INTERVIEW

Consul géneral du Liban à Montréal

CHARBEL WEHBE:

Plus de 1500 familles libanaises sont rentrées définitivement au pays depuis janvier 95

Originaire de Akoura, licencié en Mathématique et en droit, Charbel Wehbé est entré dans la carrière en 1979. Il occupe différents postes aux Pays-Bas, dans l’ex-RDA, à Toronto et au Caire, avant d’être nommé, début 1995, consul général à Montréal. Marié, père de trois garçons, il est affable et se donne entièrement à sa mission. Nous l’avons rencontré au siège même du bureau consulaire du Liban à Montréal, situé dans un beau quartier résidentiel de la ville. Il achevait la remise à neuf des bureaux du Consulat qui offre, désormais, un look agréable.

Le premier janvier 1995, il entame donc sa nouvelle mission. “J’ai quitté le Caire, dit-il, où il faisait plus de 30 degrés, pour arriver à Montréal où il faisait moins 30 degrés. Mais l’accueil chaleureux des fils de la communauté, ainsi que celui des Québécois m’ont vite fait oublier le froid de l’hiver canadien”. “Le Consul général du Liban à Montréal, ajoute-t-il, ne se sent jamais dépaysé. Vous côtoyez les Libanais partout: dans les centres commerciaux, les parcs, les rues de la ville. Ils constituent une majorité parmi les différents groupes ethniques que compte cette métropole à l’aspect multi-culturel et où on s’intègre facilement. "Ainsi, sur le plan, des ingrédients alimentaires, rien ne manque. Nos traditions culinaires sont entrées dans les mœurs québecoises et on voit un peu partout des restaurants libanais. "Seule, peut-être, l’adaptation à l’hiver rigoureux pose un problème. Certains s’y font, d’autres moins. Pour ma part, j’avais déjà passé deux hivers à Toronto et en revenant en poste à Montréal je savais à quoi m’en tenir”. Concernant sa mission, M. Wehbé affirme: “Ici, il s’agit d’un travail essentiellement consulaire, ce qui est différent du poste politique que j’avais au Caire, comme adjoint du représentant du Liban, auprès de la Ligue arabe. Mais l’expérience est à faire et elle est enrichissante.

150.000 LIBANAIS DANS LA PROVINCE DE QUEBEC

Qu’en est-il de la présence libanaise au Québec, en particulier, et au Canada, en général?

