POINT DE VUE
RENCONTRE AVEC LE DEPUTE DE ZAHLE
ELIE SKAFF:
"MIEUX VAUT NE PAS ORGANISER LES ELECTIONS SI ELLES NE DOIVENT PAS SE DEROULER PARTOUT SELON LES MEMES CRITERES"
Ayant hérité du leadership "skaffiste" à Zahlé, l'homme se comporte en pays de connaissance et sa popularité se maintient au beau fixe depuis des années; dès le moment où il a pris la relève, très jeune, de son père, le regretté Joseph Skaff à qui il ressemble au physique et au moral. Il ne cache pas sa rivalité avec le chef de l'Etat, sans fermer la porte à une éventuelle alliance avec l'un des fils Hraoui aux prochaines législatives, "si toutefois la base populaire donne son accord". Cependant, il exprime sa préférence à la reconduction du mandat de la présente législature", "si l'actuelle mascarade que constitue l'élaboration de la nouvelle loi électorale devait se perpétuer". En ce qui concerne le président Hariri, M. Elie Skaff rend hommage à son rôle, estimant que "son gouvernement est une nécessité, du moins pour le moment".
Etant membre de la commission parlementaire des Affaires étrangères, nous l'interrogeons sur les retombées des élections israéliennes du 29 mai sur le processus de paix et la conjoncture régionale en général. "Je considère, dit-il, que rien n'a changé, car un Etat comme Israël ou tout Etat évolué suit une politique reposant sur un plan déterminé de longue haleine, en base duquel il définit sa stratégie. Quel que soit le parti ou l'homme qui détient les rênes du pouvoir, il ne peut pas en dévier, au risque de causer du préjudice à l'intérêt supérieur de la patrie. "C'est, d'ailleurs, l'erreur du Liban qui ne dispose pas d'une politique de longue portée; nous élaborons notre politique selon les impératifs de l'heure et les intérêts personnels. Nous avons, en fait, une politique d'action et de réaction. Quant à Israël, il a un programme politique élaboré de manière à préserver son intérêt stratégique. "Je crois que la ligne israélienne n'a pas changé quant au fond, que ce soit sur le plan mondial, ou par rapport aux Américains, dont les Israéliens ne peuvent s'éloigner. Netanyahu qui l'a emporté sur Pérès, a utilisé des expressions et des slogans en vue d'acquérir plus de suffrages parmi les éléments extrémistes. En définitive, il s'alignera sur les Américains. Notre problème réside en ce que nous voulons obtenir un résultat rapide. Nous parions sur les personnes en permanence et voulons que la paix soit instaurée dans le plus bref délai n'excédant pas le mois. Pendant ce temps, nous recevons les coups plus que tout autre pays arabe."
ISRAEL SE PRETERA A LA PAIX MEME MALGRE LUI
- Comment le Liban peut-il faire face aux nouveaux défis dans la région, après l'accession du Likoud au pouvoir et son alliance avec les partis religieux connus pour leur extrémisme?
"L'extrémisme engendre l'extrémisme et si les Juifs traiteront avec fanatisme et extrémisme avec le monde, l'extrémisme arabe gagnera en vigueur. Le Liban cause du mal à l'Etat hébreu qui ne peut se permettre de perdre deux ou trois de ses soldats après chaque opération de la résistance, laquelle fait vivre les Israéliens sur leurs nerfs, surtout si cette dernière intensifiait son action davantage. Au cours de la deuxième conflagration mondiale, les Américains redoutaient, surtout, les kamikazes japonais, car il est difficile d'affronter un combattant décidé à mourir. "Cet état de choses menace la sécurité d'Israël et sa stabilité, comme il affecte son économie et son tourisme. L'élément humain jouant un rôle essentiel et à longue échéance, Israël perdra s'il ne favorise pas l'instauration de la paix aujourd'hui. Il a donc intérêt à signer la paix avec ses voisins, car l'extrémisme conduit à la destruction; c'est pourquoi, l'Etat hébreu évoluera vers la paix même contre son gré."
- Quelle est la nature de vos relations avec le chef du gouvernement et comment évaluez-vous le rôle qu'il a joué lors de la dernière agression israélienne au double plan intérieur et international?
