LES EVENEMENTS DE LA SEMAINE

“C’est du folklore”, s’est écrié le chef du Législatif (notre photo) au cours d’un meeting, en déplorant la pléthore de candidats aux législatives, leur nombre ayant atteint 389 mardi pour 128 sièges à pourvoir. Dans la circonscription de Jbeil, dix listes ont été formées, deux d’entre elles étant incomplètes, ce qui constitue un record.

LE “FOLKLORE ELECTORAL” DEPRECIE LA DEPUTATION…

Peut-on après ce qui se passe au plan de la loi électorale et de la formation des listes de candidats à la députation, faire grief à l’élite libanaise de rester absente de la scène politique et en marge de la vie nationale? Comment expliquer cette permanente désaffection du corps électoral, comme l’a constaté le chef du gouvernement, cette semaine, en annonçant sa candidature aux prochaines législatives. Cette désaffection a commencé il y a près d’un demi-siècle; exactement le 25 mai 1947, date à laquelle le scrutin s’était entaché d’une irrégularité flagrante et n’a cessé depuis de faire tache d’huile. La cause directe de cet état de choses, réside pensons-nous, dans le fait que ce phénomène revient chaque quatre années - avec une suspension forcée de deux décennies en raison de la guerre - et chaque fois, nous ressentons le même malaise. De quoi s’agit-il? Un système démocratique et parlementaire est supposé avoir pour objectif essentiel d’assurer l’égalité des chances et des mérites aux citoyens. Or, nous constatons que l’inégalité est notre ordre même. Faut-il continuer à la tolérer, admettre que “l’injustice est juste” et pratiquer la politique de l'autruche en affirmant que tout va pour le mieux sous notre ciel? L’électeur libanais, est perplexe: voter c'est choisir et on ne lui laisse pas la liberté du choix, puisqu’on lui impose des listes formées de candidats dont il ignore le visage et auxquels auquel lien ne l’attache. Puis, on taxe les boycotteurs du scrutin de “trahison civique”. On leur fait assumer la responsabilité de l’avilissement du suffrage et même de la déchéance de notre parlementarisme… Ne faut-il pas accuser plutôt le système hybride qui transforme la bataille électorale en… folklore, pour reprendre le propre terme du chef du Législatif? Quel est le programme de ces candidats? Pour le triomphe de quelle cause et pour la défense de quels intérêts autres que les leurs et ceux de leur clan, demandent-ils aux citoyens de les mandater? Dans les pays évolués, l’électeur vote pour quelque chose et a le sentiment d’assumer une responsabilité immédiate; il vote gauche ou droite, rouge ou noir. Ici, on reprend les mêmes - ou leur progéniture - et on recommence. Tous ces candidats érigent le conservatisme en dogme, ce qui n’enthousiasme pas les masses. L’électeur vote pour que cela change, mais on ne lui laisse entrevoir aucune chance ni aucun espoir de changement. Cela dit et bien que la désillusion de notre jeunesse soit grande, nous lui demandons de ne pas désespérer de l’avenir: d’abord, parce que la démocratie est le fruit d’une lutte permanente - il a fallu pour l’Angleterre six siècles pour en faire une. Ensuite, parce que cela changera à plus ou moins brève échéance, ceux qui détiennent les postes de commande, aujourd’hui, devant disparaître tôt ou tard… Les jeunes devront, alors, être prêts à prendre la relève. Qu’ils se préparent donc à la tâche combien grandiose à laquelle ils seront appelés à s'atteler qui consistera à réformer l’Etat et ses institutions de fond en comble.

L’Assemblée a ratifié mardi, comme prévu, la nouvelle loi électorale, élaborée soi-disant conformément aux attendus de l'arrêt rendu par le Conseil constitutionnel. Mais aussitôt et séance tenante, sept députés (sur les dix requis) ont fait part de leur intention de signer un nouveau recours en invalidation de ladite loi auprès des “Sages”.

