EXCLUSIF

DANS UN ENTRETIEN AVEC MELHEM KARAM A KHARTOUM

OMAR AL-BACHIR:

NUL NE PEUT DEMANDER AU LIBAN ET A LA SYRIE DE RENONCER AU SUD ET AU GOLAN

Les pérégrinations journalistiques les plus passionnantes sont celles qui vous conduisent auprès des chefs d’Etat. Elles vous valent une satisfaction professionnelle, en dépit des difficultés à surmonter et de la distance à parcourir. Le dialogue avec un homme d’Etat enrichit vos connaissances et vous apporte des renseignements sur des prises de position que vous ne pouvez obtenir de loin. Ainsi, vous emmagasinez une matière précieuse et utile pour vos discussions et vos écrits. La plupart de mes voyages professionnels sont une course incessante et une action continuelle affranchies de repos et du cachet touristique; je parais, alors, tel un chat enfermé dans un sac. Je me déplace de l’aéroport à l’hôtel et de l’hôtel au palais présidentiel, pour revenir ensuite à l’hôtel et, enfin, à l’avion qui me ramène à mon bureau. Je n’évoque pas cela pour me plaindre, mais pour confirmer un bien-être d’ordre professionnel dont bénéficie le journaliste. C’est ce qui fait de “La Revue du Liban” et de ses consœurs de “Dar Alf Leila Wa-Leila” les publications des rois et des présidents. Le président Omar Al-Bachir, chef de l’Etat soudanais, m’a reçu durant quatre-vingts minutes au palais présidentiel à Khartoum, situé au bord du Nil, où les deux fleuves se rejoignent, le Nil bleu et le Nil blanc prenant leur source, le premier au lac Tana, en Ethiopie; le second, au lac Victoria, en Ouganda. Le palais remonte à quatre-vingt dix ans, au temps d’Al-Mahdi. Il a été édifié par le général anglais Gordon et des retouches y ont été apportées par la suite, pour qu’il réponde aux impératifs du progrès et du modernisme. Le président Al-Bachir est un dialogueur adroit sachant honorer ses hôtes. Il vous met à l’aise et entretient avec celui qu'il reçoit un climat de sérénité et de transparence, deux qualités qui le rendent encore plus persuasif. Puis, il ne regarde pas la montre au cours de l’audience, vous laissant toute latitude de poursuivre la conversation jusqu’à assouvir votre curiosité.

Melhem Karam: - Monsieur le Président, à quoi vous attendez-vous après le dernier sommet arabe du Caire?

Le président Al-Bachir: “Si nous jetons un regard sur la patrie arabe dans son ensemble et sur la situation dans laquelle elle vit, nous constaterons que cette patrie arabe se trouve dans un état peu enviable. Nous paraissons impuissants face à cet état de choses et avons l’air de marcher les yeux clos. On dirait que les gens sont hypnotisés. Nous en avons parfaitement conscience d’autant qu’une crevasse est devant nous où un faux pas peut nous précipiter. “Nous savons que des pièges nous ont été tendus dans lesquels nous pouvons tomber. Nous ignorons jusqu’à quand nous persévérerons dans cette situation. La tenue au Caire du sommet arabe a engendré un vent d’optimisme, en dépit de certains griefs formulés ça et là, surtout en ce qui concerne l’absence de l’Irak de ces assises. “Puis, certains discours comportaient des insinuations et prêtaient à équivoque. Quoi qu'il en soit, l’initiative prise a constitué un grand pas en avant, par le fait même que le sommet s’est tenu. “Les résolutions adoptées n’étaient pas à la dimension des espoirs fondés sur la conférence, mais ce fut le début du réveil arabe. “Ici, je pose une question: L’état d’esprit a-t-il évolué après le sommet? Nous avons eu la certitude que le nouveau gouvernement israélien sous la présidence de Benjamin Netanyahu, n’a pas changé d’attitude, mais uniquement de style. Pratiquement, Netanyahu n’agit qu’à travers la ligne qu’il a tracée dès le début de sa campagne électorale et le discours qu’il a tenu au citoyen israélien reste le même. Aujourd’hui, il a besoin de s'adresser au monde, c’est pourquoi il a modifié la nature de son discours médiatique, sans changer son programme électoral. "Maintenant, il relance la construction des colonies de peuplement en Cisjordanie et réaffirme son attachement au Golan, tout en parlant de paix selon sa propre conception. Il a besoin de paix et de négociations, sans connaître les données de la paix et ses éléments.

