BLOC-NOTES
LIBAN-NORD: UN COUP DE SEMONCE
Qu’il était heureux Chaker Abousleimane à Btéghrine, samedi dernier, au meeting jubilatoire de Michel Murr. Assis au premier rang, riant aux éclats, applaudissant à tout rompre, il semblait planer parmi les archanges et les séraphins. Il faut dire qu’à la tribune se trouvait un orateur comme on n’en rencontre que rarement au cours d’une vie. Et ce Bossuet, version Btéghrine, prononçait l’oraison funèbre de ceux qui avaient eu la monstrueuse outrecuidance de se porter candidats contre lui. Pour ne rien cacher à personne - et surtout pas à Me Abousleimane - il disait (si ce n’est pas les mêmes termes c’est du moins le même sens) que ces insignifiants adversaires de la “liste pulvérisée” étaient des moins que rien. “Ils veulent ma démission, tonnait Bossuet-Murr, eh! bien, je resterais rien que pour les faire crever de rage”. Et encore: “Je ne sais comment Nassib Lahoud est arrivé à se faufiler…" Toujours sur sa lancée: “… Ce vieux type qui se prétendait invincible (Albert Moukheiber) le voilà mordant la poussière…" Autre citation: “Ils sont furieux parce que je les ai proprement (?!) écrabouillés!” Délire dans les rangs de la claque de service. Le vocabulaire de M. Murr mérite, ici, une mention spéciale. Sa haute tenue morale, sa tournure régence, le sens du fair-play qu’il dénote et son impartialité exemplaire en font un véritable morceau choisi, digne en tous points de passer à la postérité. Surtout quand ce genre d’éloquence est le fait d’un ministre de l’Intérieur supposé être sinon neutre du moins décent. Cela en vaut-il la peine? Qu’y a-t-il dans ce siège de député, quelle attraction magique, quelle puissance magnétique, quelles vertus amnésiques pour que des hommes, censés être doués de raison, perdent tout contrôle et se mettent à lui courir après? Les alliances contre nature, les subsides acceptés de la main gauche, les humiliations dans les antichambres de Anjar, le reniement de ses principes, le rejet de ses amis... n’est-ce pas payer trop cher un siège démonétisé, dans une assemblée déconsidérée, où l’on ne vous demande que de vous taire et de lever la main? Pour en revenir aux élections qui se sont déroulées dimanche dernier, une leçon s’en dégage (parmi tant d’autres): il est plus difficile de tricher dans le cadre du mohafazat que dans celui du caza. Inutile de revenir sur les mic-mac qui ont livré le Chouf et Aley au bey de Moukhtara, Baabda à Elie Hobeika et le Metn à Michel Murr. Là-dessus tout le monde est d’accord. Mais là ou les opinions divergent, c’est lorsqu’il faut choisir entre caza et mohafazat. Le caza, affirment certains, assure une meilleure représentativité que le mohafazat où sévit le règne des listes parachutées en bloc et téléguidées, sans qu’il y ait un dénominateur commun entre leurs membres à part leur obédience aveugle aux mêmes patrons et sans que les électeurs ne connaissent les 20 ou 30 candidats qu’on leur jette à la tête. Par contre, dans le caza, l’électeur s’identifie à son candidat qui devient alors son véritable représentant. Cela est certainement exact dans un pays évolué politiquement, où règne une véritable démocratie et où l’électeur est maître de son choix. Mais au Liban, où la fraude électorale fait partie intégrante des mœurs locales, il est bien plus facile de manipuler des listes de trois que des listes de trente. C'est la raison principale qui a motivé le découpage du Mont-Liban. Car plus que les caprices de diva de M. Walid Joumblatt, plus que l’appétit pantagruélique de M. Michel Murr, c'est la situation stratégique du Mont-Liban, sa composition démographique, sa diversité communautaire et le poids de son électorat chrétien qui en font la clé de voûte de n’importe quel parlement et explique son atomisation. Et cela dépasse de loin les intérêts de clochers de ces messieurs. Reste qu’en plébiscitant le “réprouvé” Boutros Harb, malgré les injonctions du pouvoir et en dépit du veto des forces occultes, les électeurs du Liban-Nord ont ouvert l’avenir (quoique bien timidement encore) sur des perspectives moins sombres que celles que nous avions craint après le scrutin du Mont-Liban. C’est un avertissement que ne devraient pas négliger nos apprentis-sorciers locaux et leurs patrons faiseurs de rois.
ALINE LAHOUD.