LES EVENEMENTS DE LA SEMAINE
De Qatar, le président Chirac a appelé les Libanais "à voter en masse, car les absents ont toujours tort", en passant sous silence la nouvelle loi électorale qualifiée par le cardinal Sfeir de "boîteuse' et de "déséquilibrée". "Comment, demande l'éminent prélat, peut-on parler de solidarité entre des citoyens répartis en deux catégories distinctes, un candidat à la députation étant élu par 3.000 voix dans le caza et par 90.000 dans le mohafazat?"
AUTOUR DE LA PHILIPPIQUE DE BKERKE: QUAND LA COUPE EST PLEINE…
… Elle déborde! Ceci explique le communiqué diffusé, dernièrement, par l'assemblée des prélats maronites, ayant pris le ton d'une véritable philippique et donné une image très peu édifiante de l'Etat et de ses institutions. La hiérarchie maronite a dénoncé, principalement, le projet de loi électorale qu'elle qualifie de peu équilibré, partant du fait que les élections législatives ne se dérouleront pas selon les mêmes critères dans tous les districts, puisque dans quatre d'entre eux elles auront lieu sur la base du mohafazat et, dans le cinquième (le Mont-Liban) sur celui du caza… Ceci transgresse le principe de l'uniformité que tout Etat digne de ce nom respecte et auquel il se conforme scrupuleusement. Car les citoyens d'un même pays sont censés être égaux devant la loi, sinon il ne pourra plus prétendre être un Etat policé… Bkerké avait reçu la promesse formelle qu'une loi électorale équilibrée serait élaborée susceptible, sinon de satisfaire l'ensemble, du moins l'écrasante majorité du corps électoral. Ce qui est loin d'être le cas. En dépit des protestations et des mises en garde, le gouvernement a tourné l'oreille sourde à tous ceux qui critiquent le projet, lequel devra nécessairement être ratifié par l'Assemblée nationale (le débat place de l'Etoile se poursuivait au moment où nous mettons sous presse), après avoir passé, sans encombre, (qui pouvait en douter) en Conseil des ministres et, par la suite, devant la commission parlementaire de l'Administration et de la Justice. Les milieux officiels, ceux proches du Pouvoir et ses thuriféraires, peuvent-ils, après cela, blâmer la hiérarchie maronite de hausser le ton, d'autant que la plupart des personnalités versées dans les questions juridiques et constitutionnelles soutiennent que le Pouvoir ne s'est pas tenu à des principes justes (F. Boutros dixit) dans l'élaboration du projet de loi électorale. Il n'est donc pas étonnant que la loi ait été mal accueillie par l'opinion publique. Seuls ceux qui gravitent dans l'orbite des gouvernants - et pour les raisons que l'on sait - l'ont accueillie avec satisfaction, estimant que "les législatives sur la base de la nouvelle loi, offrent une occasion de supprimer les séquelles de la guerre", pour reprendre les propres termes du ministre de l'Information. Il s'agit, cependant, d'être sûr que l'Etat est en mesure de garantir la liberté du scrutin et sa régularité; en d'autres termes, d'assurer des chances égales aux candidats à la députation. Car les "décideurs" feront procéder, incessamment, à la formation des listes où figureront les candidats bénéficiant de leur soutien et dignes d'obtenir leur… bénédiction… Ceci étant, la tendance paraît être en faveur du boycottage, une fois de plus, des législatives. Tel semble être le mot d'ordre que donnerait la "troïka de l'opposition", au terme de ses laborieux conciliabules à la Haute-Maison. Quant à Bkerké, et le cardinal Sfeir l'a déjà explicité sans ambages, il classe le boycottage "parmi les choix qui s'offrent aux électeurs", tout en laissant à chacun d'eux la liberté de voter selon sa conscience"…
Au terme d'un long entretien avec le président Clinton à la Maison-Blanche, Benjamin Netanyahu a tenu des propos très peu rassurants quant à sa disposition à accélérer le processus de paix (bien que le chef de l'Exécutif US ait insisté sur "la nécessité de ne pas faire marche-arrière") et jeté la balle dans le camp syrien: "Nous ne négocierons avec la Syrie que si elle arrête les activités du "Hezbollah" à nos frontières-nord"...