NON A LA CAPITULATION

“La paix n’est pas un document à signer et il y a une différence entre la paix et la capitulation. Ce que propose Israël, aujourd’hui, est une forme de capitulation. Je dis et j’affirme que la paix avec l’Etat hébreu est liée à la capitulation des Arabes face à la volonté israélienne. En l’absence de l’unité arabe, nous ne pouvons combattre, mais cela ne signifie pas qu’on doive sacrifier le droit arabe; aucun président arabe ne peut y souscrire. De même, Israël ne peut dire à la Syrie: Renoncez au Golan si vous voulez signer la paix. Ou tenir ce langage au Liban: Renoncez au Sud et à la Békaa ouest pour signer une paix avec Israël. “La patrie arabe est en danger; une tentative est, actuellement, menée en vue d’étouffer les voix qui défendent le droit arabe et proclament les constantes de la cause arabe. Nous devons récupérer notre droit sans en payer le prix”.

Melhem Karam: - Vous portez un costume civil; préférez-vous cet habit à l’uniforme militaire?

Le président Al-Bachir: “Je porte les deux; au palais présidentiel, je porte le costume national du Soudan et quand je me rends au commandement général ou lorsque j’inspecte les positions (de l’Armée), j’endosse l’uniforme”.

Melhem Karam: - Comment évaluez-vous la situation du Soudan par rapport aux frères arabes et aux Etats étrangers?

Le président Al-Bachir: “Nous sommes sincères dans notre manière de traiter avec les autres. Nous supportons les conséquences de notre action et de nos déclarations; respectons nos institutions et nos pactes, autant que notre parole. "Nous ne tenons des propos ni n’adoptons une position sans motif valable. Notre expérience au pouvoir est récente et nous avons transposé notre action de la pratique militaire à la pratique politique. "La base de l’enseignement public chez nous est de huit ans et nous sommes encore à la septième année de pouvoir; nous n’en avons donc pas fini avec l’enseignement de base. Les circonstances que nous avons traversées au Soudan, nous ont fourni l’occasion d’exercer la responsabilité dans les heures embarrassantes. Celui qui agit dans de telles circonstances, apprend davantage que celui qui travaille dans des circonstances ordinaires ou naturelles.”

RELATION NORMALE AVEC L’A. SEOUDITE

Melhem Karam: - Etes-vous satisfait des résultats des efforts déployés en vue de mettre fin à tous les conflits avec les voisins et, partant, de sortir le Soudan de son isolement? Quelle est la nature de votre relation avec le souverain séoudite, le roi Fahd Ben Abdel-Aziz?

Le président Al-Bachir: “Notre relation avec l’Arabie séoudite est naturelle; elle est pareille à ce qu’elle était avant la guerre du Golfe. Dernièrement, j’ai pris contact avec le roi Fahd pour me rassurer sur sa santé. Nous nous soucions de maintenir d’excellentes relations avec ce pays frère et de les faire évoluer davantage. “En ce qui concerne l’Egypte, nous avons été surpris par son changement d’attitude à notre égard. Le Soudan est visé, surtout en ce qui concerne l’élément et la culture arabes. D’aucuns disent que le gouvernement soudanais procède à une opération “d’arabisation”. Où est le mal? L’Afrique est partagée entre Etats francophones et anglophones. Cependant, il n’est pas demandé à ceux qui parlent le français ou l’anglais de devenir français ou britanniques. “Leur langue commune est le lien existant entre les Arabes, l’arabe étant la langue prédominante. Les tribus d’origine non arabe, se parlent aujourd’hui en arabe, devenue la langue fondamentale pour plus de 50 pour cent des citoyens. “Même le colonel rebelle John Garang ne peut s’adresser à ses soldats qu’en arabe. S’il s’exprimait en anglais, ils ne le comprendraient pas, car ils sont incultes. Puis, il ne peut leur parler selon leurs dialectes qui sont multiples. L’arabe est l’unique langue qui unit le peuple du Soudan. Et le Coran dit: Il n’y a pas de contrainte en religion. Si nous nous exprimions en anglais, 90 pour cent des Soudanais ne nous comprendraient pas, ceux parmi eux qui parlent et écrivent l’anglais ne constituant que un pour cent.”

