EXCLUSIF
RENCONTRE AVEC LE VICE-PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE SYRIENNE
Le vice-président syrien, Abdel-Halim Khaddam, est un homme politique invétéré, très au courant du dossier libanais, comme il connaît parfaitement le dossier syro-international. C’est un brillant avocat, un “libanologue” (pour reprendre le terme occidental, c’est-à-dire spécialisé dans le problème libanais), courageux, ayant fait l’objet de maints attentats sans que cela ait affecté son moral élevé. Il se distingue par la souplesse, la présence d’esprit et l’humour. M. Khaddam m’a reçu en sa résidence de Bloudane, localité située à 1.500 mètres d’altitude de Damas.
LE LIBAN RESSEMBLE A TOUS LES PAYS DU GLOBE
“La Revue du Liban”: - Les Libanais sont-ils d’accord ou en désaccord, à votre avis, autour de leur système politique?
Abdel-Halim Khaddam: “Le Liban ressemble à tout autre pays du globe. Il en est parmi les Libanais qui sont avec le système et d’autres qui ne le sont pas. Cependant, il existe une unanimité nationale autour des questions décisives, telles l’occupation israélienne et la politique extérieure. La multiplicité des opinions est un fait naturel et les divergences d’opinions je les considère comme un phénomène sain. “Les Libanais peuvent ne pas s’entendre sur maintes affaires, mais l’important dans tout cela est qu’il y ait entre eux un consensus dans l’intérêt du pays, les divergences ne devant pas être aux dépens de cet intérêt”.
L.R.D.L.: - Ne croyez-vous pas qu’on donne à Netanyahu une trop grande dimension et est-il capable de torpiller la paix?
A.-H. K.: “D’abord, Netanyahu est le chef du gouvernement d’Israël et, partant, c’est une partie dans l’opération de paix. Sa ligne va à l’encontre de la paix et des bases sur lesquelles elle repose et c’est ce qui torpille la paix. La politique de Netanyahu et son programme ne la favorisent pas”.
LA STRATEGIE DE NETANYAHU
L.R.D.L.: - Le revers au plan de la paix serait-il dans l’intérêt de Netanyahu?
A.-H. K.: "Chaque partie regarde la paix à travers sa stratégie. Or, la stratégie de Netanyahu vise à imposer la suprématie militaire israélienne sur la région. Il veut que le sionisme la domine. C’est pourquoi, s’il torpille l’opération de paix, il considère avoir servi sa stratégie. “La politique suivie par Netanyahu n’est pas venue d’un vide, mais d’une doctrine. Il n’est pas dans l’esprit de Netanyahu de se soumettre à l’opinion publique mondiale, car les Israéliens veulent soumettre le monde et non le contraire. “Puis, le Cabinet Netanyahu rassemble les ultra-extrémistes du parti Likoud, en plus de l’extrémisme religieux. Pour cette raison, l’actuel gouvernement israélien ne peut instaurer une politique pacifiste.”
L.R.D.L.: - Est-il possible que les Etats Unis se mettent à dos l’opinion publique mondiale, pour satisfaire une personne extrémiste?
A.-H. K.: “Vous ne pouvez parler maintenant avec les Etats Unis, ni dire quoi que ce soit à leur sujet, car les Américains vivent en période électorale. C’est pourquoi, tout propos sur la politique américaine est déplacé aujourd’hui; ce serait inutile et une perte de temps”.
L.R.D.L.: - Les Israéliens peuvent-ils décider du sort de l’Amérique?
A.-H. K.: “Lorsque les hommes politiques en Amérique mobilisent leur politique au service d'Israël, tout politicien américain considère son existence liée au bon-vouloir des Israéliens. Ceci confirme la possibilité pour les Israéliens de décider du sort de l’Amérique.”
L.R.D.L.: - Peut-on s’attendre qu’un jour la politique israélienne torpille l’accord de Gaza-Jéricho?
A.-H. K.: “Netanyahu n’est pas contre Gaza-Jéricho, car cet accord sert et préserve l’intérêt israélien. La différence entre Netanyahu et Pérès, c’est que le second a ouvert la prison à travers l’initiative appelée solution palestinienne par étape. Quant à Netanyahu, il veut fermer la fenêtre de la prison pour étouffer ceux qui s’y trouvent.”
L.R.D.L.: - Doit-on comprendre de vos paroles que Pérès était préférable par rapport aux Arabes?
A.-H. K.: “Netanyahu œuvre pour Israël... et Pérès aussi.”
LA GUERRE ET SES RISQUES
L.R.D.L.: - Une nouvelle guerre avec l’Etat hébreu est-elle possible? A.-H. K.: “Cette question ne peut être discutée avec cette simplicité. La guerre a ses complications et ses séquelles destructrices. Les Israéliens en connaissent les risques et nous ne voulons pas de la guerre. Puis, la politique des Arabes est une politique défensive, alors que la politique israélienne est agressive et offensive”.
L.R.D.L.: - La faible minorité ayant porté Netanyahu au pouvoir, est-elle capable de décider du sort de la paix? A.-H. K.: “Elle peut décider du sort d’Israël, mais non de celui du monde et des Arabes. La paix est dans l’intérêt des Arabes et des Israéliens”.
L.R.D.L.: - Peut-on considérer que la paix a été ajournée ou annulée? Et est-il encore possible de l’instaurer au P.O.?
A.-H. K.: “La paix est gelée en ce moment”.
L.R.D.L.: - Les Arabes et la Syrie veulent-ils vraiment la paix?