"D'abord, mes relations avec le président Hariri sont excellentes, car elles sont édifiées sur une conviction personnelle quant à sa personnalité, sa ligne de conduite et sa politique. Naturellement, des erreurs se commettent et quiconque agit ne peut les éviter. Cependant, il a le mérite de reconnaître ses erreurs et d'agir en vue de les réparer. "A ma connaissance, M. Hariri est un homme souple contrairement à ce qu'il paraît en apparence, en ce sens qu'il atténue ses prises de position quand il le juge nécessaire. En passant en revue ses réalisations, on constate que c'est l'unique personne à avoir élaboré un programme et un plan pour la reconstruction. Certains l'accusent d'avoir noyé le pays dans les dettes. Je pense qu'on peut y remédier avec le temps, surtout les dettes intérieures. "Prenons comme exemple l'Allemagne et le Japon qui ont été presque totalement détruits durant la guerre. Ils ont contracté des dettes et sont parvenus à édifier un système économique parmi le plus fort du monde. C'est pourquoi, nous ne devons pas craindre les dettes intérieures. Il est vrai qu'elles nous fatiguent, mais la parité de la livre ne cesse de s'améliorer par rapport aux devises étrangères. De plus, nous remettrons en étant nos infrastructures, que ce soit le téléphone, l'électricité, l'aéroport et les réseaux d'égouts".
NOUS PERDONS AVEC LE TEMPS LE SENS DES LIBERTES
- Comment jugez-vous l'échéance électorale de l'automne à l'ombre des tractations autour de la loi sur base de laquelle aura lieu le scrutin?
"Il n'est pas logique de laisser traîner ces tractations à deux mois des législatives, les candidats ne sachant pas encore sur quelle base ils doivent agir et conclure des alliances. "Dans tout pays démocratique comme l'Amérique, la campagne électorale commence un an ou deux à l'avance. La tergiversation dans ce domaine ternit le nom du Liban qui prétend être le pays des libertés. Tout indique que nous perdons ces libertés, progressivement et nous nous acheminons vers une action politique dirigée. Tantôt on parle de reconduction et, tantôt, de nomination. Si une secousse ne se produisait pas pour nous sortir de cette situation déplorable, c'en serait fini du Liban. Je crois que les gouvernants sont perdus et nous perdent avec eux."
- A votre avis, le mandat de l'Assemblée serait-il prorogé ou pas?
"Dans ce climat perturbé et en l'absence de toute transparence, le candidat ou le citoyen ne peut exercer son droit démocratique. A quoi bon organiser des élections dans ce cas? On vous parle tantôt du mohafazat, tantôt du caza ou d'une exception "pour une fois" dans une région déterminée. "Si on veut appliquer une loi différente pour chaque circonscription, il est préférable que les élections générales n'aient pas lieu, car ceci va à l'encontre de l'esprit de notre système... Je regrette de dire que nous perdons avec le temps le sens véritable des libertés".
LA PROROGATION PLUTOT QUE LA "MASCARADE ELECTORALE"
- Peut-on dire que vous préférez la prorogation du mandat de la législature à l'organisation des législatives sur base de critères différents?
"Les gouvernants connaissent le jeu électoral et je sais que dans certaines régions, il en est qui distribuent des "bons" d'un montant de six millions de livres à toute personne qui présente une demande au ministère de l'Habitat. Ceux qui en profitent sont les "partisans"; cela est-il possible? Comment la caisse de l'Etat et son Trésor peuvent-ils être exploités en vertu de décisions prises par la Chambre des députés pour lui permettre d'appliquer sa politique spéciale? Est-ce cela la démocratie? C'est une catastrophe".
- Vous appuyez donc la prorogation du mandat de l'Assemblée actuelle, de préférence à ce qui se prépare pour les prochaines élections?
"Certainement, car il s'agit d'une mascarade ni plus ni moins. Le même critère doit être appliqué partout; il n'est pas permis qu'on opte pour le mohafazat dans certaines circonscriptions et pour le caza dans d'autres. Ceci portera atteinte au renom du Liban. La loi électorale doit être élaborée en prenant en considération, uniquement, l'intérêt supérieur de la patrie et celui du peuple libanais. "En ce qui me concerne, je suis pour le mohafazat et pour la circonscription la plus large possible, de manière à permettre à l'électeur chrétien de voter pour le candidat musulman et vice-versa".
PAS DE RIVALITE POLITIQUE ENTRE LES HRAOUI ET LES SKAFF
- Vous avez hérité d'un leadership dans la Békaa; comment faites-vous pour préserver ce legs politiques?
"J'ai hérité d'un grand legs, conséquence de quarante années de services rendus par mes regrettés grands-pères et pères. Je m'efforce de sauvegarder tant d'amitiés parmi mes compatriotes par mes prises de position, ma conduite quotidienne et les services que je rends aux gens au double plan personnel et public. Et ce, en dépit des circonstances qui ne me sont pas favorables, l'Etat s'employant à me rendre la vie difficile".
- Quelle est la cause de votre rupture avec le président de la République? Serait-elle la conséquence d'une rivalité traditionnelle entre vos deux familles ou bien serait-elle récente?