NOUS NE SOMMES PAS AMATEURS D’ASSASSINAT

Melhem Karam: - Qu’en est-il de l’embargo aérien: serait-il imposé au Soudan ou bien le problème objet de la crise serait-il tranché avant l’expiration du délai de trois mois?

Le président Al-Bachir: “Je voudrais, tout d’abord, poser cette question: Ceux qui ont rendu le verdict sont-ils convaincus de sa justesse? Que le Soudan a trempé dans la tentative d’assassinat contre le président Hosni Moubarak et que notre pays protège les accusés? Si ceux qui ont rendu l’arrêt étaient sûrs de l’accusation, pourquoi ne l’auraient-ils pas prononcé il y a un an? “Nous ne sommes pas connus, en tant que peuple soudanais, comme des amateurs d’assassinats. S’il en était ainsi, nous nous serions débarrassés de ceux qui complotent directement contre nous, menaçant de ce fait la sécurité du Soudan. Je signifie par là l’opposition soudanaise, tant armée que non armée. "L’opposition est établie à Londres, au Caire, à Asmara, aux Etats-Unis, en Europe et dans plusieurs pays. A-t-il été prouvé, un jour, que nous planifions pour attenter à la vie de l'un des éléments qui nous combattent directement? “Si nous ne planifions pas pour assassiner nos adversaires, comment peut-on nous accuser d’avoir participé à la tentative d’assassinat contre le président Moubarak? Pourtant, ceux qui constituent un danger pour nous se trouvent à Khartoum et s’expriment en toute liberté. “La décision relative à l’embargo aérien, s’inscrit dans le cadre d’un plan visant à frapper le Soudan, à le classer parmi les Etats terroristes ou soutenant le terrorisme. “J’affirme, une fois de plus, que les éléments soupçonnés d’avoir attenté à la vie du président Moubarak ne sont pas au Soudan. Nous avons effectué, vainement, des investigations pour les appréhender, mais ils ne se trouvent pas en territoire soudanais. “En vérité, il existe un plan tendant à disloquer la nation arabe. Ils ont appliqué l’embargo à l'Irak, la Libye, au Soudan et, peut être demain, à l’Iran ou la Turquie, la dernière commençant à dévier du plan défini. Il n’est pas impossible qu’ils s’en prennent, aussi, à la Syrie. Lorsque ce pays frère serait encerclé, la Jordanie le serait également, le but de ce plan étant de maintenir les frontières du royaume hachémite ouvertes à Israël”.

AT-TOURABI N’EST PAS LE THEORICIEN DE LA REVOLUTION

Melhem Karam: - Certains considèrent le Dr At-Tourabi comme le théoricien ou le philosophe de la révolution. Est-ce exact?

Le président Al-Bachir: “Il n’a pas cette qualité. J'estime que chaque penseur influe sur le milieu où il vit. Nous sommes influencés par des cultures étrangères, notamment par Abdel-Nasser et le nationalisme. Le monde est influencé par divers courants, en dépit des distances. Le fait de poser des points d’interrogation autour de la personnalité d’At-Tourabi est une tentative visant à isoler le gouvernement au double plan intérieur et extérieur. “Nous n’avons pas défini les spécifications de tout citoyen désireux de participer à l'action politique au Soudan, l’unique de ces spécifications étant qu’il soit soudanais ayant 18 ans révolus. “Quand nous avons organisé les élections présidentielles, nous avons posé quatre conditions au candidat à la magistrature suprême: qu’il soit de nationalité soudanaise; âgé de 40 ans, son casier judiciaire ne devant comporter aucune condamnation pour un délit infâmant. Enfin, il doit être sain d'esprit. Nous n’avons donc pas établi une classification pour quiconque désire s’engager dans l’arène politique”.

