BLOC-NOTES
LA FOIRE AUX CANCRES
Que les Libanais dorment sur leurs deux oreilles, l’avenir de leur démocratie est désormais assuré. Rien qu’au Mont-Liban, 205 candidats pour 35 sièges. Sans compter les cohortes du Nord, la marée de Beyrouth, les escadrons de la Békaa, les avalanches du Sud. Au train où ça va, on parle déjà de 2000 candidats pour 128 sièges. Autrement dit, un élu sur 14 recalés, ou mieux, une catastrophe sur quatorze catastrophés, le tout multiplié par le nombre de sièges à pourvoir. Que de grincements de dents en perspective! En attendant ce nouveau genre de jugement dernier - orchestré par Michel Murr - c’est nous autres électeurs, ou le peu qui en reste, qui grinçons des dents. Non que nous soyons boycotteurs ou “participeurs”, candidats ou supporters, mais parce qu’à notre corps défendant, nous nous voyons transformés en voyeurs. Evidemment pas dans le sens habituel du terme, mais dans celui de “spectateurs contraints de voir”. Et ce que nous voyons soulève le cœur à défaut d’élever l’esprit. Prévert écrivait dans un poème intitulé “La Nausée”: -"Décide-toi mon âme, tu restes ou tu t’en vas?” Eh! bien, face au déferlement insensé des portraits de ces messieurs, la nôtre d’âme semble s’être décidée à s’en aller. Ce n’est plus du cauchemar, c’est de l’apocalypse. Il y en a pour tous les goûts ou tous les dégoûts. Des encore verts et des déjà secs, des chenus et des grenus, des ventrus et des joufflus, des chauves et des barbus. Il y a aussi ceux qui se proclament “fils du peuple” (qu’a bien pu faire le peuple pour mériter une telle progéniture?), des “votre frère” (rien que le mot “frère” suffit à nous faire dresser les cheveux sur la tête), des “camarades” (on ne sait pas de qui), des “citoyens fidèles” (on ne sait pas à qui), des “sauveurs” (malgré nous). Tout ce beau monde se vautre sur nos murs, s’étale sur nos maisons, hérisse nos clôtures, envahit les façades de nos immeubles, tapisse nos vitrines, cascade sur nos poteaux, se balance sur nos fils électriques, noie notre capitale, submerge nos villes et nos villages, jusqu’à usurper la place de Sukleen sur nos poubelles. Un commerçant du coin m’a confié: - “Il suffit de se baisser pour attacher les lacets de ses chaussures, pour qu’un crétin s'amène et vous colle un portrait sur le d... dos”. Un correspondant de presse, de passage, s’est exclamé, rebouclant précipitamment ses valises: - “Je n’ai jamais vu, nulle part ailleurs, autant de criminels en fuite recherchés par la police”. Nous avons eu toutes les peines du monde à lui expliquer que ces “wanted” n’étaient wanted par personne et, surtout, pas par les électeurs. Un touriste, le dernier de l'espèce, l'a pris sur le mode admiratif: - “Votre cheptel d’artistes de variétés est bien pourvu, mais quelles bobines!” Un autre (probablement égaré celui-là) s’est enquis curieux: -“Est-ce les martyrs que vous fêtez?” Non, monsieur, aurons-nous voulu lui répondre, les martyrs, c’est nous et, à en croire M. Murr, ça va bientôt être notre fête. Le ministre de l’Environnement, M. Pierre Pharaon, s’en est indigné auprès du président de la municipalité et du mohafez de Beyrouth. L’oreille basse, ils se sont pris par la main pour lui promettre, sur le mode mineur, que tout sera nettoyé après les élections et par les candidats eux-mêmes. Hum... Ces messieurs croient-ils réellement pouvoir persuader les fraîchement-élus - qui souffrent la plupart d’”apollonisme belvédérien” en phase aiguë - que leurs effigies défigurent le pays comme ils seront, sans doute, appelés à le faire eux-mêmes au cours des quatre prochaines années? Faute de pouvoir débarrasser le parlement de leur présence, oserait-on leur suggérer de débarrasser la ville de leurs portraits?
ALINE LAHOUD.