LES EVENEMENTS DE LA SEMAINE
Tout en assurant l'accord de la "troïka" du pouvoir, le président Berri a reconnu, avec le président Hoss, que "le projet de la nouvelle loi électorale déviait de la ligne tracée à Taëf et des normes". De plus, trois ministres (A.E., Culture et Environnement) se sont opposés au texte gouvernemental, le qualifiant "d'hérésie constitutionnelle". Quoi qu'il en soit, le projet sera soumis à l'Assemblée la semaine prochaine, après son examen par la commission de l'Administration et de la Justice. L'ombre du boycottage se profile une fois de plus à l'horizon.
LOI ELECTORALE: L'EXCEPTION CONSACREE AU MONT-LIBAN
La manière dont a été élaboré le projet de la nouvelle loi électorale et son approbation par le Conseil des ministres, en dépit de l'opposition d'une large fraction de la classe politique, indiquent que le "rouleau compresseur" poursuit son avance, en emportant tout sur son passage. Dans leur écrasante majorité, les Libanais réclament une loi électorale équilibrée, prévoyant l'organisation des législatives selon les mêmes critères, dont celui d'opter pour une même circonscription (le mohafazat ou le caza) dans toutes les régions. Or, le gouvernement vient de retenir une formule hybride: quatre mohafazats: ceux de Beyrouth, du Liban-Nord, du Liban-Sud (sans le cordon frontalier) et de la Békaa, forment autant de circonscriptions où les citoyens auront à voter pour plus d'une vingtaine de candidats, lesquels devront obtenir plus de 100.000 voix chacun. Fait à signaler: le Conseil des mi-nistres a rayé du projet l'expression - jugée "encombrante" par le ministre de l'Intérieur selon laquelle le scrutin devait être organisé pour une fois, la dernière, à titre exceptionnel, sur la base du caza, ce dernier étant consacré en tant que circonscription électorale dans la montagne... En revanche, le Mont-Liban est partagé en six circonscriptions (Jbeil, Kesrouan, Metn-Nord, Baabda, Aley et Chouf) où les électeurs éliront le tiers des candidats que dans les quatre autres circonscritpions, ces derniers pouvant être élus à un nombre de voix de loin intérieur à celui des candidats se présentant dans les mohafazats. Autre fait à relever: le gouvernement a renoncé à son idée d'aug-menter les effectifs de l'Assemblée de quatre députés, "parce que la conjoncture politique ne s'y prête pas", pour reprendre les termes du ministre de l'Intérieur... Les fonctionnaires et magistrats désireux de poser leur candidature aux législatives sont tenus de démissionner dans un délai d'un mois, à compter de la promulgation de la loi électorale. Par ailleurs, le mandat de la future législature est fixé à 4 ans et 8 mois, afin que les élections générales puissent se dérouler au printemps en l'an 2.001, pour ne pas compromettre la saison d'estivage. Judicieuse innovation: contrairement aux législatives de 92, les candidats auront, cette fois, la possibilité de mener campagne à travers les médias, comme ils l'entendent... sans que soit fixé le plafond des dépenses que chacun d'eux peut engager... Et que les plus nantis gagnent! Cela dit, on attend de connaître comment le parlement réagira quand il sera saisi du projet: s'empressera-t-il de le ratifier sans y apporter le moindre amendement - ce qui est prévu, surtout quand il aura reçu le "mot de passe" - ou bien les représentants de la Nation prendront-ils leur courage à deux mains et réviseront-ils un texte gouvernemental considéré par trois membres du Cabinet, en l'occurence les ministres des A.E., de la Culture et de l'Environnement comme une "hérésie constitutionnelle"? Une étude du Centre d'études juridiques soutient "qu'en consacrant l'inégalité au niveau du découpage des circonscriptions, la loi électorale ouvre la voie à l'invalidation du scrutin..."
Le sommet du Caire a atteint son principal objectif: réunifier les rangs arabes et conditionner la normalisation avec Israël à la reprise des négociations sur la base du principe de la terre contre la paix défini par la conférence de Madrid. "La Syrie qu'on croyait isolée, a dit le président Hraoui, est la première gagnante de ces assises. Elle est suivie de l'Egypte qui a pu rassembler tous les leaders arabes (excepté Saddam Hussein) et du Liban, dont la cause a obtenu plus de soutien de la part de ses partenaires de la Ligue.
RABIN ET PERES AVAIENT DIVISE LES ARABES, NETANYAHU LES RASSEMBLE...
