anglais: "Wait and see".

NELLY HELOU