"Non, elle n'est pas traditionnelle, le président Hraoui ayant été, autrefois, le colistier de mon père qui entretenait d'excellentes relations avec feu Georges Hraoui, frère du chef de l'Etat. Il y avait entre eux une coopération et une entente parfaites. Mais avec le Président, la nature de ces relations a changé, probablement parce que, selon le dicton populaire, "deux chevaux ne peuvent se tenir devant le même mangeoire"…
- Y aurait-il une rivalité politique entre vos deux familles autour du leadership?
"Non point entre les deux familles, mais avec lui personnellement. Nous sommes en parfaite entente avec Antoine Hraoui. Nous avons tendu notre main au président Hraoui plus d'une fois dans l'intérêt du pays et de notre région; mais il n'y a pas eu de réaction positive de sa part".
JE PREFERE M'ABSTENIR DE CRITIQUER
- Quels sont vos griefs contre le président de la République?
"Je ne voudrais pas formuler des critiques, bien qu'elles soient nombreuses, parce que cela peut se répercuter sur l'intérêt public. Telle est sa politique et telle est sa ligne de conduite. Nous devons patienter, comme nous avons attendu longtemps et tout changera par la suite. Mais le monde voit; il peut juger et réclamer des comptes".
- Cet état de choses affecte-t-il vos possibilités de rendre service en tant que député de la Békaa?
"Pas du tout. Je peux rendre service au plan personnel et je n'hésite pas à le faire. Puis, les gens se distinguent par leur fidélité à notre maison et à notre famille. Naturellement, certains fonctionnaires de l'Etat ne peuvent se manifester de peur de perdre leurs postes. Nous les comprenons. "Quant aux grands projets, ils sont exécutés dans le cadre de la politique générale du gouvernement. Ils ne peuvent donc beaucoup influer sur moi; ni m'isoler ou me briser, comme ils le prétendent"…
- Entretenez-vous des rapports avec les fils (Georges et Roy) du chef de l'Etat?
"Oui, j'entretiens des rapports avec le premier qui est ouvert au dialogue. Nous nous saluons quand nous nous rencontrons et échangeons même nos idées. Je traite avec lui partant du fait qu'il ne décide pas de la politique à suivre. Dois-je préciser que nous avons été élevés ensemble dans notre enfance? Je suis tolérant de nature et ne garde rancune à personne, au point de boycotter celle qui n'est pas de mon bord politique".
- Pourriez-vous vous allier à l'un des fils du Président, dans le cadre des élections législatives, bien que le chef de l'Etat ait écarté le fait pour ses fils de poser leur candidature?
"Supposons que la date des élections a été fixée et qu'il faille établir une liste de candidats: en définitive, je ne peux pas aller à l'encontre de la volonté de la majorité populaire. Je me dois donc de consulter cette majorité, avant de fixer le choix des candidats de chaque communauté dans notre circonscription. "Si la majorité donne le feu vert quant au choix de l'un des fils du Président, je ne m'y opposerai pas. Au cours des dernières législatives, Roy Hraoui était avec moi, mais partout où je me rendais, on me laissait entendre qu'ils ne voteraient pas pour lui. Les résultats du scrutin ont confirmé cette tendance. Aujourd'hui, j'entends aussi la même rengaine qu'en 1992".
IL EST PREMATURE DE PARLER DES ALLIANCES ELECTORALES
- Quels sont vos alliés politiques et électoraux dans la Békaa?
"Dans les circonstances présentes, je n'en ai aucun. Quant à vous dire qui seront mes alliés aux prochaines élections, il est prématuré d'en parler. Puis, ces élections sont différentes des autres, car nous ne savons pas sur quelle base elles se dérouleront, le mohafazat ou le caza".
- Comment qualifiez-vous vos rapports avec le député Khalil Hraoui?
"Je crois qu'il est directement lié au président Hraoui et ne peut s'éloigner de la volonté de son oncle, ni de sa ligne?" "Il doit, certainement, prendre l'avis de son oncle qui n'est pas en bons termes avec moi."
- Le président Hussein Husseini pourrait-il être l'un de vos alliés?
"Une vieille amitié nous lie au plan familial. En ce qui concerne notre alliance, nous devons, d'abord, savoir si le scrutin sera organisé sur base du mohafazat ou du caza pour en décider?
- Et qu'en est-il de vos relations avec Elie Ferzli, vice-président de la Chambre?
"Il est également prématuré d'envisager de nous allier. En ce qui concerne nos rapports, chacun de nous travaille pour son intérêt sans se soucier de l'autre. "En définitive, en politique il faut placer les sentiments de côté. De toute manière, nous traversons une étape brumeuse et rien n'est encore clair".
