BLOC-NOTES
LES CAVALIERS DE L’APOCALYPSE
On croirait rêver, si le rêve avait été encore dans nos moyens. Hélas, le gouvernement vient de remettre les pendules à l’heure en nous rappelant qu’entre le rêve et le cauchemar il n’y a qu’un pas. Un pas que le Conseil des ministres s’est empressé de nous faire franchir au galop. Pour un cauchemar c’est un et de gratiné. Ce genre de cauchemar où l’on se voit courir à travers un labyrinthe pour se retrouver, épuisé, au point de départ, incapable de retourner à la porte d’entrée et impuissant à localiser la sortie. Pourtant, pendant quelques heures, nous nous sommes mis à espérer. Bien mal nous en prit. La réaction du gouvernement est venue foudroyante. Le Conseil Constitutionnel en a été pour ses frais et nous, gros jean comme devant. On ne veut pas de cette loi scélérate? Eh! bien, on la reprend. On en lime un petit bout de phrase. On la saupoudre de “circonstances exceptionnelles”. On siffle les députés éparpillés dans leurs circonscriptions. On les invite à se livrer, une dernière fois, à leur exercice familier à mains levées. Et voilà. Le tour est joué. Et que les dix du Conseil Constitutionnel ne s’imaginent pas être plus malins que les trente du Conseil des ministres! Pour un peu, on applaudirait. Le ministre de l’Intérieur a, d’ailleurs, failli s’ovationner lui-même, devant les caméras de la télévision. Bon, eh! bien, la plaisanterie a assez duré, a-t-il laissé entendre. Nous avons refait la loi dans le sens qu’ils ont voulu. Passons aux choses sérieuses. Pause. Sourire dévastateur. Ultime mise en garde: et qu'on ne vienne plus nous chercher des poux dans la tête pour “le moindre point et la moindre virgule”. Non seulement ça ne prendra plus, mais nous allons finir par nous énerver… Enervé, M. Walid Joumblatt l’était jusqu’à l’infarctus du myocarde. Oubliant que son collègue de l’Intérieur était un homme de ressources, aiguillonné par une peur panique, le roitelet de Moukhtara s’était lancé - au soir de la décision du Conseil Constitutionnel - dans une virulente diatribe d’où il ressortait, entre autres, que ledit Conseil était aux ordres de la réaction maronite pour faire le jeu de Netanyahu, rééditer le coup du 17 mai, détruire la Syrie, anéantir la résistance, disperser les patriotes sincères, miner la nation arabe et ne laisser que ruines et cendres du Golfe à l’Atlantique. Bref, l'avenir du Moyen-Orient dans son ensemble, celui de l’Islam et de l'arabisme reposaient entièrement sur lui et sa garde rapprochée au Chouf, ainsi que sur l’élection d’Akram Chéhayeb à Aley. On ose à peine imaginer à quelles extrémités pourrait se laisser aller Walid bey si le Conseil Constitutionnel venait à être saisi de la nouvelle version de la loi électorale, comme l’ont laissé entendre Nassib Lahoud, Mikhaël Daher et Michel Samaha. Je crois qu’il pourrait mettre en cause la loi de la gravitation terrestre, la théorie de la relativité, le principe d’Archimède, le théorème de Pythagore, sans oublier d’agonir d’injures le dénommé Galilée qui a prétendu “qu’elle tourne” alors que pour lui rien ne tournerait plus. Pourtant, le ministre des Déplacés, ses alliés, collègues et amis devraient se rassurer. Tant que le “décideur qui décide” les a à la bonne et tant que leur permis de circuler sur la route de Damas reste toujours valide, ils n’ont rien à craindre et tout à espérer de ces élections ahurissantes. Reste à nous interroger sur le pourquoi de cette farce grotesque. A quoi rime cette tragi-comédie à laquelle nous sommes contraints d’assister? Pourquoi cette loi invraisemblable et cette invraisemblable méthode pour l’imposer? Pourquoi ce pouvoir exercé dans le style représailles et cette lamentable parodie de démocratie? Pourquoi s’ingénie-t-on ainsi à ridiculiser la seule institution étatique que les Libanais respectent encore. Jamais l'arbitraire ne s’est manifesté avec autant d'effronterie et une telle arrogance. Enfin, quel but vise-t-on à travers ce chaos organisé? Ce cauchemar électoral serait-il l’une des multiples étapes de notre descente aux enfers ou bien serait-ce là, avant le sprint final, la dernière chevauchée de nos cavaliers de l’Apocalypse?
ALINE LAHOUD.