LES EVENEMENTS DE LA SEMAINE

La loi électorale “inique” et les conditions conformément auxquelles se déroule la consultation populaire, portent les Libanais et les observateurs objectifs à douter de l'intégrité et de la régularité du scrutin. L’Association libanaise pour la démocratie des élections, signale non moins de 52 infractions dans la seule journée du 25 août. La ministre de l’Intérieur a encore le toupet de dire que “ce sont les meilleures élections”. Mais le cardinal Sfeir se demande “si nous vivons encore en démocratie”…

VIVONS-NOUS ENCORE EN REGIME DEMOCRATIQUE

“Continuons-nous à vivre à l’ombre d’un régime démocratique dans toute l’acception du terme, ou bien ce régime n’a-t-il plus de démocratique que le nom”, s'est demandé S.Em. le cardinal Sfeir dans sa dernière homélie dominicale. Et d’enchaîner: “En démocratie tous les citoyens sont libres, mais en dictature un seul jouit de la liberté”… Dans le même temps, le ministre de l’Intérieur - toujours lui - se métamorphosait de polémiste, en lançant une violence diatribe contre ses adversaires, surtout au Metn - en apologiste. De fait, il a fait l’apologie des chefs de l’Etat et du gouvernement - mais a oublié le chef du Législatif - ainsi que du commandant en chef de l’Armée. S’en prenant à ceux qui ont critiqué le président de la République et lui ont recommandé de résigner ses hautes charges, le ministre de l’Intérieur a soutenu que le Premier Libanais a mené le pays à bon port; rétabli la sécurité, la stabilité et la… démocratie, après avoir mis fin à la guerre” (A notre connaissance, c’est grâce à l’accord de Taëf, que le canon a cessé de tonner chez nous)… Quant à la restauration de la démocratie, on peut s'en assurer à travers la nouvelle loi électorale qualifiée par bien des juristes - et le Conseil constitutionnel - “d'anti-constitutionnelle!”. Cela dit, le ministre de l’Intérieur se vante d'avoir amené l’électorat arménien à voter pour sa liste, s’assurant de ce fait d’un paquet de plus de 8.000 suffrages. Et, aussi, d’avoir pu convaincre les nouveaux “naturalisés” de se ranger de son côté. Bien plus, il promet de récidiver, “en signant un autre projet de décret accordant la nationalité libanaise à ceux de leurs coreligionnaires qui n’ont pu encore l’obtenir”. Autre réponse (de charretier) donnée par le même ministre à ceux qui réclament sa révocation: “Je reste à mon poste afin de les écraser à nouveau”… Pour en revenir aux électeurs arméniens, le ministre dit: Ils font partie intégrante du peuple libanais et ont leur mot à dire dans toute consultation populaire” (sic). On ne peut être plus arrogant. “Je n'ai trouvé personne au Metn, a confié un haut magistrat à la retraite, qui manifeste de la sympathie pour cet homme… Tous ceux qui gravitent autour de lui, le font surtout par intérêt et, les fonctionnaires relevant du département et des organismes qu’il contrôle, par peur…" Rappelons, à ce propos, l’incident que le ministre a provoqué, il y a pas longtemps au couvent de Balamand (caza de Koura) en se retirant d’une cérémonie où il représentait le chef de l’Etat, parce son fauteuil avait été placé un peu en retrait, à la droite du patriarche grec-orthodoxe. L’éminent prélat a émis, alors, une réflexion acerbe, disant en substance: “Si M. le ministre s’asseoit à la droite du chef spirituel de sa communauté, est-ce un affront? A ma connaissance, il songerait à quitter notre communauté pour se rallier à une autre qui lui permettrait d’aspirer à une charge supérieure…" Conclusion pratique: si ce ministre ne bénéficiait pas de l’appui de qui l’on sait, aurait-il pu se maintenir à son poste et continuer à se pavaner comme un paon? Et pourquoi persiste-t-il à se mettre en avant, en se prenant pour le défenseur de la République, celle-ci ayant été transformée en ferme et en chasse gardée par une poignée de profiteurs?

Le scrutin a réservé bien des surprises, dimanche dernier, au Liban-Nord. En procédant au panachage des listes, les électeurs de ce district ont désavoué et les “décideurs” et le Pouvoir qui agissent en vue de disposer, place de l’Etoile, d’une législature monochrome et servile. On s’attend que les Beyrouthins emboîtent le pas, dimanche prochain, aux Nordistes et créent de nouvelles surprises…

LES BEYROUTHINS EMBOITERONT-ILS LE PAS AUX NORDISTES?