"A quelque chose malheur est bon". En d'autres termes, un événement fâcheux peut procurer quelque avantage, comme ce fut justement le cas de l'accession de la droite israélienne au pouvoir. En effet, l'élection de Netanyahu a suscité l'inquiétude des Arabes, dont le parti travailliste de Shimon Pérès avait réussi à disperser les rangs, en amenant certains membres de la Ligue à signer des accords séparés avec Israël. Mais "le malheur unit", aussi nos partenaires de l'organisation panarabe se sont-ils retrouvés au Caire la semaine dernière - tous à l'exception de l'Irak. Bien que l'on n'y croyait plus et que l'on attendait avec scepticisme les résultats de leurs conciliabules, ils sont parvenus à tourner la page sombre de leurs dissensions. De fait, ce fut peut-on dire, le "sommet des réconciliations" et, une fois scellée leur union - mais pour combien de temps? - ils ont pu conditionner la normalisation de leurs relations avec l'Etat hébreu, à l'engagement de ce dernier de se conformer au "principe de la terre contre la paix", tel que proclamé par la conférence de Madrid. Dans le même temps et tout en établissant une distinction entre la résistance et le terrorisme, ils ont riposté au triple "non" de Netanyahu (à un retrait du Golan, à la création d'un Etat palestinien dont Jérusalem serait la capitale), par un triple refus de souscrire au diktat de Tel-Aviv. Reste à savoir si la solidarité interarabe retrouvée est appelée à durer! On peut en douter l'orsqu'on sait qu'un Etat "frère" inaugurait une ligne aérienne directe entre sa capitale et l'aéroport Ben Gourion, le lendemain même du jour où la "Déclaration du Caire" était rendue publique, l'une de ses clauses appelant les pays signataires à renoncer à la normalisation de leurs relations avec Israël, tant que la paix ne sera pas instaurée au Proche-Orient. Mais ci certains Arabes, les Palestiniens notamment, se disent liés par l'accord d'Oslo, les Israéliens, eux, tergiversent et ne semblent pas pressés de retirer "Tsahal" de Hébron, comme le prévoit cet accord dont l'application de ce point précis a trois mois de retard. Netanyahu et ses "faucons" de ministres justifient leur comportement en répétant: "Les options stratégiques de toutes les parties doivent être claires: ou ils optent pour la paix ou pour le terrorisme et non pour les deux à la fois". A Bruxelles où il se trouvait mardi, Nabil Chaath, responsable palestinien, justifie l'attitude peu coopérative du nouveau Premier ministre israélien en ces termes: "On ne peut changer ses habitudes du jour au lendemain et Netanyahu finira par changer son discours politique et ses prises de position. Il acceptera, en définitive, de rencontrer Abou-Ammar"... Puisse-t-il n'être pas déçu et rien n'indique qu'il ne le sera pas. En effet, M. Warren Christopher, secrétaire d'Etat US, paraît avoir pris fait et cause pour le successeur de Pérès, en reprenant ses propres paroles, à savoir: On ne peut s'attendre à un progrès dans le processus de paix, si la sécurité d'Israël n'est pas garantie?... De toute manière, le sommet du Caire a réaffirmé la position arabe envers ce processus: les négociations doivent se dérouler sur base des principes de Madrid, ni plus ni moins. Le malheur est que la droite israélienne est l'otage des partis religieux et des groupes extrémistes qui rêvent de récupérer la "Terre promise", sans rien céder des territoires occupés, illégalement, depuis juin 1967. C'est pourquoi, les Arabes n'ont d'autre choix que de rester unis et solidaires, pour pouvoir déjouer les plans de leur ennemi commun.
Le premier contact, effectué trop tôt, entre Warren Christopher et Netanyahu a été plutôt froid, celui-ci étant resté prudent sur les points relatifs au processus de paix et insistant à négocier "sans conditions préalables" (ce qui, d'après le Caire, est une tentative de torpillage du processus de paix) et exigeant des stratégies claires de toutes les parties concernées "qui doivent opter pour la paix ou le terrorisme et non pour les deux à la fois".
POURQUOI DES NEGOCIATIONS "SANS CONDITIONS PREALABLES"?