LOI ELECTORALE: LE TOUR EST JOUE… MAIS TOUT EST-IL FINI?

Le tour est joué, comme l’avaient pensé il y a trois semaines les thuriféraires du Pouvoir. Mais tout peut encore rebondir, à l’initiative de dix députés qui présenteraient au Conseil constitutionnel un nouveau recours en invalidation de ladite loi, dont la constitutionnalité est sujette à contestation… Approuvé la veille par la commission parlementaire de l’Administration et de la Jutice, que préside un membre de la “liste Murr” au Metn, le texte gouvernemental devait être ratifié mardi en séance plénière par 66 voix contre 21 et 3 absentions, 37 parlementaires s’étant absentés en plus du ministre de l’Intérieur… Les députés opposants se sont égosiliés à démontrer l’anticonstitutionnalité de la loi et l’impossibilité d’invoquer les circonstances exceptionnelles pour justifier le découpage du Mont-Liban en six circonscriptions, alors que Beyrouth, la Békaa, le Liban-Nord et le Liban-Sud voteront sur la base du mohafazat. D’autres se sont plaints du fait que les listes d’électeurs étaient toujours introuvables, cinq jours avant le premier round du scrutin… Principal argument avancé par les “loyalistes”: l’exception (qui confirme la règle) dans la montagne sert l’intérêt général, même si elle ne garantit pas l’égalité. Quelle logique! Mais rien n’y fit et après quelques heures d’un débat enfiévré, la majorité a ratifié la loi sans rechigner, parce que telle est la volonté des “décideurs”, on sait lesquels, qui avaient donné le “mot de passe”… Comme cela se produit chaque fois que le Législatif ne parvient pas à trancher un problème inextricable sans leur intervention. Avant même que soit signé le procès-verbal de cette séance “historique”, les députés opposants ont entrepris une série de concertations, en prévision d’un nouveau recours en invalidation de la loi électorale auprès du Conseil constitutionnel. Les dix signatures requises pour que la requête soit agréée par les “Sages” pourront-elles être rassemblées, cette fois? Ou bien les mêmes “décideurs” utiliseront-ils les grands moyens pour bloquer l’action des opposants? Les prochains jours apporteront la réponse à cette question.

Les tentatives visant à constituer une liste de coalition à Beyrouth ayant échoué, on doit s’attendre à une bataille féroce dans la capitale où sont signalés les premiers heurts entre les supporters des chefs de liste. En annonçant sa décision de poser sa candidature, le président Hariri a pris violemment à partie les députés beyrouthins, provoquant une virulente réplique du président Salim Hoss.

HARIRI A-T-IL INTERET A TRANSPOSER SA “BATAILLE” A BEYROUTH?