Melhem Karam: - Si l’embargo était imposé, affecterait-il votre situation économique?

Le président Al-Bachir: “Le transport aérien est tout pour nous, car le Soudan est un grand pays ayant une superficie de plus de 2,5 millions et demi de kilomètres carrés. Il a besoin d’une infrastructure moderne; on ne peut atteindre certaines régions que par la voie aérienne et pour faire parvenir à la population ses besoins essentiels. Nous ne pouvons assurer l’entretien de nos avions qu’à l’étranger. Le transport aérien interne est donc pour nous un élément vital. L’économie du Soudan repose, principalement, sur l’exportation des fruits et légumes vers les Etats arabes et l’Europe. d’autant que nous récoltons les produits de la terre même en hiver et c’est ce dont l’Europe a besoin. Je considère, toutefois, l’embargo interne comme étant plus dangereux que l’embargo externe; aussi, aura-t-il ses répercussions négatives sur notre économie et notre société”.

Melhem Karam: - Comptez-vous sur le pétrole en tant que ressource nationale ou bien s’agit-il d’un apport secondaire par rapport à l’économie soudanaise?

Le président Al-Bachir: “Le pétrole commence à couvrir une grande partie des dépenses. Cependant, l’avenir sera meilleur, car nos réserves pétrolières sont énormes”.

Melhem Karam: - Après la chute du mur de Berlin, le socialisme s’est estompé. Y aurait-il quelques indices laissant prévoir son retour?

Le président Al-Bachir: “Les expériences nous ont appris que rien ne tombe définitivement. Nous ne pouvons dire que le système socialisme est mauvais à cent pour cent et que le système capitaliste est bon à cent pour cent. Le second n’est pas moins mauvais que le premier, ce dernier comportant une sorte de justice sociale. Cependant, le système socialiste a, entre autres défauts, qu’il annihile l’initiative privée. Le régime communiste a ses avantages et ses inconvénients, exactement comme le régime capitaliste. Ce dernier a résisté plus que le régime communiste, parce que les capitaux arabes ont soutenu l’économie occidentale”.

Melhem Karam: - Que pensez-vous du fondamentalisme et de l’extrémisme islamique?

Le président Al-Bachir: “Il faut distinguer entre l’intégrisme et l’extrémisme. Certains lient le fondamentalisme au christianisme, c’est-à-dire à la personne inspirée liée au ciel; je veux dire par là le Pape. Quant à nous, le Coran est notre recours, non la personne. Or, le recours chez nous a pris fin, de même que l’inspiration avec la mort du Prophète. “Cependant, la culture chrétienne prédomine et la pratique religieuse du temps de l’Eglise au Moyen-Age persiste dans l'esprit des gens. “En ce qui nous concerne, le fondamentalisme est le retour aux racines et aux origines et nous prenons de la religion les principes de justice. Ces valeurs peuvent revenir à l’ombre d’un Etat moderne. “D’aucuns croient que la femme dans l’Islam, est pareille à la femme au foyer. Si elle sort dans la rue, elle doit être couverte; qu’elle n’a pas droit de travailler dans le domaine public. Nous soutenons le contraire et voyons la femme sous une autre vision, même au temps du Prophète. La femme s'est adonnée au commerce et à l’agriculture. Elle a exprimé son opinion et enseigné; a pris part aux combats et guerroyé. “La religion islamique n’a empêché la femme d’exercer aucun métier, c’est pourquoi, nous sommes contre l’extrémisme et le fanatisme”.

