BLOC-NOTES

UN CARTON ROUGE

A voir M. Michel Murr se pavaner, lundi soir, devant les caméras de la télévision, on aurait dit que non seulement le Liban était sa propriété privée, mais que les fameux 10452 km carrés faisaient partie de l'héritage de monsieur son père. Une propriété de famille en somme. Pourquoi pas, du moment que l'opposition - si véritable opposition il y a - n'a pas su s'élever à la hauteur de ses responsabilités et continue d'offrir le spectacle lamentable de ses hésitations et de ses divisions. Jamais pourtant, dans l'Histoire de ce pays, il n'y a eu une telle levée de boucliers face à un régime en place. Jamais le peuple libanais n'a offert un appui plus solide, un front plus uni à une éventuelle opposition nettement articulée, fortement encadrée et porteuse d'un programme crédible. Ils étaient 87% aux dernières législatives, à donner toutes les chances à une telle opposition. C'était mieux qu'un boycott, un plébiscite. Quel en fut le résultat? On nous dira que les leaders du front de refus ne pouvaient rien contre le concert international qui a validé ces élections, en grande partie pour complaire à la Syrie. On nous dira que la loi électorale a été faite de telle sorte qu'aucun d'entre eux n'ait la moindre chance de passer au travers des mailles du filet. C'est tout à fait possible. Mais cela justifie-t-il pour autant la débandade à laquelle nous assistons? Qu'y a-t-il de commun entre le "non" tranchant de Raymond Eddé, le "peut-être bien que non" du trio Aoun-Gemayel-Chamoun, le "heu...hum..." de la ligue maronite, le "bien sûr que oui" de Pierre Daccache, Albert Moukheiber, Boutros Harb, pour ne citer que ceux-là? Et Michel Murr, qui n'est pas né de la dernière combine électorale, en a fait ses choux gras. L'œil rigolard (à la sortie du Conseil des ministres), se retenant à grand peine pour ne pas rire au nez des journalistes présents, le ministre de l'Intérieur s'est lancé dans une explication d'où il ressort que "l'opposition dite chrétienne" (selon son expression) a eu ce qu'elle voulait, c'est-à-dire des cazas; que la formule, dont il s'attribue franchement la paternité, était la meilleure pour permettre aux candidats "d'être élus ou d'échouer" que son ministère n'avait "techniquement" pas eu le temps de finaliser une éventuelle carte électorale, que le général Michel Aoun avait la pleine liberté de participer au scrutin mais pas avant septembre. On comprend fort bien la jubilation de "Daoultou", mais il aurait quand même pu éviter de nous laisser entendre qu'il nous prend pour des imbéciles et, par la même occasion, nous faire grâce de ses lapalissades. Ainsi, nous dit-il, sa formule est la meilleure pour qu'un candidat soit élu ou ne le soit pas. Tiens donc! N'est-ce pas là le propre de n'importe quelle élection? A moins que M. Murr ne compte faire breveter son système. Autre affirmation gratuite: "l'opposition dite chrétienne a elle-même réclamé le caza". Juste. Mais l'opposition a exprimé ses préférences pour le caza "sur l'ensemble du territoire" et non dans un seul mohafazat. Pour ce qui est de la carte électorale, il est assez étrange que, déjà imprimée sous le règne du général Khatib à l'Intérieur, il a fallu cinq ans pour s'apercevoir qu'elle était techniquement inutilisable et pratiquement périmée, avant que d'être mise en circulation. Quant au général Aoun, il lui serait plutôt difficile de participer au scrutin une fois les élections terminées, puisque M. Murr ne lui permet de rentrer qu'en septembre. Vétilles que tout ça. Pour le gouvernement, l'essentiel c'est qu'il vient de marquer un but. Et à propos de but, notre politique c'est un peu le football du pauvre. Car que l'on fasse des crocs-en-jambe à ses adversaires ou que l'on donne des coups de pieds dans un ballon, c'est, dans les deux cas, un sport où l'on ne réfléchit qu'avec les pieds. Reste qu'à la façon dont nos dirigeants le pratiquent, il y a longtemps qu'on aurait dû leur coller un carton rouge.

ALINE LAHOUD.