ENTRETIEN AVEC LE MINISTRE DES A.E.
FARES BOUEZ:
"NOUS AVONS FORME UNE LISTE LIBRE QUI EST UN DEFI A LA THEORIE DE LA COALITION"
Le ministre des Affaires étrangères paraît en pleine forme et sûr de la bataille électorale qu’il a engagée au Kesrouan. Cet entretien qui s’est déroulé au palais Bustros, portera dans un premier temps, sur des questions relatives au Proche-Orient et au processus de paix dont la fameuse proposition “Le Liban d’abord”, avant d’aborder, ensuite, la question des législatives.
Pourquoi avoir refusé de façon aussi catégorique la proposition de Netanyahu “Liban d’abord”?
“Je voudrais, tout d’abord, clarifier que ce n’est pas la proposition de Netanyahu, mais une proposition très vague et confuse, qui a commencé à paraître dans la presse américaine sous forme de rumeurs et qui a, ensuite, été communiquée à Damas, lors de la visite de Ross. “Que signifie: “Le Liban d'abord”? Quelle est sa teneur? Si elle veut dire qu’Israël est prêt à un retrait total du Liban-Sud et de la Békaa-ouest au-delà des frontières internationalement reconnues en application de la 425, en contre-partie de la sécurité sans, pour autant, aboutir à la paix, nous souscrivons à la formule. Mais si cela veut dire qu’il faut entraîner le Liban dans des négociations ayant pour but d’aboutir à des accords proches de celui du 17 mai, prévoyant certains retraits en contre-partie de stations d’alerte, de patrouilles mixtes israélo-libanaise, de positionnement d’unités israéliennes et de conditions draconiennes quant à l’exercice des libertés politiques au Liban-Sud, etc... il est certain que nous la refusons, comme nous avons refusé l’accord du 17 mai. "La troisième alternative que pourrait contenir cette proposition serait qu’Israël essaye de nous mener à des négociations en vue d’une paix séparée. “Le Liban a participé à la conférence de paix à Madrid, sur base de deux critères: 1) la 425, résolution propre au Liban, implique un retrait israélien sans traité de paix. C’est une résolution sécuritaire, dont l’application est nécessaire mais non suffisante, car elle ne fait pas rentrer le Liban dans des négociations en vue d’une paix générale, d’un réglement du problème des réfugiés palestiniens, de sa participation à l’ordre économique et sécuritaire régional. 2) Pour cela, le Liban est aussi concerné par la 242 en tant que pays arabe, puisque cette résolution parle de négociations entre Arabes et Israéliens. Or, la 242 a besoin d’une reprise de la conférence de Madrid. Comment pouvons-nous accepter cela, alors que Netanyahu refuse les fondements même de cette conférence, à travers ces quatre “non”?
Vous vous êtes certainement informé sur la teneur de la proposition “Liban d’abord”. Que vous a-t-on répondu?
“Jusqu’à présent, il ne s’agit que d’un simple slogan, uniquement lancé pour décongestionner quelque peu l’atmosphère née du blocage provoqué par Netanyahu du processus de paix.”
LE GEL DU PROCESSUS DE PAIX
Si la Syrie acceptait la formule du “Liban d’abord”, ne croyez-vous que les Libanais y souscriraient aussitôt?
"La Syrie ne peut l’accepter, ni le Liban si cela suppose des négociations sur base de la 242.”
Le roi Hussein de Jordanie était, récemment, à Damas pour parler entre autre de cette question avec le président Hafez Assad?
“Il n’était pas là pour parler de ce sujet. Je pense que le roi Hussein, réalisant que le processus de paix est gelé en ce moment, que la période qui s’annonce nécessite une unité des rangs arabes, essaye de renouer avec la Syrie, de participer à la réunification du camp arabe, afin de surmonter la situation actuelle. D’ailleurs, le dernier sommet arabe du Caire a clarifié la position en disant que les Arabes étaient prêts à reprendre le processus de paix tel qu’adopté par Madrid, mais n’étaient pas disposés à renégocier un nouveau processus sur base des données de Netanyahu”.
