BLOC-NOTES

POURQUOI PAS NOUS?

Je ne sais pas au juste si rien ne nous ressemble ou si nous ne ressemblons à rien, mais le fait est que nous sommes remarquables. Tellement remarquables que nous avons réussi à nous faire remarquer parmi les 197 pays présents à Atlanta pour les Jeux Olympiques. Ce n’est pas rien, ça! Cent quatre-vingt-dix-sept délégations de tous les calibres, des grandes, des moins grandes, des petites, des modestes. Mais nulle n'arrivait, en originalité, à la cheville de la nôtre. “Le Liban!” a annoncé la speakerine. Nous avons retenu notre souffle et nous ne l'avons pas encore récupéré. Et pour cause! Derrière un porte-drapeau, qui avait l’air de se retenir pour ne pas éclater en sanglots, avançait une jeune femme, la tête haute, comme si elle drainait à sa suite des milliers d’athlètes. Mais d’athlètes, point. Rien qu'elle. Et à elle seule, sa crânerie méritait une médaille d’or. Ainsi, nous sommes assez riches pour envoyer, dans tous azimuts, des dizaines de délégations parlementaires, gouvernementales, officielles, tartampionniennes, faire la roue dans les grandes capitales, harceler nos émigrés, jouer les sultans de Bruneï dans les hôtels super-luxe, mais nous n’avons pas un sou pour une jeunesse qui représente, aujourd’hui, notre seul espoir d’échapper un jour à la fossilisation que nous planifient nos dynosaures locaux! Et qu’on ne nous dise pas que le Liban est un trop petit pays pour aligner des dizaines d'athlètes. Vraiment? Le Liban serait-il plus petit et moins peuplé que l’Etat de Sainte-Lucie (616 km2, 145.000 habitants), que Trinité et Tobago (301 km2, 40.000h.), que les Maldives (300 km2, 200.000 h.), qu’Andorre (465 km2, 47.000 h.), que San Marino (61 km2, 21.000 h.), que Monaco (2 km2, 28.000 h.), que la Palestine, enfin, sauvagement occupée, lamentablement pauvre et qui n’est même pas un Etat? Chacun de ces pays alignait au moins une quinzaine de sportifs. Pourquoi pas nous? Et qu’on arrête de nous casser les pieds avec le refrain-vomitif de “nous relevons d'une guerre qui… que…" Il y a six ans que la guerre est finie, que la république déploie ses fastes et que les festivités font rage d’un bout à l’autre du pays. Ce qui n'est pas le cas de la Bosnie qui a été écartelée, démembrée et victime d’un véritable génocide, ni du Ruanda où les massacres massifs se poursuivent, ni de la Somalie où sévit encore la guerre civile. Pourtant, chacun de ces pays a pu faire défiler des dizaines d’athlètes, par amour-propre, par fierté, pour dire au monde “Ne faites pas l’impasse sur nous. Nous sommes toujours là”. Malheureusement, les nôtres ne sont jamais là. Ils sont ailleurs et tout le monde sait où. En fait, il n’y a jamais eu dans l’Histoire de ce pays, une classe politique aussi peu perméable à la notion de prestige national. Tel gouvernement, telle télévision. Ecœurant! Télé-Liban, quel grand nom pour si peu de chose. Depuis plus de 3 mois, Télé-Liban annonce à cor et à cri qu’elle a l’exclusivité de la retransmission EN DIRECT des Jeux Olympiques. Et voilà que dans son ineffable mansuétude, elle nous permet d'assister à la séance d’ouverture douze heures après le reste de la planète. Une cérémonie, hachée toutes les trois minutes de trois minutes de publicité, au cours de laquelle, le président Clinton, la princesse Anne, le roi d’Espagne, les dieux du stade, le spectacle féerique et les orchestres philharmoniques de Géorgie, se sont vu voler la vedette - sur Télé-Liban - par un gorille (à moins que ce ne soit un orang-outan ou un chimpanzé) lorgnant, avec concupiscence la bouteille de boisson-sponsor. Depuis lors, nous n’avons plus rien vu en direct, à part le même gorille et son sponsor. Le fin du fin reste l’infantilisme imbécile qui a poussé à la censure du passage de la délégation israélienne. Voilà qui lui fera les pieds à Netanyahu, l’obligera à obéir à la 425 et le forcera à restituer le Golan. Et à propos de Golan, dans leur fureur salvatrice, les réalisateurs de ce chef-d’œuvre de retransmission ont poussé le zèle jusqu’à supprimer également le passage de la délégation… syrienne. Il ne leur manquait plus que de supprimer Michel Murr! Par quelle subtile perversité ou par quelle insondable bêtise a-t-on fait ce genre de rapprochement dans l’ostracisme? Il n’y a que mon ami Alain Plisson pour essayer de me l'expliquer dans son prochain éditorial. Quant à moi, il me revient à la mémoire, ces vers de Vigny dans “La mort du loup”: “Hélas, ai-je pensé, malgré ce grand nom d’hommes Que j’ai honte de nous débiles que nous sommes”… Je m’arrête là pour ne pas être tentée de franchir les limites qu’autorisent la bienséance et la loi sur les imprimés.

ALINE LAHOUD.