A la place du président Rafic Hariri, nous aurions beaucoup hésité avant de transposer notre candidature à Beyrouth, car en ce faisant, il rallie le clan des “candidats migrateurs” briguant un siège parlementaire ailleurs que dans leur circonscription. Né à Saida, le chef du gouvernement aurait été mieux inspiré s’il avait sollicité les suffrages des Sidoniens qui les lui auraient accordés volontiers. Mais cela aurait nécessité le désistement de sa sœur Bahia, parce qu’il ne serait pas seyant de prendre deux candidats d’une même famille sur la liste. Le président Riad Solh, le plus prestigieux des Sidoniens et des chefs de gouvernement libanais, était allergique à la “transhumance”, même quand il était à l’apogée de sa gloire. Il n’avait pas tort... Maintenant que M. Hariri a franchi le Rubicon en prenant une décision aussi hardie, il aurait été préférable pour lui de ne pas attaquer les candidats et les députés de Beyrouth, le président Salim Hoss en tête, mettant en doute leur représentativité et les accusant d’avoir brillé par leur absence au cours des quatre dernières années “en ne prenant aucune initiative susceptible de rehausser le niveau de la capitale”. Il avait, au préalable, tenté vainement pendant des semaines, appelant un extremis Damas à sa rescousse, de convaincre M. Hoss de favoriser la formation d’une liste de coalition. L’ancien chef du gouvernement aurait accepté la suggestion, si M. Hariri s’était contenté d’être un “compagnon de route” et n’avait pas insisté pour former avec ses colistiers un bloc parlementaire sous l’hémicycle... “Je ne veux pas finir ma carrière politique en tant que député à la solde de Hariri”, a dit M. Hoss. Il peut avoir raison. De toute manière, il a eu la réplique rapide et convaincante: “Mes collègues et moi-même, a-t-il précisé, avons pour tâche en tant que membres de l’Assemblée de contrôler l’Exécutif et de légiférer, ne disposant pas du droit de réaliser les projets accaparé par le Premier ministre. “Puis, M. Hariri n’a joint aucun représentant de Beyrouth à ses deux équipes ministérielles, pour que ce dernier puisse élaborer des projets et les soumettre pour examen et approbation au Conseil des ministres; puis, à la Chambre en vue de leur ratification”. Si M. Hariri était élu par l’électorat beyrouthin, parviendrait-il “à relever le niveau de la représentation de la capitale”, place de l’Etoile? Ou bien le courant hostile que sa bataille électorale aurait engendré, “en menant le loup dans son vignoble”, n’entraverait-il pas son action au double plan urbain et national? M. Hariri aurait dû, enfin, rester au-dessus de la mêlée. Comme il ne l’a pas fait, il devrait croyons-nous résigner ses charges gouvernementales, afin d’ouvrir la voie à la mise sur pied d’un Cabinet neutre, dont aucun membre ne serait candidat aux législatives...

ECHOS ET REFLEXIONS

LES “SAGES”, DE SIMPLES ECLAIREURS?

"Les espoirs fondés sur l’arrêt du Conseil constitutionnel se sont volatilisés”! Cette réflexion désabusée de S.Em le cardinal Sfeir, patriarche maronite, reflète l’amertume ressentie par beaucoup de citoyens qui considèrent cet organisme juridique comme une bouée de sauvetage. Or, l’arrêt rendu par les “Sages” a, dans ses attendus, indiqué à l’Exécutif la voie à suivre pour régler l’anticonstitutionnalité de la loi électorale. Et ce, en insinuant que tout rentrerait dans l’ordre, si on ajoutait au texte objet d’une demande d’invalidation, la mention “à titre exceptionnel et pour une dernière fois” à l’article de la loi relatif au découpage du Mont-Liban en six circonscriptions... alors que les autres districts constituent chacun une circonscription électorale. “Est-ce la solution souhaitée”, s’est demandé le chef spirituel de la communauté maronite, qui se fait peu d’illusion sur la représentativité de la future législature. Sa Béatitude doute qu’à l’ombre du système électoral actuel, l’électeur puisse jouir du libre choix de son représentant place de l’Etoile et accorder son suffrage à des éléments compétents et représentatifs; autrement dit à ceux qu’il juge comme étant les meilleurs parmi les nombreux candidats en lice! Puis, observe l’éminent prélat, ce en quoi il n’a pas tort, selon la loi électorale, les Libanais ne sont pas égaux. “Peut-on parler d’égalité, quand un député est élu par cinq ou six mille voix, alors qu’un autre doit en obtenir 100.000? Dans ce cas, il est fort probable que beaucoup d’électeurs bouderont les urnes, surtout s’ils ont l’impression - étant donné la manière dont les listes de candidats sont constituées - de ne pouvoir rien changer au processus électoral! Cela dit, le rôle des dix “Sages” se serait limité à celui de simples éclaireurs indiquant au Pouvoir la route à suivre pour sortir d’embarras et continuer à en faire à sa tête, selon son bon plaisir... ... Ce qui permet à l’Exécutif - soutenu servilement par le Législatif - de contourner la difficulté et d’éviter de se casser le bec...

Edouard BASSIL.