LE PROCES A HUIS CLOS D’ADDIS ABEBA

Melhem Karam: - La délégation ethiopienne permanente auprès de l’ONU a distribué, début mai dernier, un document consignant la déposition de prévenus détenus à Addis Abébas, impliqués dans la tentative d’assassinat contre le président Hosni Moubarak. Le même document indique que le gouvernement du Soudan, ses organismes de sécurité et le Front national islamique ont joué un rôle dans cette opération. Qu’auriez-vous à répondre à cela?

Le président Al-Bachir: “Ce sont des faits inexacts, preuve en est ce que prétendent les Ethiopiens à propos des dépositions des accusés dont le procès s’est déroulé à huis clos. Est-il possible qu’une affaire d’une telle dimension et gravité, exposant au danger la sécurité d’un Etat et de tout un peuple, soit examinée à huis clos? Pourquoi cette procédure a-t-elle été retenue à Addis Abéba? Nous sommes sûrs que les participants à la tentative d’assassinat n’ont aucun rapport avec le Soudan et que les accusés détenus en Ethiopie n’ont pas fait ces dépositions. “Maintenant, le procès s’est arrêté, parce que le procureur général ethiopien n’a pu présenter des preuves accablant les accusés. Comment, dans ce cas, peut-il avancer des preuves contre le Soudan?”.

Melhem Karam: - L’un des procès-verbaux des investigations cite, nommément, votre conseiller sécuritaire pour les affaires africaines, le général Al-Fateh Ourwa, comme ayant participé à la planification de l’opération d’Addis Abéba. Puis, Moustapha Hamzé, principal impliqué dans le plan de l’attentat, résidait à Khartoum; vous l’auriez envoyé en Afghanistan, en vue de le mettre hors de soupçon. Est-ce exact?

Le président Al-Bachir: “Cela est inexact. Al-Fateh Ourwa n’a aucun rapport avec l’organisme de sécurité; c’est un ministre d’Etat attaché à la présidence de la République. “En ce qui concerne Moustapha Hamzé, nous ne l’avons pas trouvé chez nous. Même s’il était rentré au Soudan, les autres accusés ont pénétré en Ethiopie. On dit, aussi, que Hamzé s’est rendu dans ce pays et en est ressorti. S’il était venu au Soudan, pourrions-nous être condamnés pour cela? Selon les Ethiopiens, il serait entré en Ethiopie depuis deux ans, aurait planifié l’opération et quitté le territoire éthiopien”.

ON VEUT ISOLER LE SOUDAN ET LE DETRUIRE

Melhem Karam: - Considérez-vous comme sérieuse et pouvant être appliquée la résolution du Conseil de Sécurité, ou pensez-vous pouvoir l’abroger en établissant votre bonne foi et comment? Le président Al-Bachir: “Toute l'affaire est inventée pour condamner le Soudan et le détruire”.

Melhem Karam: - On dit que vous avez permis des contacts secrets avec Israël et que des responsables soudanais auraient rencontré des personnalités israéliennes dont certains seraient membres de la Knesset…

Le président Al-Bachir: “C’est faux. Il existe une tentative visant à isoler le Soudan au double plan intérieur et extérieur. Ainsi, on prétend que At-Tourabi est le gouverneur du Soudan et a la situation en main. Puis, on nous taxe de terrorisme et de la violation des droits de l'homme au Soudan. Tout cela est inventé de toutes pièces et on essaye de prouver que nous vivons dans la jungle. A en croire les médias étrangers, il n’y a pas de lois au Soudan. “D’autre part, je tiens à affirmer que nous ne cherchons pas à normaliser nos relations avec l’Etat hébreu et n’avons pris part à aucune négociation avec ce pays”.

Melhem Karam: - On attribue au Dr At-Tourabi des propos dont il ressort que l’embargo aérien pourrait profiter au Soudan…

Le président Al-Bachir: “Il veut sans doute dire par là que cette mesure incitera les Soudanais à développer leurs lignes aériennes intérieures, ce qui nous portera à construire d’autres aéroports. Cependant, les inconvénients de l’embargo dépasseront ses positivismes.