L’arrivée de Netanyahu au pouvoir risque-t-elle de saboter le processus de paix?
“Durant sa campagne électorale, Netanyahu a émis des positions très claires torpillant ce processus, bien que le Likoud y a participé en la personne du chef du gouvernement de l’époque, M. Shamir, Netanyahu étant, alors, le porte-parole de la délégation israélienne à Madrid. Malgré cela, les quatre “non” de Netanyahu torpillent le processus de paix. Il est clair qu’il ne veut plus de Madrid. “Beaucoup de personnes s’attendaient qu’après sa campagne électorale, il changerait. Qu’entre Netanyahu, le candidat et le chef du gouvernement responsable face à des dossiers, un changement se produirait. Ce changement n’a pas eu lieu. Beaucoup de personnes misaient sur le fait qu’après sa visite aux Etats-Unis, réalisant l’importance de l’aide technologique financière, militaire et économique américaine, il assouplirait sa position. Or, il est apparu que le président Clinton, à l’approche des présidentielles aux USA n’a pas jugé bon d’exercer sur lui les pressions nécessaires.
“Je pense, tout simplement, qu’il est inutile de miser sur des pressions extérieures sur Netanyahu. La situation économique israélienne en chute libre depuis les élections, avec ce qu’elle peut entraîner comme conséquences sociales, est de nature dans plusieurs mois, peut-être, à placer Netanyahu devant une réalité: le gel du processus de paix va impliquer, nécessairement, une dégradation continue de la situation économique. Il n’aura d’autres choix que d’opérer une certaine ouverture, si ce n’est une fuite en avant. Cela est à moyen et non à court terme. Pour le moment, je pense que nous sommes face à un gel du processus de paix, en attendant certains changements fondamentaux”.
“La liste de la décision libre, un défi à la théorie de la coalition”.
LE LIBAN A ETE TRES POSITIF
Venons-en au Comité de surveillance: va-t-il se réunir et à quelle date? Quelle est son efficacité réelle? Le nom de l’officier libanais est-il définitif?
“Je pense que ce comité de surveillance ou plutôt de supervision de l’arrangement d’avril, a une mission qui dépendra en grande partie de l'esprit même de sa fonction. Ce comité visait à calmer la situation sur le terrain. Tant que cet esprit existe, il pourra réussir. Le jour où il y aura d’autres calculs, je pense qu’il lui sera impossible d’assumer sa mission. “Ce comité entame donc sa première réunion, que je qualifie de préparatoire, dans la mesure où il ne s’agit pas d’une séance officielle, dans le plein sens du mot. En général, il devra se réunir sur base d’une plainte présentée par l’une des parties. J’appellerais donc cette première réunion, de coordination et de préparation à son rôle futur. “Le Liban a été très positif vis-à-vis de la formation de cet organisme: il a nommé son représentant en la personne du général Toufaïli et se tient prêt à assurer son bon fonctionnement.
POURQUOI JE ME SUIS OPPOSE A LA LOI ELECTORALE?
Passons au deuxième volet de cette rencontre: les législatives. Vous avez longtemps dit que vous seriez contre une loi électorale qui ne serait pas juste et équitable. Pourquoi avoir accepté la présente loi?
“Je n’ai pas accepté la nouvelle loi électorale. Durant trois séances du Conseil des ministres, j’étais un opposant acharné au texte gouvernemental. Et j’ai évité, ensuite, de le ratifier au parlement”.
Pour quelles raisons vous vous y étiez opposé?
