BLOC-NOTES

REQUIEM POUR UNE DEMOCRATIE

Pas plus difficile que ça. Un tour d’illusionnisme presque parfait, style David Copperfield (le Copperfield de Claudia Schiffer) et l’affaire est dans le sac. Que les ténors de l’opposition aillent se rhabiller. Le parlement se passera désormais de leurs services. Il faut l’avouer, M. Murr s’est surpassé. Virtuose de la haute voltige et des basses œuvres, il a organisé un scrutin qui restera un morceau choisi du genre, réussissant du même coup à renvoyer à la maternelle un célèbre prédécesseur, le général Sami Khatib, considéré pourtant jusque-là comme un maître es-sciences électorales. Le coup avait été préparé avec la minutie d’une horlogerie suisse. D’abord, des déclarations lénifiantes destinées à porter “l’opposition-nostalgique” à s’engager dans la bataille, d’une part “pour mieux te manger mon enfant”, et d’autre part, pour se débarrasser de ces obsédants 13% que le défunt parlement a traînés quatre ans durant comme un boulet d’infâmie. Ensuite et à la dernière minute, une loi électorale assénée comme un coup de massue et truffée (avec préméditation) d’aberrations constitutionnelles proprement inacceptables (pour acculer le noyau dur de l’opposition au boycott. Et bon débarras!). Après quoi, un pied-de-nez au Conseil des sages. Enfin, les mains entièrement libres pour passer à la moulinette les récalcitrants, rueurs dans les brancards et autres têtes de mûle qui refusaient de lever la main quand on leur en donnait l’ordre. Le tout assorti d’une carte électorale qu’on prépare depuis six ans et qu’on n’a pas encore eu le temps d’envoyer à l’imprimerie et des listes électorales qui demeureront un chef-d’œuvre d’inspiration poétique et de science-fiction. Que de Maroun et de Charbel bien placés pour accéder au “Machyakhat el-Akl”, puisque inscrits comme druzes. Que de fidèles défunts ressuscités pour l’occasion alors qu’ils croyaient pouvoir reposer jusqu’au Jugement dernier. Que d’électeurs, âgés de 50 ans, qui se découvraient nés en 1840, et s’expliquaient mal comment ils n’avaient gardé aucun souvenir des cent premières années de leur vie. Que de Georgette et autres Joséphine qui se reprochaient de ne pas s’être aperçues plus tôt, ni elles ni leurs maris, qu’elles appartenaient au sexe masculin, d'après l’état civil selon saint Michel Murr… Sans compter les urnes baladeuses qui jouaient à cache-cache avec les électeurs, les nouveaux naturalisés qui surgissaient de préférence à Baabda et au Metn-Nord! Mais à quoi bon poursuivre une fastidieuse énumération quand les faits ne sont plus un secret pour personne. Et d’ailleurs, le pouvoir et ceux dont le pouvoir détient le pouvoir n’ont même pas pris la peine de dissimuler ni leurs menées ni leurs intentions. Ce remue-ménage était, semble-t-il, moins destiné à organiser des élections qu’à infliger des sanctions. Pour commencer, une bonne fessée à ce galopin d’Albert Moukheiber pour lui apprendre à compter jusqu’à 26.000, alors que le Batman de Bteghrine crevait le plafond des 44.000. A la casserole aussi les trois mousquetaires de la contestation à Aley: Pierre Hélou, Fouad el-Saad et Marwan Aboufadel, alors que l’émir Talal Arslan ne s’en sort que parce que le Big bey de Moukhtara, épaulé par le Big Boss du sérail et le Big Brother, veut bien le lui permettre. A Baabda, Pierre Daccache se faufile, laminé et miniaturisé, par la porte de service, laissant à l’infortuné Ernest Karam (mais aussi qu’allait-il faire dans cette galère, celui-là?) le soin de régler l’addition. Au Metn-Nord, Nassib Lahoud échappe de justesse à l’holocauste, sinon par l’intervention expresse de sainte Rita, du moins grâce à un mauvais calcul des tueurs de service. Au Kesrouan, Camille Ziadé, autre mauvaise tête, émerge tout, étonné de se retrouver en un seul morceau sur la liste des élus. A chacun son tour comme le dit la comptine enfantine. Dans le Nord, Boutros Harb, interdit de liste, ira probablement, dimanche prochain, tenir compagnie à Albert Moukheiber. Quant à Najah Wakim, la question est de savoir, pour le dimanche d'après, à quelle sauce il sera mangé. Quoi qu’il en soit, si le pouvoir apparaît comme le vainqueur de cette bouffonnerie électorale, la démocratie, elle, est le grand perdant de cette caricature d’élections. Est-ce dans ce sens qu’il faille interpréter ce qu’écrit le quotidien syrien Al-Baas, au lendemain de ce 18 août: “Le Liban d'aujourd’hui n’est plus celui d’hier…" Chère grande sœur, vous prêchez des convertis.

ALINE LAHOUD.