LA RUSSIE A VOTE BLANC-ROUGE

LEBED ARBITRE DU DUEL SERRE ELTSINE - ZIOUGANOV AU SECOND TOUR

Boris Eltsine 65 ans.

Guennadi Ziouganov 52 ans.

Au réveil, Tout Moscou, voire toute la Russie, ne parlait que du général-poète Alexandre Lebed, 46 ans, héros de la guerre d'Afghanistan, l'incorruptible, peu versé dans le discours politique. Oubliée, la cruelle défaite infligée par l'Allemagne à l'équipe russe dans Euro 96 et qui a pu coûter un million de voix à Boris Eltsine taillant dans le tissu mouvant des indécis. Dépassée, la polémique sur une éventuelle fraude électorale qu'ont voulu court-circuiter 200.000 observateurs communistes surveillés à leur tour par des "bénévoles" eltsiniens. Si l'écart réduit entre Boris Eltsine (34,80%) et Guennadi Ziouganov (32,13%) jetait une ombre sur les pronostics de la campagne électorale haute en couleurs, la percée spectaculaire du général Lebed (15%) créait la surprise. Et dire qu'il avait eu tant de mal à recueillir un million de signatures nécessaires à sa candidature et qu'il a mené une campagne électorale "sans promesses", se contentant de quelques clips, reflets de ses hauts faits guerriers, de son idéal politique, de son amour de la grandeur de la Russie. Sa voix a porté, son discours encore plus et sa carure d'athlète a fait pencher les cœurs, des femmes surtout. Son charisme lui a permis de rafler des voix auprès des communistes, des réformateurs et des ultranationalistes. Entré à la Douma par la petite porte, avec 5% des voix, limogé par Eltsine, venu il y a à peine un an à la politique, ce général qui a dénoncé la guerre en Tchétchénie accède aujourd'hui par la grande porte au seuil du pouvoir. Eltsine et Ziouganov le courtisent. Le premier lui offre un super-ministère de l'Intérieur et de la Défense, le second celui de Premier ministre. Il aurait déjà choisi son camp: "Pas de retour en arrière de communisme, c'est du passé. Mon heure n'est pas encore venue. Tôt ou tard, je vaincrai."

Le général Lebe, 46 ans, en pleine ascension - Vladimir Jirinovski, 50 ans, a déjà annoncé sa couleur - Le réformateur Grigori Iavlinski.

UN CHOIX DE SOCIETE POUR LES 106 MILLIONS D'ELECTEURS

L'élection présidentielle russe, proche du mode de scrutin français, s'est déroulé, comme prévu, le dimanche 16 juin, en présence d'un millier d'observateurs étrangers, de quelques centaines de journalistes, apparemment sans irrégularités. Moins de 70% des 106 millions d'électeurs sur les 145 millions d'habitants (et ce score relativement faible a désavantagé Eltsine) se sont rendus dans les 93.000 bureaux de vote, implantés dans l'immense territoire russe: 17.075.400 Km2, II fuseaux horaires, de la Baltique au Pacifique et de l'océan Arctique aux frontières de la Chine et de la Mongolie. Opération fastidieuse qui avait commencé la veille dans le port de Vladivostock et qui a mobilisé en faveur d'Eltsine les grandes villes notamment Moscou où il a recueilli 62% des suffrages et Saint-Petersbourg, 50% et en faveur de Ziouganov la ceinture rouge, les régions industrielles pliant sous la crise économique. Ziouganov a battu le rappel des retraités qui constituent les 20% de la population russe et les 30% de son électorat, nostalgiques de l'ex-URSS, ployant sous la misère, sans protection sociale et médicale, les exclus, les ruraux et surtout les plus durs des communistes. Dans son équipe, les putschistes d'août 91 et les insurgés parlementaires d'octobre 1993. Son discours qui s'est voulu ambigu et son personnage sans charisme ont prôné le retour à l'Union soviétique, à la reconstitution de son empire. Ses maîtres sont Lénine et Staline et il entend sonner le glas des privatisations et des réformes. Il n'empêche que plus du tiers des électeurs lui ont donné leur voix et qu'il représente une force indéniable déjà omniprésente à la Douma et avec laquelle il faudra composer. Par ailleurs, tout ce que le pays compte comme finance, banques, centre de décision économique, pétroliers, gasiers, stars, intelligentsia, jeunesse, médias se sont retrouvés derrière Eltsine. Ziouganov qui s'est plaint de la persécution des médias, qui s'est même mis à danser et s'est rapproché des icônes, n'a pu convaincre les grands décideurs de l'information qui l'ont affublé du surnom de "Docteur Ziou", raillant sa volonté de citer le modèle chinois comme exemple de société. Les directeurs des chaînes ont même intégré l'équipe de campagne du président Eltsine à laquelle se sont joints, outre ses proches collaborateurs, son épouse Naïna dont l'image s'est mieux imposée que celle de Raïssa Gorbatchev à la société russe, et ses deux filles Tatiana et Elena. C'est à Ekaterinbourg sa ville natale (fils de paysans, il est né le 1er février 1931 dans le village de Boutka) que Boris Eltsine a clôturé sa campagne électorale devant 15.000 partisans. "Je termine ma campagne là où je l'ai commencée (en février dernier). Comme vous j'aime la Russie, je la veux grande et prospère". Il leur a demandé de lui réitérer la confiance exprimée le 12 juin 1991 qui a permis son élection triomphale à la présidence avec 57,38% des voix. Une confiance qu'ils avaient renouvelée le 25 avril 1993, lors du référendum et qui lui a valu un score de 58,7%.