“Pour plusieurs raisons; la première est une raison de doctrine juridique et constitutionnelle générale. Car il est inacceptable que sur une même terre nationale, existe une loi adoptant le mohafazat et caza comme circonscription électorale. “Le second motif était d’ordre politique: Le Liban étant découpé en mohafazats constituant une sorte de balance confessionnelle, si le candidat chrétien au Liban-Sud, doit bénéficier de l’appui du chef de liste chiite, ou du leadership sunnite à Beyrouth, le candidat musulman ou druze au Mont-Liban, devrait dès lors bénéficier de l’appui des leadership chrétiens. Ce qui constituait une sorte d’équilibre relatif. A partir du moment où l’on dispense le candidat musulman du Mont-Liban de cette nécessité, il en résulte que la plupart des députés chrétiens au Sud, à la Békaa, à Beyrouth seront élus selon la volonté musulmane, alors que cette même carte sera retirée des mains des chrétiens au Mont-Liban. Ceci constitue, à mon avis, un déséquilibre fondamental, dans l’exercice politique du pays. “Troisième raison, d’ordre constitutionnel qui prouve que j’avais une certaine intuition, puisque le cas est devant le Conseil constitutionnel. L’accord de Taëf qui constitue la source des réformes constitutionnelles, a parlé des mohafazats, en tant qu’unités électorales. En adoptant donc le caza, au Mont-Liban la loi électorale contredit la Constitution et sa source. “Une autre erreur a été commise celle d’ôter le caractère circonstantiel et exceptionnel de cette loi, en éliminant le paragraphe disant: et ce pour ces élections uniquement. A la rigueur, si cette formule avait été gardée, on aurait pu accepter le caractère exceptionnel et momentanée de cette loi. Mais à partir du moment où cette formule a été ôtée, donnant à cette loi un caractère de permanence, elle confirme la contradiction entre cette loi et la Constitution. “Il y avait à mon opposition d’autres motifs dont la non adoption de la carte électorale et le refus de placer des bureaux de vote dans des lieux acceptables pour les électeurs des 30 villages déplacés”.
EN ATTENDANT LE VERDICT DU CONSEIL CONSTITUTIONNEL
Pourquoi l’avez-vous acceptée en fin de compte?
“C’est devenue une loi, jusqu’à preuve du contraire. Toutes les lois ne sont pas forcément agréées par tous les citoyens, mais à partir du moment où elles sont adoptées, il est inévitable dans le cadre des institutions de les accepter, telles qu’elles sont. La loi fiscale aussi, ne me plaît pas, cela n’est pas une raison pour ne pas l’appliquer. “En attendant que le Conseil constitutionnel tranche, je suis bien obligé d'admettre que cette loi existe, qu’elle s’impose à tous malgré ma conviction interne.”
Vous seriez satisfait donc si le Conseil constitutionnel remettait en question cette loi?
“C’est certain! En abolissant le caza, le C.C. irait dans le sens de mes convictions et de la position que j’avais adoptée tout au long des cinq à six derniers mois".
Quel serait, d'après vous l'arrêt du C.C.?
“Tout ce que je peux dire, c'est qu’il s’agit d'une affaire très délicate et le C.C. a les arguments lui permettant de renvoyer la loi, en la considérant anti-constitutionnelle et d’en arrêter l’exécution. S’il le fait, ce serait sur base de fondements très justifiés”.
UN DEFI A LA THEORIE DE LA COALITION
Pourquoi vous êtes-vous désolidarisé de vos colistiers de 1992 et avoir choisi la confrontation plutôt que la formule d'entente et de coalition?