“Certes, nous confie le consul, les chiffres dont nous disposons ne sont pas tout à fait exacts, car il y a un mouvement de va-et-vient permanent, sans que le consulat n’en soit informé. Certains Libanais se trouvent depuis deux ans et plus à Montréal, sans donner aucun signe de vie. De même, il y a ceux qui ont acquis la nationalité canadienne depuis longtemps et ne jugent pas nécessaire de se manifester.” Mon interlocuteur évalue entre 130 et 150.000 le nombre des Libanais installés au Québec qui compte sept millions d’habitants, alors que dans tout le Canada, il y aurait 250.000 Libanais. "Le Québec et, surtout, Montréal, précise-t-il, attirent le plus grand nombre de nos compatriotes vu leur caractère francophone et l’aspect cosmopolite de Montréal.” Il rappelle que la première vague d’émigrés libanais remonte au début du siècle, la plupart d’entre eux étant venus de la Békaa-Ouest notamment de Hasbaya et Rachaya. Ils ont conservé les us et coutumes du pays et continuent à parler la langue maternelle. La deuxième vague a afflué durant la Seconde Guerre mondiale. Mais le mouvement le plus important a commencé en 1975 avec les douloureux événements du Liban, pour connaître un taux reccord entre 1990-1991. Il confirme le fait que les premières générations d’émigrés libanais au Canada ont investi dans le secteur industriel, surtout dans le textile et la lingerie. “Leur réussite qui se poursuit jusqu’à l’heure, dit-il, est une fierté pour le Liban”. “Quant à ceux de la dernière vague, ils arrivent, affirme-t-il, avec beaucoup d’amertume, ayant dû s’arracher à leur patrie, à cause des tristes événements qui l’ont ébranlée. Le Canada leur offre un système d’entraide sociale des plus avantageux, ce qui ne les encourage pas à chercher du travail”. “Tout comme les citoyens du pays, l’émigré peut jouir du système de bien-être social en vigueur, recevoir l’assurance médicale gratuite, envoyer ses enfants dans les écoles publiques qui sont d’un très haut niveau, être subventionné pour son loyer et recevoir son argent de poche. “Le Canada, poursuit M. Wehbé, est un pays riche qui offre une des meilleures qualités de vie au monde. Mais cela coûte cher à l’Etat et au citoyen. Car pour couvrir les frais de son système social, il doit augmenter les taxes ce qui, parfois, amène les entreprises à investir ailleurs. "Pour réduire les frais de l’aide sociale, le gouvernement du Québec a décidé, cette année, de demander à tous ceux qui profitent de cette aide, de venir en personne la toucher. Ce qui a permis de réaliser en quelques mois une économie de 400 millions de dollars, grâce à un contrôle serré. D’autres mesures sont à l’étude pour limiter les dépenses”. Le consul général ne cache pas son admiration pour Montréal: “C’est dit-il, une métropole des plus accueillantes grâce, à la fois, à son cachet européen et francophone, qu’à son aspect américain. Ce mélange de culture, son ouverture aux ethnies, lui confèrent ce charme indéniable et fait d’elle une cité réellement cosmopolite”. Il explique, aussi, que Montréal a longtemps occupé la première place économique au Canada. Actuellement, elle semble être devancée par Vancouver et Toronto, à cause, d'une part, du climat politique dans le Québec mais, surtout, de l’afflux des capitaux provenant essentiellement, de Hong-Kong vers les deux autres villes. Les Canadiens ont, sous forme de boutade, changé le nom de “Vancouver” en “Honcouver”, vu le boom économique que connaît cette ville de l’Ouest grâce aux capitaux “jaunes”.

UN RETOUR VERS LA MERE-PATRIE

M. Wehbé nous confirme, par ailleurs, qu’il y a un retour intensif des Libanais vers la mère-patrie. “Depuis que je suis en poste à Montréal, indique-t-il, 1500 familles sont retournées définitivement au Liban. Aucune n’a regretté ce choix. “Je suis persuadé que plus la paix et la stabilité se confirmeront au Liban, plus de Libanais rentreront au bercail. Car même s’ils sont intégrés dans ce pays d’accueil, ils gardent la nostalgie du pays, la soif de retrouver la terre natale et ses valeurs ancestrales, dont le sens de la famille”. M. Wehbé évoque les liens solides sur le plan socio-culturel et économique qui existent, désormais, entre le Liban et le Canada. “Si, observe-t-il, il existe une grande communauté libanaise à Montréal et ailleurs au Canada, il y a aussi une importante communauté canadienne au Liban. Ceci ne peut qu’être bénéfique aux échanges culturels et commerciaux et à l’investissement. Les Canadiens sont vivement motivés et encouragés à investir au Liban, vu les facilités fiscales qu’offre le pays. Preuve en est, la visite fort réussie qu’a effectuée au mois de juin le maire de Montréal à Beyrouth, en compagnie de représentants de bon nombre d’entreprises opérant dans les différents domaines. Cette visite figurait dans le cadre d’une tournée au Proche-Orient ayant englobé en plus du Liban, la Grèce et Israël. Après ce périple, plus d'entreprises ont choisi d’investir au Liban que dans les deux autres pays. Ceci indique l’importance de notre capitale et la coopération qui pourrait s’établir entre le Liban et le Canada à l’heure de la reconstruction et de la relève.

NELLY HELOU

MONTREAL