BLOC-NOTES
LE SCANDALE DES LISTES ELECTORALES
Il n’est plus besoin de revenir là-dessus. La fraude électorale fait partie intégrante de nos moeurs au même titre que la dabké, le Ataba et le Mijana. Depuis bien avant l’aube de l’indépendance, aucun régime, aucun gouvernement ne s’est fait faute d’intervenir dans le déroulement d’un scrutin pour l’infléchir en sa faveur, tous les moyens étant bons pour y parvenir. Il est donc aussi inutile que fastidieux d’énumérer les multiples variétés de fraude que nos dirigeants - toujours inventifs dans ce domaine - ont mis au point, au cours de ce dernier demi-siècle. En fait, la seule chose qui étonne, c’est qu’il se trouve encore des gens pour s’en étonner. Tout aussi inutile de crier au meurtre et à l’assassin, d’organiser des conférences de presse fulminantes et fumantes une fois les résultats proclamés. La fraude, la grande fraude, la fraude à l’origine de toutes les autres, ce sont les listes électorales. Des listes électorales censées être un recensement de tous les citoyens à partir de 21 ans accomplis (et toujours en vie) mais qui, grâce aux manipulations inspirées du ministère de l’Intérieur, appartiennent à ce genre de romans dont on inscrit sur la page de garde que “toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne serait que pure coïncidence”. De ce point de vue, cela ne manque pas de saveur, ni d'espérance. Par exemple, toutes les religions promettent à leurs fidèles de retrouver un jour au paradis leurs chers disparus. Le ministère de l’Intérieur, lui, a réalisé cette promesse ici-bas. Désormais, pour revoir ces disparus, il n'est nul besoin d’aller au ciel, mais de se plonger dans les listes électorales de M. Murr. Il n’est pas besoin, non plus, de se mettre en quête de l'eau de jouvence, puisque ces listes-miracles assurent à une foule de Libanais une longévité courant sur presque deux siècles. Sans compter les noms mal orthographiés (sciemment), les dates de naissance fausses, les religions et les rites qu’on aurait aimé croire confondus dans le but de réaliser l’unité nationale. Cela, c'est pour ceux qui ont de la chance, quant à certains autres, eh! bien, ils n'existent tout simplement pas. Le fait qu’ils soient bien là, qu’ils ont déjà voté, certains en 72 et en 68, comme en témoigne leur carte d’identité, n'est pour les services de M. Murr qu’une simple illusion d’optique. Alors que les nouveaux naturalisés, par dizaines de milliers, passaient devant les urnes comme une lettre à la poste. Nous avons déjà vécu trois étapes électorales, le Mont-Liban, le Liban-Nord et Beyrouth - deux autres suivent - mais personne n’a souligné, qu’accessoirement (loyalistes ou opposants), cette monumentale falsification à la base. Aucun candidat n’a pris la peine de comparer, avant qu’il ne soit trop tard, ces listes surréalistes avec les électeurs réels. Aucun n’a tenté de faire un scandale de ce scandale. Négligence, stupidité ou complicité? Peut-on savoir aussi - simple curiosité - pourquoi le président Hariri n’a pas condescendu à prendre sur sa liste un candidat de l'est de la capitale, à part Michel Pharaon qui, Dieu merci, se trouve être un excellent élément? Fallait-il traiter les Grecs-orthodoxes d’Achrafié par-dessus la jambe et choisir pour les deux sièges qui sont réservés à cette communauté un candidat de Mazraa (la personne du Dr Majdalany n'est nullement en cause) et un autre de Mousseitbé, originaire de Dhour el-Choueir? Ce n’est pas que nous essayons de dénigrer ceux qui ont été élus à l’Ouest. Un homme neuf et dynamique comme Salim Diab, élevé dans la tolérance et le respect de l’autre est aussi notre député. Mais pourquoi cette mise à l’écart de la moitié de Beyrouth? Enfin, une dernière question au président Hariri: peut-on savoir, monsieur le Premier ministre, pourquoi avez-vous (avec une rare désinvolture, puisque vous avez laissé la place vide sur votre liste) fait l’impasse sur la présence maronite dans la capitale? La “décision de Beyrouth”, votre Beyrouth, est-elle de gommer les Maronites du cœur du pays? Sachez, monsieur le Premier ministre, que si vous êtes aujourd’hui chef du gouvernement, c'est parce que le Liban existe par et grâce aux Maronites. Pour gouverner ce pays, il ne suffit pas de projets économiques grandioses, ni de relations internationales étendues, ni de technocrates pragmatiques. Il faut y mettre du tact et le faire avec l’intelligence du cœur, deux composantes que nous n’avons pas encore décelées dans votre démarche politique.
ALINE LAHOUD.