Le phénomène mérite d’être relevé: deux candidats à la députation, membres d’une liste incomplète jugée “peu crédible”, parviennent à réaliser un score quant aux suffrages exprimés. Nous avons nommé Boutros Harb et Misbah Al-Ahdab, députés élus du Nord. Ce phénomène n’avait eu son pareil que rarement, la dernière fois dans les années soixante-dix lorsque Najah Wakim, jeune homme fraîchement émoulu de l’université, parvint à battre à plate couture, un vétéran de la politique, le regretté Nassim Majdalani, colistier à l’époque du président Saëb Salam. Que prouve l’élection en force de MM. Harb et Al-Ahdab? M. Harb s’explique en ces termes: “Les citoyens ont prouvé qu’ils refusent qu’on leur dicte le choix de leurs représentants au parlement. Ils n’admettent pas, quand ils en ont la possibilité, qu’on leur impose des listes ne tenant pas compte de la volonté populaire”. Et d’ajouter: “Il s’agit, sans nul doute, d’un désaveu pour les “décideurs” et les dirigeants qui se croient tout permis... Quant à Ahdab, il représente la jeunesse dont le Pouvoir ne veut pas comprendre l’importance du rôle qu’elle est appelée à jouer dans l’édification de la patrie”. L’analyse, du reste logique, de M. Harb, explique aussi l’échec de candidats connus pour leur allégance à la Syrie; entre autres: MM. Abdallah Chahhal, secrétaire général du parti “Baas” (pro-syrien); Ali Eid, député alaouite et Salim Saadé, député sortant et membre dirigeant du Parti syrien national social (ex-PPS). Les tentatives visant à “parachuter”, Place de l’Etoile, des éléments en contradiction avec la réalité socio-politique libanaise, ont donc avorté. L’électorat ne se conforme plus à la consigne des chefs de listes, quels qu’ils soient, surtout si cette dernière est composée de candidats très peu homogènes, appelés à disperser dès le moment où ils franchiront le seuil de la Chambre. Il n’est pas possible de rassembler des candidats de bords et d’horizons différents; le président Omar Karamé et M. Sleiman Frangié viennent d’en faire l’amère expérience, tellement amère et déconcertante, qu’elle a failli leur coûter leur siège parlementaire et leur leadership... Nous comprenons M. Abdel-Halim Khaddam, vice-président syrien, lorsqu’il assure que “Damas ne se mêle pas des élections au Liban et reste à égale distance de tous les candidats, car tous sont nos amis”. Il l’a dit au président de l’Ordre des journalistes libanais qu’il a reçu au début de la semaine. Tout compte fait, Damas n’a pas eu à intervenir au Liban-Nord, pour la simple raison que les listes dites “fortes” avaient été constituées sous sa supervision et avec sa bénédiction... La capitale syrienne ne pouvait s’attendre à la débâcle de certains de ses hommes les plus proches et les plus fidèles, sans doute parce qu’elle était mal informée de l’esprit régnant au niveau de la masse tripolitaine et nordiste. Selon ses thuriféraires, tout devait se dérouler comme sur des roulettes et les résultats du scrutin étaient connus à l’avance... D’où le coup de théâtre et les surprises qui ont dépassé toutes les prévisions, étant donné le véritable ras-de-marée dont ont bénéficié des candidats ne figurant pas sur des listes “fortes”, lesquels ont été eux-mêmes étonnés par leur score... La capitale connaîtra-t-elle les mêmes surprises dimanche prochain.?

Dans sa campagne électorale, le chef du gouvernement, candidat aux législatives, s’en prend aux candidats potentiels à la 3ème présidence et cherche à les discréditer. Ainsi, il ne ménage nullement M. Salim Hoss, disant que “sa modération frise l’indécision”. M. Omar Karamé, - qui menace de démissionner de la Chambre l’accuse d’avoir comploté au Nord contre lui. “L’autorité, dit le leader tripolitain, ne peut être juge et partie aux élections générales”.

HARIRI PART EN GUERRE CONTRE LA MODERATION ET L’EXTREMISME...