- Pourriez-vous coopérer avec le "Hezbollah" dans la Békaa?
"Je ne peux rien vous dire; tout est possible. Pour le moment, j'ignore quels sont mes collègues et mes amis pour échanger les visites avec eux. Peut-être que le "Hezbollah" ne voudrait pas de cette alliance et nous n'avons pas ouvert question de ce sujet. Nous devons attendre pour connaître la suite de ce qui se passe".
- Seriez-vous en faveur d'un Cabinet neutre à qui serait confié le soin de superviser les législatives?
"Je suis pour le maintien de ce gouvernement, pour la raison qu'il est pratiquement impossible d'en former un autre dans les circonstances présentes".
- Comment évaluez-vous l'action de l'actuelle législature?
"Elle a ratifié bien des lois et ses activités ne sont pas à dédaigner. Nous approuvons certaines choses et non certaines autres. Quoi qu'il en soit, le parlement a pu se mouvoir dans les limites de la faible marge disponible. En d'autres circonstances, il aurait agi différemment".
POUR DES RELATIONS PRIVILEGIEES AVEC LA SYRIE
- Qu'auriez-vous à dire à propos des relations libano-syriennes et de la présence d'une partie de l'armée du pays voisin sur notre territoire?
"Il importe d'entretenir des relations de bon voisinage, comme c'est le cas partout dans le monde entre Etats ayant les mêmes frontières. La Syrie est notre plus proche voisine et si nous n'étions pas d'accord avec elle, nous pourrions nous en ressentir, surtout au plan politique, économique et dans d'autres secteurs. "Nous devons donc entretenir les meilleures relations avec elle. Dès que nous dépasserons l'étape régionale actuelle, nous aurons la possibilité de fructifier ensemble, Libanais et Syriens, nos ressources naturelles: la Syrie dispose de gisements pétrolifères et de matières premières, alors que le Liban peut mettre à la disposition du pays voisin ses ressources et ses services. De notre coopération dans les divers domaines, nous pouvons tirer un grand profit les uns et les autres".
- Vous êtes donc en faveur de l'établissement de relations privilégiées avec Damas?
"Naturellement, d'autant qu'elles constituent un facteur de stabilité pour notre pays. N'était la présence syrienne, je ne saurais comment la situation évoluerait chez nous. La Force multinationale n'a pu assurer la sécurité, ni la Force de dissuasion arabe dont les divers contingents se sont retirés, laissant aux seuls Syriens le soin de rétablir l'ordre. Certains s'opposent à la présence syrienne, mais rien ne s'obtient sans contre-partie. Nous devons acquitter le prix de la stabilité dont nous jouissons aujourd'hui, ceci est normal. La Syrie a des intérêts régionaux et stratégiques que nous devons reconnaître".
PRIORITE A L'AGRICULTURE
Enfin, M. Skaff estime que l'agriculture au Liban est malade et a besoin d'être soignée avec célérité. "C'est un point autour duquel je ne suis pas d'accord avec le gouvernement, lequel place le secteur agricole en fin de liste parmi ses préoccupations: il accorde toute son attention à la capitale, aux infrastructures, au téléphone, à l'électricité, ce qui n'est pas une mauvaise chose. "Cependant, l'agriculture mérite de figurer en tête de l'ordre des priorités car elle assure leur gagne-pain à 40 pour cent des Libanais. "En tant que fils de Békaa, j'admets que beaucoup de nos compatriotes vivaient du produit de cultures prohibées et sous les pressions internationales, ils ont renoncé à ces cultures, sans qu'on leur offre des cultures de rechange. Ainsi, on les contraindra à abandonner leurs terres en friche pour s'établir dans les centres urbains afin d'assurer leur subsistance. Il en résultera une crise grave que les responsables sont appelés à régler sans retard. Le Liban ne peut, aujourd'hui, soutenir la concurrence aux pays voisins au plan agricole, parce que les gouvernements de ces pays soutiennent l'agriculture, ce qui n'est pas le cas chez nous. "Le gouvernement se doit donc d'accorder à ce secteur toute l'attention voulue et élaborer un programme d'action, doublé d'un calendrier en vue d'assurer l'écoulement de nos produits agricoles. A cet effet, des conventions devraient être signées avec les Etats du proche et lointain voisinage. C'est le devoir du ministre concerné et du gouvernement, le président Hariri étant en mesure de s'en occuper, personnellement, en raison de ses relations avec l'étranger qui viennent de le mener jusqu'en Chine".
(Propos recueillis par HOUDA CHEDID)