BLOC-NOTES
ADIEU GENERAL
Comment rassembler ses idées et les exprimer d'une façon cohérente quand on vient de perdre le plus cher des amis. Quand on découvre que déjà on parle de lui au passé. Quand on se retrouve brusquement à découvert, dépouillé de ce qu'on imaginait à jamais acquis. Quand on se voit projeté en première ligne, sans point de repère, sans cette main toujours tendue à laquelle nous, ses amis, nous nous accrochions, sans ce regard chaleureux qui faisait croire à chacun d'entre nous qu'il était le plus important du monde. Et nous l'étions à ses yeux. En le perdant, nous avons perdu nos références. Nous avons perdu cet extraordinaire sentiment de sécurité qu'il donnait et, dans la mesure où chacun de nous est fait de morceaux de ceux qu'il aime, nous avons perdu une part de nous-mêmes. Le général Moussa Kanaan avait fait de l'armée sa carrière et de l'amitié sa vocation. Chaque fois que l'un d'entre nous avait un problème, il disait: "- Je vais chez Moussa, lui, saura…" Et il savait toujours. Il écoutait. Il savait si bien écouter. Si, hélas, d'autres avaient voulu le faire! Si ceux au pouvoir, quand Moussa Kanaan occupait des postes de responsabilité, avaient su écouter, l'écouter. Sa lucidité et son objectivité jointes à la rigueur de sa pensée, à un instinct infaillible et à un extraordinaire pouvoir de concentration, faisaient de lui un analyste redoutable de clairvoyance. En 72, quand tout le monde considérait les menaces de Sadate comme des tartarinades destinées à la consommation locale, il avait dit: "-Cette fois, c'est du sérieux. Ils franchiront le canal…"En 74, il avait mis en garde contre un possible clash intérieur qui balayerait tout sur son passage. En 78, il avait évoqué la possibilité d'une paix séparée égypto-israélienne: "- Ils veulent détacher l'Egypte du monde arabe". Au début de 1982, il nous avait dit: "- Je crains que les Israéliens arrivent jusqu'à Beyrouth". Certains se laissèrent aller jusqu'à hausser les épaules. D'autres firent la sourde oreille. D'autres encore lui en voulurent. Les imbéciles ont la vue basse, la mémoire courte et les envieux la rancune tenace. On s'efforça de l'oublier. On s'empressa d'accepter sa démission. Pourtant, cet officier exemplaire avait fait de sa carrière un parcours sans faute. L'ambassadeur Kesrouan Labaki a raconté un jour, devant un cercle d'amis, qu'au moment où il se trouvait en poste à Bruxelles, où le commandant Moussa Kanaan achevait des études d'état-major à l'école de guerre belge, le roi Baudouin - au cours d'une réception donnée en l'honneur du corps diplomatique - l'avait fait appeler pour lui dire: "-Monsieur l'ambassadeur, j'ai un reproche à vous faire". Et comme l'ambassadeur Labaki demeurait interdit, le roi avait ajouté: "- L'un de vos officiers, le commandant Moussa Kanaan, s'est classé premier de sa promotion, loin devant les nôtres. C'est pourquoi, j'attends vos excuses avant de vous présenter mes félicitations". Officier brillant, il le fut certainement. Mais même si sa vie avait pris un cours différent, il aurait bien pu être un merveilleux médecin tant il y avait de l'humanité en lui, un ingénieur de talent, un maître du barreau, un historien remarquable, un chercheur, un penseur, un ascète… Il avait beaucoup reçu et il a donné à la mesure de ce qu'il avait reçu. Mais il détestait qu'on en parle. Et cette modestie, poussée jusqu'au renoncement constituait un défaut majeur dans un pays où trop souvent, hélas, l'esbrouffe seule sert de lettres de créance. Et ça aussi, on ne le lui pardonnait pas. Pour les minables, les profiteurs, les spécialistes des pots-de-vin, c'était intolérable. Son intégrité morale, son honnêteté foncière étaient perçues comme une sorte de provocation. On comprenait mal que présidant la commission de l'achat de matériel et des munitions de l'armée, il ait été contraint de vendre des parcelles de terrains dans son village natal pour boucler des fins de mois difficiles. Moussa Kanaan gênait. En a-t-il souffert? Il ne l'a jamais montré. De toute façon, il n'en aurait pas tenu rancune. Car cet homme sans concession envers lui-même était stupéfiant de tolérance envers les autres. Il ne savait pas cataloguer les gens par religion, ethnie ou classe sociale. Il ignorait les rivalités, pardonnait la méchanceté, excusait l'erreur; devant l'affairisme et le servilisme, il détournait les yeux et passait. Tolérant, il l'a été jusqu'envers le mal qui devait l'emporter. Il ne s'est jamais plaint. Et quand la maladie, après un long calvaire, a fini par avoir le dessus, doucement, simplement, il a fermé les yeux et il a passé. Tu vas nous manquer, général. Tellement.
ALINE LAHOUD.