BLOC-NOTES
SOUS LE REGNE DES GANGS
Il devient de plus en plus difficile d'imaginer que nous sommes gouvernés. Et encore plus malaisé de croire que ces deux douzaines et demie d'intérêts superposés et souvent contradictoires représentent un gouvernement et sont là pour faire appliquer les lois. Au point de vue loi, il n'y a en plus, à l'heure actuelle, que pour une seule, celle qui fait les délices de M. Murr, en un mot: la loi électorale. Ce n'est cependant pas cette loi qui nous préoccupe. Il s'agit, ici, de bons vieux articles du Code pénal. Entre autres, ceux destinés à réprimer le vol, les agressions, le viol, le meurtre, les attaques à mains armées. La presse en déborde. Quelques exemples édifiants. Au cours du mois dernier, un couple, un homme et une femme, rentrant d'un dîner chez des amis, se font agresser sur la route de Beit-Méry. Le mari est roué de coups avant d'être dévalisé. La femme, elle, est violée et délestée de ses bijoux. Plus tard, à la nuit tombée, Mme Debs, devant son domicile, rue Atchenak, est jetée à terre et s'en tire avec une fracture à la jambe et un sac à main volatilisé. Il faut dire que les rues d'Achrafieh, livrées aux ténèbres comme toute zone à exclusion, sont particulièrement propices aux visiteurs indélicats qui déferlent sur nous à travers la frontière, le plus fraternellement du monde. Il y a une semaine, en plein jour, une dame d'un certain âge, la sœur du décorateur Michel Harmouche, se fait assommer, quartier Saint Nicolas. Le voleur lui arrache son sac et la laisse inanimée sur le trottoir. Elle reste là une heure sous l'œil indifférent des passants qui l'enjambent presque pour continuer à vaquer à leurs occupations. Chaque peuple a, comme disent les Américains, sa "way of life". La "way" chez nous est de faire dans le panache, non dans le crapuleux. Ainsi, nous nous faisons voler la moitié de Beyrouth, une partie de la Méditerranée. Et M. Sanioura n'hésite pas, le cas échéant, à plonger dans nos poches pour boucher un des innombrables trous de ce monstrueux gruyère que sont les caisses de l'Etat. Mais, même aux pires heures du règne des milices, on n'a jamais vu personne fracasser le crâne d'une vieille dame pour lui arracher son sac à main. Un autre fait sans précédent dans les mœurs libanaises: passer devant un blessé sans tenter de lui porter secours. J'ai vu, à maintes reprises, pendant la guerre, les habitants d'un quartier risquer leur vie sous les bombes pour transporter à l'hôpital un passant atteint par les balles d'un franc-tireur. J'ai vu des boutiquiers baisser leurs rideaux de fer pour conduire des blessés aux urgences. Pourquoi alors cette étrange indifférence? Parce que, m'a expliqué un de ces boutiquiers, notre police a pris l'habitude d'arrêter ceux qui ont signalé "l'accident" et de les tabasser avant de leur poser la moindre question. "Alors on fait semblant de ne rien voir. Que voulez-vous, personne n'a envie de faire 48 heures de cachot avec une ou deux raclées en guise de bonus pour le simple plaisir de jouer au bon Samaritain." Et à propos de police, que sont devenus les 15 gangs, dont 14 syriens, qui écumaient Jbaïl, le Kesrouan, le Metn-Nord et l'est de Beyrouth? Ont-ils été déférés devant les tribunaux? Et les tribunaux, combien de ces criminels arrêtés ont-ils condamnés jusqu'à présent? Notre justice est devenue bien permissive pour les crimes de droit commun, commis par des étrangers, alors qu'elle voit rouge quand il s'agit de délits de presse, par exemple. Nous avons vu récemment le directeur d'un quotidien de langue arabe collectionner des dizaines de mois de prison et des millions de livres d'amende pour avoir manqué de respect au président de la République et au Premier ministre. Violer une femme, fracasser le crâne d'une autre, assassiner une troisième, accumuler meurtres, vols avec effraction, agressions à main armée est-il moins grave que de dire que la binette de tel ou tel responsable n'est pas particulièrement séduisante, ou que la plastique du chef du gouvernement n'en fait vraiment pas un second Apollon du Belvédère? Après cela, mesdames, messieurs, allez voter comme on vous le demande et soyez assurés que vos bulletins seront scrupuleusement respectés. C'est beau la confiance. Surtout dans un pays où des muets expliquent à des sourds qu'ils sont menés par des aveugles.
ALINE LAHOUD.