La bataille électorale à Beyrouth, qui connaîtra son épilogue dans deux jours, a pris un tournant quelque peu inquiétant, par la faute du chef du gouvernement et chef de liste, qui prend maintenant à partie tous ceux qui ne sont pas de son bord et ne lui proclament pas leur allégeance. La coterie du président Hariri n’a pas apprécié notre commentaire d’il y a deux semaines où nous demandions s’il était bien inspiré le jour où il a décidé de poser sa candidature dans la capitale et non à Saïda, sa ville natale? En rappelant que le président Riad Solh, premier chef du gouvernement du Liban indépendant, ne s’y était pas aventuré à l’apogée de sa gloire. Nous avons écrit cela, partant de notre conviction que M. Hariri aurait dû rester au-dessus de la mêlée, alors que maintenant il est descendu dans l’arène et s’emploie à combattre les leaders et personnalités sunnites connus pour leur patriotisme, leur représentativité et leur souci de la chose publique, sinon davantage, du moins autant que lui... Ainsi, le président du Conseil a entamé sa campagne électorale en dénigrant les députés de Beyrouth, prétendant qu’ils se souciaient le moins du monde des intérêts et des droits de leur cité... De plus, il ne cesse de soutenir qu’il a posé sa candidature “afin de sauvegarder l’unité de Beyrouth et sa décision”. En réalité, ses harangues quotidiennes sèment les germes de la zizanie et rassemblent contre lui et sa liste les Beyrouthins de bonne souche... Ces derniers jours, et après avoir pris violemment à partie l’extrémisme (allusion au “Hezbollah”), M. Hariri intensifie son offensive contre le président Salim Hoss, chef de la liste rivale - sans le citer nommément - en répétant à qui veut l’entendre: “La bataille n’est pas uniquement dirigée contre l’extrémisme, mais également contre la modération, lorsque cette dernière frise l’indécision”. En plus de M. Hoss, M. Tammam Salam qui œuvrait jusqu’à ces derniers jours en faveur d’une liste de coalition, réplique au président du Conseil. “Beyrouth n’acceptera pas de laisser disperser ses rangs. Ses fils n'accepteront pas les listes, surtout quand leur dignité est bafouée... La capitale n’admettra pas l’imposition de candidats méconnus d’elle et quiconque cherche à lui imposer sa volonté sera banni de ses rangs...” Fort heureusement, la liste Hariri laisse deux sièges (sunnite et maronite) à pourvoir. Sans doute, cette formule à été retenue afin de laisser à d’autres candidats représentatifs, la possibilité d’être élus... Mais combien aurait-il été préférable d’épargner une bataille en règle à la capitale, dans l’intérêt de la ville, de ses habitants et du Liban tout entier...

ECHOS ET REFLEXIONS

LES LISTES D’ELECTEURS, UN CASSE-TETE!

Les listes d’électeurs bourrées d’erreurs a été le principal objet de plaintes de beaucoup de candidats à la députation, lors des deux premiers rounds des législatives. Ces derniers se sont déroulés presque dans le même climat survolté, d’après un scénario identique et rien n’indique qu’il n’en sera pas de même, par la suite, à Beyrouth, dans la Békaa et au Liban-Sud. Le président Omar Karamé n’a pas manqué de dénoncer, non seulement, les “listes truffées d’erreurs” mais, aussi, la volatilisation de milliers de votants tripolitains dont il n'est pas parvenu à percer l’enigme… L’ancien chef du gouvernement en a fait assumer, naturellement, la responsabilité au ministre de l’Intérieur. Celui-ci a vite réagi et, réfutant l’allégation de l’Effendi, a soutenu que les listes d’électeurs sont mises au point, non par les services de son département, mais par des commissions ayant à leur tête des magistrats. Ces commissions préparent les listes mentionnées et les affichent dans les bureaux des moukhtars durant près de deux mois. Les candidats et les électeurs sont tenus de s’assurer si les listes sont complètes ou si des noms ne sont pas mal transcrits… “Passé ce délai, a précisé le ministre, rien ne peut plus être fait”… Même si les noms de morts y figurent et, dans ce cas, faut-il inviter ces derniers à réclamer un rectificatif? Puis, quel est au fond le rôle du ministère de l'Intérieur? Le ministre a cru répondre à cette question en rappelant, une fois de plus: “Nous faisons une faveur aux candidats et aux votants en chargeant un magistrat de procéder à la vérification des noms et des listes le jour même du scrutin.. Or, les bourdes et les irrégularités sont tellement nombreuses - que dire de la volitilisation de milliers d’électeurs tripolitains? - que cent magistrats ne peuvent remettre de l’ordre dans les listes… A vrai dire, le ministre aurait eu la possibilité de débarrasser ces dernières des erreurs, s’il s’était consacré davantage à sa tâche gouvernementale, laquelle s’est ressentie de sa qualité de candidat chef de liste!

Edouard BASSIL.