Décidément, Benjamin Netanyahu a de la suite dans les idées. Depuis son accession au pouvoir, il ressasse la même rengaine en proposant aux dirigeants arabes "des négociations de paix sans conditions préalables". De fait, il a rejeté ce qu'il appelle les "conditions unilatérales" posées par le sommet arabe du Caire, disant que "le processus de paix ne peut être retenu en otage par de telles conditions". Et d'ajouter: "Les menaces contre la sécurité de l'Etat hébreu sont incompatibles avec les négociations, lesquelles doivent tenir compte de la sécurité de tous les peuples de la région... Les Arabes ne peuvent donc nous dicter des conditions et nous ne pouvons pas leur en fixer... sinon on enlèverait tout sens à la négociation". Pourtant, David Lévy, chef de la diplomatie israélienne, a dit "qu'Israël étudiait attentivement les résolutions du sommet du Caire avant de porter un jugement définitif à leur sujet" et a laissé entendre "qu'un compromis sur le Golan pourrait être envisagé". Quant à la radio, d'Etat israélienne, elle a qualifié de "modérée", la Déclaration du Caire, consignant les recommandations du sommet arabe. D'autre part, il y a lieu de relever la tension caractérisant les relations américano-syriennes, confirmée par une déclaration du président Clinton qui s'est dit déçu par le président Assad, "parce qu'il gaspillait ses talents de stratège en se préoccupant de points mineurs... perdant ainsi l'occasion, peut-être unique, de signer la paix avec Israël", au temps de Shimon Pérès, celui-ci n'ayant pas exclu la possibilité d'un retrait du Golan, en échange d'un engagement sérieux de la Syrie envers une paix totale... Alors que son successeur écarte toute restitution de ce territoire conquis en 1967 et annexé quelques années plus tard par Tel-Aviv. Ceci n'empêche pas Netanyahu de manifester l'intention de conférer avec Yasser Arafat et, aussi, de proposer de rencontrer le président Assad "pour un échange de vues franc autour de la manière d'instaurer la paix". Comme d'habitude, les Israéliens ont recours au système de la douche écossaire dans lequel ils excellent, en ce sens qu'ils alternent les positions dures et conciliantes. Pendant que Netanyahu exprimait le désir de s'aboucher avec les gouvernants arabes, son vice-président proclamait à Paris la détermination de Tel-Aviv de maintenir les hauteurs du Golan sous la souveraineté israélienne... M. Warren Christopher, secrétaire d'Etat US, qui a effectué cette semaine une visite-éclair en Israël et en Egypte, sans inscrire Damas pour la première fois sur son itinéaire, parviendra-t-il à élucider cet inextricable imbroglio? Quoi qu'il en soit, la communauté internationale s'est, d'ores et déjà, prononcée en faveur de la poursuite du processus de paix, sur base du principe défini par la conférence de Madrid, celui de "la terre contre la paix". Quoi que fassent Netanyahu et ses "faucons", ils ne peuvent garder en même temps la terre et la paix. A plus ou moins brève échéance, ils seront contraints de faire leur choix, au risque de replonger la région proche-orientale - Israël en tête - dans un nouveau cycle de violence.
ECHOS ET REFLEXIONS
OU SONT LES GARANTIES?
Depuis l'accession du président Jacques Chirac à la magistrature suprême, le chef de l'Elysée et les res-ponsables français venus à Beyrouth au cours des derniers mois - le dernier en date étant le Garde des Sceaux - ont appelé les Libanais et, tout particulièrement, les chrétiens, à participer en masse aux prochaines législatives. En même temps, ils ont émis le souhait de voir ces derniers coopérer avec leurs compatriotes des autres communautés en vue de consolider la cohésion interne, ceci étant de l'avis de nos hôtes français, "le meilleur rempart contre les éventuelles secousses régionales"... Tout cela est fort beau et nous remercions le président Chirac et ses ministres de leurs conseils désintéressés, sans doute, d'autant qu'ils ne cessent d'affirmer que "la France restera aux côtés du Liban". Cela dit, est-il possible que les responsables de l'Hexagone ne soient pas informés du fait que l'opposition libanaise réclame des garanties pour accepter de participer à la consultattion populaire? Ainsi, elle exige que les législatives se déroulent dans un climat démocratique, fait de liberté et d'intégrité. Qu'un gouvernement neutre, dont les membres ne brigueraient pas de sièges parlementaires, soit chargé de superviser le scrutin... Que des observateurs internationaux, français de préférence, contrôlent les élections générales, aux fins de prévenir ou de dénoncer d'éventuelles falsifications du vote... Nos hôtes officiels français qui ont évoqué le processus électoral au cours de leurs rencontres avec nos gouvernants, ont-ils pris la peine de les interroger sur la nature des garanties qu'ils se proposent de donner aux opposants? Dans l'attente d'une réponse convaincante de Pa-ris, les Libanais peuvent-ils répondre, à l'aveuglette, aux souhaits exprimés à propos des législatives par le président Chirac et ses collaborateurs. Surtout en l'absence d'une loi électorale juste et équilibrée?
Edouard BASSIL.