EN MARGE DES DISSENSIONS EGYPTO-SOUDANAISES

Melhem Karam: - Votre rencontre avec le président Moubarak au dernier sommet arabe a laissé déduire qu’une entente entre vous est possible et qu’une nouvelle page sera ouverte dans vos relations. Puis, certains ont fait état d’une nouvelle divergence entre les deux capitales de la vallée du Nil, divergence qui s’est transposée au Conseil de Sécurité et est en passe de s’internationaliser. Qu’est-ce qui a bien pu provoquer ce revers?

Le président Al-Bachir: “D’abord, nous avons résolu de mettre un terme aux dissensions soudano-égyptiennes, le dialogue destiné à atteindre cet objectif devant être mené directement entre les deux pays. Les frères égyptiens étaient plus intransigeants que nous quant à l’intervention de n’importe quelle partie tierce même celle des frères arabes, car nous sommes persuadés du fait que de tels conflits peuvent et doivent être réglés entre nous. “A vrai dire, j’ignore la cause du changement subit dans l'attitude égyptienne, surtout après le climat fraternel ayant régné entre nous au Caire. Ici, je voudrais rappeler certaines dispositions que nous avons prises en vue d’améliorer nos relations: nous avons assuré aux frères égyptiens qu’il n'existait au Soudan aucune personne hostile au régime du Caire. Nous affirmons qu’il n’y a aucun opposant à ce régime en territoire soudanais et nous ne permettrons pas sa présence. “Ensuite, nous avons arrêté les campagnes médiatiques contre l’Egypte et autorisé la vente des journaux égyptiens au Soudan. Puis, nous avons accueilli une équipe de médecins égyptiens dans le cadre de la lutte contre certaines épidémies, dont la malaria dans la région frontalière au nord du pays. Nous avons réservé un accueil chaleureux à cette équipe et signé des accords avec elle. De même, nous avons permis aux responsables soudanais de participer à toute cérémonie officielle en Egypte. “Toutes ces dispositions sont destinées à rasséréner l'atmosphère et à ouvrir une nouvelle page dans nos relations. Mais en dépit de cela, la campagne médiatique anti-soudanaise s'est poursuivie au Caire, de même que l'appui et l'encouragement de l’opposition contre le Soudan, ainsi que les mesures vexatoires contre nos ressortissants et nos forces armées à Halayeb. “Il existe, également, des problèmes requérant des solutions entre le Soudan et l’Egypte, notamment la question sécuritaire, les biens égyptiens à Khartoum, le problème du Nil et la reprise des travaux dans le canal de Jungali. “De notre côté, nous avons posé la question qui nous importe le plus, car elle rejaillit sur les relations bilatérales, à savoir: l’occupation, par l’Egypte, de territoires soudanais au nord du Soudan; l'activité de l’opposition dans ses volets politique et armé au Caire. Une délégation sécuritaire soudanaise était supposée s’y rendre pour examiner toutes ces questions. Nous attendions l’invitation et, subitement, l’attitude égyptienne a changé”.

Melhem Karam: - Le Soudan est en conflit, non seulement avec l’Egypte, mais avec l’Erythrée, l’Ethiopie et l’Ouganda, soit pratiquement avec tous les Etats limitrophes avec lesquels il a des frontières communes. Pourquoi, cette accumulation de causes entretenant la tension? Les orientations islamiques de votre régime et votre stratégie tendant à islamiser le Sud sont-elles à l’origine de cet état de choses?