Le 12 juin, alors que l'attentat au métro de Moscou faisait quatre morts, la Russie fêtait le jour de l'indépendance.

LE POUVOIR PARALLELE

Mais la lune de miel de Boris Eltsine avec ses compatriotes n'a pas résisté à l'usure du pouvoir et à la corruption généralisée que celui-ci a engendrée. La Constitution qu'il s'est taillé sur mesure, à la suite du référendum du 12 décembre 1993, a fait de Boris Eltsine le nouveau tsar de la période post-soviétique. En vertu de cette Constitution, le président, élu pour un mandat de quatre ans, est le chef suprême des forces armées, désigne le Premier ministre en accord avec la Douma et "détermine les axes essentiels de la politique intérieure et extérieure". Ce pouvoir, Boris Eltsine en a largement usé. Il a mis en train les réformes, avant de leur donner un coup de barre. Il a déclaré la guerre en Tchétchénie en décembre 1994 et a tenté en fin de campagne d'y mettre fin. Il a écarté des réformistes de premier plan Egor Gaïdar et Tchoubaïs et substitué à son ancien ministre des Affaires étrangères Andréi Kozyrev, jugé trop occidental, un rescapé de la période soviétique Evgueni Primakov. Mais il est parvenu à stabiliser l'économie, à réduire l'inflation, à engager un processus irréversible de privatisation, annonçant pour l'an 2000 une "vie normale" à ses concitoyens. Cependant le "malheur russe" a plané sur une grande partie de la société exploitée par les diverses mafias. Celles-ci, depuis l'effon-drement de la Russie en décembre 1991 auraient proliféré pour dépasser les cinq mille et engrangeraient des bénéfices de l'ordre de 120 milliards de dollars. Ce qui équivaut à la moitié du PNB du pays et au déficit national. Leurs activités se concentrent sur les exportations parallèles, le blanchiment de l'argent sale et la fausse monnaie. Elles détiennent en fait les ressorts d'un très large secteur de l'économie qu'elles manipulent. Ces mafias qui avaient composé avec le régime communiste et la nomenklatura lui ont survécu avec leurs réseaux lesquels soutenus par un homme partie de l'armée ont étendu leurs ramifications et imposé leurs hommes même au niveau du pouvoir et principalement à la Douma où nombre de parlementaires leur doivent leurs sièges. Eltsine lui-même n'a pu les affronter de face.

Les jeunes manifestaient contre le retour du communisme.

Avec Jirinovski et Iavlinski, le général Lebed nouvelle vedette décidera de l'issue du scrutin.

L'APRE LUTTE EN VUE DU SECOND TOUR

A la veille du scrutin où les sondages prédisaient une large victoire de Boris Eltsine, le patriarche Alexis II était venu rencontrer le président au Kremlin et lui avait apporté, en quelque sorte, la caution de l'église orthodoxe. Mais le désappointement de très larges secteurs de la population est tel que Ziouganov (instituteur et fils d'instituteurs né à Minrino le 26 juin 1944) usant du rêve éculé d'un "avenir radieux" promis à la frange des laissés-pour-compte a réussi un score inattendu rendant amère la victoire de Boris Eltsine qui a aussitôt lancé depuis le Kremlin un appel à l'unité. Le général Lebed, l'ultranationaliste Vladimir Jirinovski (5,97) et le réformateur Grigori Iavlinski (7,43%), totalisent à eux trois près de 30% de l'électorat. A l'alternative Eltsine - Ziouganov, ils choisiront Eltsine sous conditions et donneront à leurs partisans des consignes précises de vote. Mais leur électorat est imprévisible. Celui de Lebed reporterait 70% de ses voix en faveur de Ziouganov, aussi volatile que celui de Jirinovski qui a clairement indiqué que ses préférences iraient à Eltsine. "Ils ont volé 75 années du 20e siècle, a déclaré un citoyen en évoquant les communistes, ils veulent voler celles du 21e siècle". C'est justement pour éviter cela qu'une rude bataille est désormais engagée. Le second tour pourrait être fixé au 3 juillet, en cours de semaine de préférence au dimanche qui incite les Russes à sortir de chez eux ou alors au 30 juin - 7 juillet. La troisième force qui émerge en Russie pourrait être un élément stabilisateur et constituer un vivier où se formeraient les futurs maîtres du pays.

EVELYNE MASSOUD.