NETANYAHU AUX USA: SEMAINE DECISIVE POUR LE PROCESSUS DE PAIX
Depuis l'accession au pouvoir de la droite israélienne, le 29 mai dernier, le discours de ses "faucons" étant différent - du moins du point de vue de la forme - de celui du parti travailliste, les appréhensions ont tendance à se généraliser. De fait, Washington ne cache pas ses craintes de l'instransigeance de Benjamin Netanyahu, quant aux conditions conformément auxquelles il conçoit le règlement du conflit israélo-arabe. Damas craint, aussi, le torpillage du processus de paix, ce contre quoi Yasser Arafat a mis en garde à Yaoundé (Cameroun) où il participait, ces derniers jours, au sommet de l'OUA. Aussi, attend-on non sans impatience, mêlée d'inquiétude, les résultats des entretiens que le chef du gouvernement israélien a eus mardi avec le président Clinton à la Maison-Blanche. Les craintes n'ont pas tendance à se dissiper, surtout lorsqu'on revient aux déclarations et insinuations de M. Netanyahu avant son voyage aux Etats Unis - le premier à l'étranger - la veille même de son départ. En recevant une délégation de colons du Golan, le leader du Likoud leur a assuré qu'il encourageait la colonisation de ce territoire syrien occupé; puis annexé à l'Etat hébreu". Ce qui a réconforté, naturellement, les membres de la délégation, dont le porte-parole a révélé que le Premier ministre a promis d'œuvrer à la réalisation d'un plan de développement du Golan, dès son retour des USA. Le successeur de Pérès ne cesse de réaffirmer sa détermination à maintenir la souveraineté israélienne sur le "plateau" où 13.000 juifs sont installés dans quinze implantations. Nous avons écrit précédemment, que Netanyahu va tergiverser pour avoir les Arabes à l'usure. De fait, il a dit que ceux-ci "sont en train de s'adapter à la réalité nouvelle, donc forcés à transiger". Puis, il invoque de fallacieux prétextes pour persévérer dans sa politique, tels ceux d'accuser les Palestiniens "de violer les accords d'autonomie", de soupçonner la Syrie "de soutenir le terrorisme international" et même d'avoir permis l'acheminement, à travers son territoire, d'un important contingent d'armes et de munitions envoyés par l'Iran au "Hezbollah". Fait encore plus étrange: Nicholas Burns, porte-parole du département d'Etat réitérait, mardi dernier, la "révélation" selon laquelle "la Syrie est maintenue sur la liste des Etats soutenant le terrorisme". Et même il insinue qu'elle pourrait être impliquée dans l'attentat au camion-piégé de Dahran qui a fait 19 tués parmi les "Marines" et une centaine de blessés. Il y a lieu d'observer qu'avant de se rendre à Washington et sous la pression de l'aile dure du "Likoud", Netanyahu a été contraint d'inclure Ariel Sharon dans son cabinet, après que le chef de la diplomatie israélienne eut menacé de résigner ses fonctions si une portefeuille ministériel important n'était pas confié à ce dernier. Sharon a été nommé ministre des Infrastructures nationales et sa nomination a été ratifiée par la Knesset. "Paix dans la sécurité", tel était le leitmotiv du chef du Likoud lors de sa campagne électorale. Par la suite, il a dénoncé le principe de la "terre contre la paix" et n'a pas modifié d'un iota son programme, lequel refuse toute concession territoriale aux Palestiniens et aux Syriens... Enfin, il insiste à engager le dialogue avec ces derniers "sans conditions préalables" et a émis cette réflexion: "L'Administration US serait une véritable magicienne, si elle amenait Damas à renouer le dialogue sur cette base"...
Nos hommes politiques continuent à pérorer pendant des heures sur le petit écran, prenant la défense de projets et d'idées très peu défendables, parce qu'ils y trouvent leur intérêt. Parmi les réflexions abracadabrantes, nous retenons celle du président de la comission parlementaire de l'Administration et de la Justice (notre photo): "Je passe outre à Taëf et à la Constitution, me fiant plutôt à mon... bon sens".
NOS HOMMES POLITIQUES PLAIDENT POUR LEUR PAROISSE...