Le président Al-Bachir: “Nos relations laissent à désirer avec les pays que vous avez mentionnés. En revanche, elles sont bonnes avec le Kénya, le Zaïre, la Libye, le Tchad et la République centrafricaine. “Les Etats entretenant des relations intimes avec les Etats-Unis sont en état d’inimitié avec le Soudan, contrairement aux autres, y compris le Kénya dont les relations avec Khartoum sont excellentes. L’élément extérieur est à la base de nos relations avec les Etats limitrophes ou autres”. Melhem Karam: - Quelle est l’image exacte de la situation militaire aux frontières orientales et méridionales, des cercles diplomatiques annonçant le recul de vos forces armées dans ces régions au profit de l'Armée populaire pour la libération du Soudan. Vos forces se seraient retirées de la ville de Fechla proche des frontières ethiopiennes? Est-ce exact? Le président Al-Bachir: “Naturellement, il existe une tension aux frontières orientales avec l’Erythrée et l’Ethiopie; de même qu’au Sud avec l’Ouganda. “Quant à ce qu’on appelle l’Armée populaire pour la libération du Sud, elle a perdu son efficacité et n'a plus la possibilité d’entreprendre aucune opération militaire”.

LA GUERRE DU SUD ET SES SEQUELLES

Melhem Karam: - Ne croyez-vous pas que la guerre du Sud qui affecte vos ressources et vos forces armées, paraît être une guerre sans fin? Pourquoi tous les accords conclus avec le colonel Garang ont-ils échoué? Et pourquoi insister à effacer l’identité religieuse et les spécificités culturelles des Sudistes?

Le président Al-Bachir: “Naturellement, la guerre du Sud est déplorable. D’ailleurs, nous la considérons comme le premier des problèmes politiques, économiques et sociaux du Soudan. A vrai dire, la guerre a commencé en 1955 avant la proclamation de l'indépendance du Soudan. En 1947, un congrès avait eu lieu aux fins de déterminer l'avenir du Sud; plus exactement, de définir son statut: serait-il une partie du Soudan ou une entité rattachée à quelque Etat africain? “Nous avons souscrit à l’option du Sud, mais les parties extérieures qui projettent de déstabiliser le Soudan, ne pouvaient atteindre leur objectif qu’à travers la guerre du Sud; qu’il s’agisse de certains Etats du voisinage ou de l’opposition, cette dernière croyant que cette guerre affaiblit le gouvernement. “Nous avons œuvré à l’effet de régler ce problème, en acceptant d’appliquer le système fédéral qui était, d'ailleurs, la revendication des Sudistes depuis 1947. “Ensuite, nous avons voulu élaborer des lois selon la “charia (loi islamique) instituant des sanctions conformément à cette loi”.

L’UNITE ARABE, OPTION IMMANENTE

Melhem Karam: - Quelle est la vérité à propos de l’éloignement d’un certain nombre d’Afghans qui vivaient au Soudan?

Le président Al-Bachir: “Nous avons plusieurs options unionistes et avons foi en l’unité arabe qui est une option, immanente. Nous œuvrons en vue de concrétiser cette unité, laquelle se traduirait par la possibilité pour tout ressortissant arabe de se déplacer sans aucune restriction entre les Etats membres de la Ligue. “L’occasion a été ainsi fournie à bon nombre de personnes exclues de leur pays, de venir au Soudan. Partant de notre souci que cette unité ne devienne négative, nous avons résolu de n'admettre chez nous que les éléments pacifistes qui ne s’adonnent à aucune action terroriste. Quiconque cherche à nuire à un Etat frère à partir du Soudan est refoulé de notre territoire”.

Melhem Karam: - Que signifie pour vous le fait pour le Soudan de figurer sur la liste des Etats arabes auxquels des sanctions internationales sont infligées, tels l’Irak et la Libye? Seriez-vous en confrontation avec la communauté internationale et quelles mesures préventives prendriez-vous pour y faire face?

Le président Al-Bachir: “Nous ne sommes nullement en confrontation avec la communauté internationale. A travers la campagne diplomatique que nous avons effectuée, nous avons éclairci notre position et la communauté internationale a manifesté de la compréhension à notre égard. Les résolutions prises visent à liquider des comptes avec des parties déterminées et non avec la communauté internationale. Malheureusement, ces parties exercent leur emprise sur cette communauté. Nous continuons d’entreprendre une action diplomatique en vue d’expliquer notre cause aux autres pour les convaincre de sa justesse”.