“Pour revenir à la notion de solidarité avec mes colistiers, je voudrais dire que ce n’est pas moi qui me suis désolidarisé d’eux, mais qu’un député de mon ancienne liste, M. Mansour el-Bone s’était lui-même désolidarisé le dimanche même des élections de 92 à 8h30, exactement et depuis on ne l’a plus revu. Je pense donc que certaines de ses attaches politiques l'ont porté à se désolidariser le premier jour. "Quant au second, dont vous parlez peut-être, là aussi, c'est lui qui a tout au long des quatre années écoulées fait preuve d’une certaine absence de position vis-à-vis de la liste, du groupe parlementaire et de la région, manifestant de la faiblesse dans ses positions. “Concernant la coalition, je considère que c'est une question très importante. Qu'est-ce qu’une coalition? C’est parfois une coalition de forces électorales qui, premièrement, ne tient pas compte de l’homogénéité politique et a pour objectif, uniquement, de faire passer les élections, quitte à ce que le lendemain du scrutin, le groupe s’éclate. “La seconde conséquence néfaste est que la coalition risque d’annuler la bataille au Kesrouan. Si j’en avais accepté le principe, d’ailleurs souhaitée par tout le monde, j’aurais tout simplement accepté qu’il n’y ait pas de batailles. La liste unique aurait pour conséquence de provoquer le désenchantement des électeurs. Car si la fois passée, 20% d’entre eux avaient voté, cette fois, il est prévu que 40% et plus le fassent. Si nous avions opté pour une liste de coalition, cela aurait abouti à chasser les électeurs par la fenêtre. “A contraire, il faut faire rentrer ce nouveau nombre de citoyens dans le jeu politique, leur donner un choix qui soit transparent et homogène. “La région du Kesrouan a été longtemps utilisée comme passage politique aux dépens de sa propre décision politique. Il était, dès lors, très important de constituer une liste libre n’ayant aucune attache, ni hors du Liban, ni même du Kesrouan. “Nous avons donc formé une liste libre par défi à la théorie de la coalition qui aurait été une liste de “remote-control”.
L’alliance avec M. Henri Sfeir était assez surprenante, étant donné qu’il est connu pour être dans l’opposition. Comment l'expliquez-vous?
“Depuis les élections de 92, je suis de ceux qui appellent à l’émergence d’une troisième force, qui ne soit pas stérile, n’ayant à offrir aux Libanais que l'abattoir, ni d’un loyalisme aveugle, brûlant les ambitions nationales. “Le rapprochement vers l’opposition était un des sens de cette bataille, puisque M. Henri Sfeir est proche de l’opposition, Mme Gilberte Zouein, aussi, est proche de certains courants d’opposition, mais d’une opposition constructive”.
Cette polémique envenimée entre vous et vos anciens colistiers était-elle vraiment nécessaire?
C’était choquant, surtout pour les maronites? “Vous avez parfaitement raison. Malheureusement, je n'ai pas provoqué cette polémique. Certains se sont fait fort à chaque fois de torpiller et de bombarder, les positions chrétiennes et maronites. Ce n'est pas un hasard, qu’il y a 4 ans, ces mêmes personnes ont attaqué la présidence de la République; qu’il y a deux mois, ils ont attaqué Bkerké en la personne du Patriarche et le communiqué de l'assemblée des prélats. Ce n’est pas par hasard non plus, que cette fois ils m'attaquent. On dirait que certains maronites se sont mobilisés je ne sais pour qui, pour torpiller tout leadership maronite. "J'ai refusé, tout d’abord, d’engager la polémique et, une fois que ces déclarations ont pris une certaine tournure, je me devais quand même de remettre les choses en place. “Je voudrais, d’ailleurs, préciser une chose: le communiqué des prélats, a posé des problèmes réels en disant que la souveraineté était aliénée, de même que l’indépendance; et le pouvoir. Ce communiqué a constitué, dans ses grandes lignes, une vérité politique à laquelle on ne peut s’opposer. “Lorsqu’on a pensé que j’avais accusé l’autre liste d’être des “ivrognes”, ce n’était pas vrai. J’avais dit que l’épée qui était censée protéger le patriarcat, s’était enivrée et s’était retournée contre lui”.
L’opposition réclame un calendrier du retrait syrien du Liban. Est-ce que cela pourrait figurer dans votre programme électoral?
“Il est certain que notre ambition pour le Liban est qu’il puisse exercer sa souveraineté à travers ses propres forces, en le dispensant de troupes amies ou autres. Pour nous, cela constitue l'un de nos objectifs: accéder réellement à une souveraineté exercée par les forces légales libanaises directement. Je ne peux, toutefois, oublier que cette réalité a certaines considérations internes et externes. Il n’est pas facile d’aboutir dans l’immédiat à cela, sans prendre en considération les manœuvres politiques que cela nécessite.
Quel est votre slogan de base?
"Le titre de la liste est: “La liste de la décision libre”. Elle veut dire: libre au Kesrouan même et libre dans la nation.
N.H.