"Assieds-toi de travers, mais dis la vérité", combien de nos ministres et députés gagneraient à s'inspirer de ce dicton populaire dans leurs comportements et leur action de tous les jours. Beaucoup d'entre eux, pour ne pas dire tous, défendent souvent des positions, des idées et des projets sans être convaincus de leur justesse. Pourtant, ils le font par opportunisme, parce qu'ils pensent pouvoir en tirer quelque profit. Ils tablent donc leur action sur leur intérêt personnel et c'est là où réside le danger pour la patrie dont ils sont censés protéger les intérêts supérieurs. Une nouvelle preuve de ce que nous soutenons, nous a été donnée dimanche dernier, à la faveur d'une émission télévisée à laquelle prenaient part deux membres de l'Assemblée: MM. Auguste Bakhos et Issam Naaman et le responsable du parti socialiste progressiste, M. Ghazi Aridy, conseiller, de surcroît, de M. Walid Joumblatt. Le débat a été institué, tout d'abord, sur le projet de loi électorale dont M. Bakhos, ès-qualité de président de la commission parlementaire de l'Administration et de la Justice, a dit beaucoup de bien, assurant "qu'il lui donnait entière satisfaction", arguant qu'il s'agissait "d'une nouvelle expérience méritant d'être tentée et vécue"" (sic)... Par la suite et dans le feu de la discussion, M. Bakhos a émis cette effarante réflexion: "Je ne m'arrête ni à l'accord de Taëf, ni à la Constitution. Je me fie plutôt à mon bon sens", etc... A en juger par la suite de la discussion, il n'en a pas beaucoup à en revendre! Interrogé sur le point de savoir si "le projet de loi électorale n'avait pas été confectionné à la mesure de M. Walid Joumblatt", M. Aridy a répondu: "C'est un problème politique qui se pose dans la montagne; il a été tranché par une grande décision politique. Initialement, nous avions préconisé l'adoption du caza en tant que circonscription électorale"... Pourtant, en 1992 le Mont-Liban avait été considéré comme un seul mohafazat et tout s'était bien passé! On peut donc en déduire que la situation dans ce district régresse au lieu de progresser... Si le Parti socialiste progressiste appréhende l'électorat chrétien, c'est parce que son chef, le ministre des Déplacés, n'a pas agi de façon à assurer le retour des dizaines de milliers d'habitants aux villages qu'ils avaient été contraints de déserter durant les douloureux événements... M. Bakhos intervient - alors que M. Aridy devait répondre - pour prétendre que le retard dans ce retour est dû au manque de... liquidités. Or, ces liquidités n'ont pas fait défaut quand il s'est agi de rapatrier les Sudistes forcés de prendre le chemin de l'exode lors de l'agression israélienne d'avril 96, alors que les déplacés de la montagne attendent depuis six ans de réintégrer leurs maisons et leurs terres... Autre point du débat: l'opposition serait mal inspirée si elle décidait de boycotter le scrutin. M. Naaman observe qu'en 1952, les huit membres du front hostile au régime de Béchara el-Khoury avaient réussi à retourner l'opinion publique contre l'ex-chef de l'Etat et provoqué sa chute... Mais M. Naaman perd de vue que la situation diffère aujourd'hui: en 1952, l'armée libanaise avait refusé de prendre le parti du Pouvoir - elle n'avait pas rouvert les souks par la force - alors que, maintenant, exécutant l'ordre de l'Autorité politique, la troupe interdit les manifestations anti-gouvernementales. Puis, fait plus important, des forces armées non-libanaises, même "fraternelles", n'étaient pas déployées sur plus de 40 pour cent du territoire national... Enfin, rien ne garantit le déroulement des législatives dans des conditions assurant leur régularité, de façon à respecter scrupuleusement la volonté populaire.
ECHOS ET REFLEXIONS
LES FAUX FRERES...
Quoi que disent ou fassent les faux frères, combien nombreux, ils ne pourront pas convaincre l'opinion publique qu'ils sont plus jaloux que la hiérarchie maronite de l'indépendance du Liban et de sa souveraineté et plus soucieux que le cardinal Sfeir de préserver l'intérêt supérieur de la patrie. Bkerké est une vigile qui veille. Tel un phare irradiant ses faisceaux lumineux au milieu de la nuit, le siège patriarcal maronite éclaire la voie devant ceux ayant en charge de gérer la chose publique, dont l'esprit est le plus souvent obnubilé par des considérations d'ordre personnel, partisan ou sectaire. Il arrive à certains de ces derniers de confondre ce phare avec un autre et de ce fait, ils risquent de connaître le même triste sort qu'un certain paquebot. "Le Champollion" qui s'est échoué, il y a près de trente ans à Ouzaï pour avoir confondu le radiophare de l'aéroport de Beyrouth avec celui du port. D'aucuns se demandent non sans hypocrisie, pourquoi Bkerké seul élève la voix, alors que les autres communautés chrétiennes du Liban - la grecque-catholique et la grecque-orthodoxe, notamment - se confinent dans un mutisme imperturbable. Il y a à cela une double raison: d'abord, parce que le patriarcat maronite représente la plus grande collectivité chrétienne "la gloire du LIban lui ayant été donnée". Ensuite, probablement parce que ce patriarcat n'a pas de siège ailleurs que sur le territoire national... Aussi, conserve-t-il son libre-arbitre, sans craindre d'indisposer certains "frères" du proche ou lointain voisinage. Le cardinal-patriarche et les prélats sont d'autant plus justes dans leur position, qu'ils ont pleinement conscience de la gravité de la conjoncture et sont totalement désintéressés, en ce sens qu'ils ne briguent aucun poste et se préoccupent uniquement de prémunir la patrie contre tous les dangers. Ce n'est pas le cas de ceux qui les critiquent, se faisant ainsi l'écho de la voix de leurs maîtres.
Edouard BASSIL.