NOUS NE FORÇONS PAS LES JEUNES A COMBATTRE AU SUD

Melhem Karam: - Les détracteurs du gouvernement l’accusent d’envoyer des centaines de jeunes, les élèves des écoles et les étudiants des universités se réclamant des forces de la Défense populaire, dans les zones de combats au Sud, pour être prêts à subir le baptême du feu. Est-ce exact?

Le président Al-Bachir: “L’Etat qui fait la guerre doit mobiliser toutes ses énergies, mais nous ne forçons pas les jeunes à se rendre au Sud. Cependant, j’ordonne au militaire enrôlé dans les forces armées, de gagner la zone des opérations, les personnes ayant adhéré à la Défense populaire s’y rendant de leur propre gré. Si celles-ci désirent participer aux combats dans la région méridionale ou si elles n’en manifestent pas le désir, nous respectons leur décision. “Les forces armées se sentaient isolées et privées de l’appui populaire suffisant. Maintenant, ces forces sentent un soutien du peuple soudanais qui a poussé ses fils à se tenir aux côtés de l’armée”.

LA LIBERTE A DES LIMITES

Melhem Karam: - Vous parlez du respect des libertés à l’intérieur du Soudan, alors qu’As-Sadek Al-Mahdi, ancien chef du gouvernement, ne peut sortir de Khartoum. Appréhendez-vous son départ pour l’étranger où il pourrait rallier l’opposition au cas où il serait autorisé à voyager?

Le président Al-Bachir: “La liberté a des limites et n’est pas absolue. Mais les gens qui prennent connaissance des déclarations d’Al-Mahdi qui réside au Soudan où il jouit de la liberté, s’assurent du fait que beaucoup d’hommes politiques ne bénéficient pas de la même liberté, même dans les pays qui se considèrent démocratiques.”

Melhem Karam: - La paix est-elle imminente?

Le président Al-Bachir: “Nous établissons une distinction entre la paix et la capitulation. Selon la conception israélienne, les Arabes devraient signer un document de capitulation, alors que nous recherchons une paix juste et globale, accordant la totalité de leurs droits aux Arabes”.

QUE L’IRAK SOIT INVITE AU SOMMET ARABE

Melhem Karam: - Croyez-vous possible la tenue d’un sommet global arabe?

Le président Al-Bachir: “Nous demandons en permanence que le sommet arabe soit périodique, à l’effet d’examiner tous les problèmes arabes. Si nous avons des griefs à l’égard de Bagdad, que l’Irak soit invité et qu’on discute avec nos frères irakiens, cartes sur table. Nous ne pouvons pas dire que l’Irak fait partie de la nation arabe ou que la guerre du Golfe marque la fin des relations de Bagdad avec le monde arabe, sinon la seconde conflagration mondiale aurait mis fin aux relations euro-allemandes. “Notre présent est plus important que notre passé que nous ne pouvons changer. Mais nous avons la possibilité de changer notre présent et de préparer un avenir meilleur”.

Melhem Karam: - Qu’en est-il de la situation économique soudanaise?

Le président Al-Bachir: “Un problème se pose sur ce plan, en raison de la suspension de toutes formes d’appui extérieur pour des considérations politiques. “Nous procédons, actuellement, à une nouvelle opération de développement économique, en vue d’améliorer la situation pour le bien du citoyen soudanais. Nous disposons, à présent, de 26 universités et espérons en un avenir prometteur. Nos universités ont commencé à délivrer des diplômes, notre souci majeur étant d’édifier le Soudan par la science et non par l’ignorance. “Nous avons la terre la plus fertile du monde, ainsi que l’eau en abondance, du cheptel et des vaches non folles. “Nous disposons, également, de minerais d’or et de fer, notre production annuelle s’élevant à quatre tonnes du métal jaune, alors que le pétrole et le gaz suffisent à nos besoins. “Le citoyen soudanais est habilité à travailler et à produire et l’avenir est à nous, s’il plaît à Dieu”.