A.-H. K.: “Nous la voulons, sans nul doute et tous sont persuadés que la Syrie veut la paix. Quand je dis la Syrie, je parle de son chef, le président Hafez el-Assad.”
OBJECTIFS DE L’OPTION “LIBAN, D’ABORD”
L.R.D.L.: - Qu’auriez-vous à dire de l’option “Liban, d’abord”?
A.-H. K.: “Cette option a trois objectifs. Tout d’abord, après le succès de Netanyahu, le monde a ressenti un choc, spécialement en Europe. Netanyahu a voulu éponger ce fait en disant à l’opinion publique mondiale: Je suis un homme de paix et je suis prêt à parler du retrait. “Mais quel retrait veut-il? Il veut un retrait dont il déterminerait les conditions. S’il veut vraiment la paix et le retrait, qu’il applique la résolution 425. Personne ne le retiendra ni ne le suppliera de rester. "Par l’option “Liban, d’abord”, il a voulu séparer la Syrie du Liban, en proposant au Liban de conclure un accord pareil à celui du 17 mai; autrement dit, un traité de paix séparé. “Le second objectif consiste à perturber la situation libanaise interne et les relations libano-syriennes. Ces deux faits sont rejetés par le peuple libanais qui est lucide et a conscience de ses intérêts nationaux. Les Pouvoirs libanais et syrien réalisent la manœuvre et le jeu israéliens. Nul ne peut faire passer des jeux de cette nature ou tendre des pièges aux deux pays”.
LES BASES DE L’OPERATION DE PAIX
L.R.D.L.: - Ne pensez-vous pas que le gouvernement d’Israël tente d’attenter à la dignité d’Arafat, en reportant sa rencontre avec Netanyahu et en le renvoyant au président Ezer Weizman, chef de l’Etat hébreu?
A.-H. K.: “Parce que le chef de l’Etat israélien “n’a pas de travail”. Peut-être y aurait-il d’autres raisons.”
L.R.D.L.: - La Syrie renoncerait-elle à ses conditions?
A.-H. K.: “Nous n’avons pas posé de conditions, mais des bases sur lesquelles repose l’opération de paix, à savoir: les résolutions 242, 323 et 425. Ces résolutions exigent le retrait d’Israël au-delà des lignes du 4 juin. Quand nous disons retrait, nous réclamons l’application des résolutions du Conseil de Sécurité et ne posons pas de conditions.”
L.R.D.L.: - La tenue d’un sommet arabe avec la participation de l’Irak est-elle imminente?
A.-H.K.: “Les Etats arabes se doivent de se réunir une fois par an, non tous les six ans et il ne leur est pas demandé de se rencontrer chaque jour. Le cas de l’Irak est supposé figurer en permanence à l’ordre du jour du sommet et faire l’objet de discussions”.
L’EPREUVE DU PEUPLE IRAKIEN A TROP DURE
L.R.D.L.: - Que pensez-vous du fait pour la Jordanie d’avoir attribué à l’Irak la responsabilité des derniers troubles au royaume hachémite?
A.-H.K.: “Nous ne disposons pas de renseignements sur les faits invoqués par la Jordanie. Mais il va sans dire que le peuple irakien endure une épreuve douloureuse qui doit prendre fin, car le peuple irakien qui est un peuple arabe, a beaucoup payé. Les Arabes sont tenus de s’en préoccuper”.
L.R.D.L.: - Comment qualifiez-vous les relations syro-turques et êtes-vous arrivés à une formule commune?
A.-H.K.: “La Turquie est un pays voisin et a des intérêts communs avec notre pays. Aussi, espérons-nous que toutes les questions en suspens seront réglées par le dialogue”.
L.R.D.L.: - L’accession d’Erbakan au Pouvoir serait-elle utile aux relations syro-turques?
A.-H.K.: “C’est un excellent homme politique ayant élaboré un programme valable, dans l’intérêt de la Turquie. Puis, l’ouverture de ce pays sur le monde islamique et le monde arabe sert ses intérêts, de même que les intérêts arabes”.
L.R.D.L.: - Auriez-vous des renseignements sur les attentats perpétrés en A. séoudite?
A.-H.K.: “Nous ne disposons pas de renseignements à ce sujet”.
L.R.D.L.: - Comment se présentent vos relations avec l’Iran et le “Hezbollah”?
A.-H.K.: “Elles sont excellentes”.
LE MONDE ARABE ET L’EUROPE
L.R.D.L.: - L’Europe se tient-elle aux côtés des Arabes et les soutient-elle, même si elle doit affronter les Etats Unis?
A.-H.K.: “L’Europe est avec nous dans la mesure où nous autres Arabes sommes avec nos intérêts nationaux. Quand les Etats arabes décident de servir et de traiter les intérêts arabes, l’Europe et d’autres continents que l’Europe, seront avec nous”.
L.R.D.L.: - Et qu’en est-il du “flirt” entre la Syrie et la France?
A.-H.K.: “Il part de la nouvelle politique française. Le président Chirac a fait part de son intention d’instaurer une nouvelle politique mondiale et une politique active et chaude à l’égard des Arabes. De fait, le président Chirac est l’artisan de cette politique. Il est naturel que cela produise chez nous une bonne impression, tout en aidant à la consolidation des relations entre la Syrie et la France”.
L.R.D.L.: - Parlons des Etats signataires de la “Déclaration de Damas”: quelle est la nature de leur action et de leurs relations entre eux?
A.-H.K.: “Ils entretiennent de bonnes relations et se réunissent périodi-quement en vue de coordonner les politi-ques extérieures. Il existe une bonne coopération entre eux”.
SYRIE-RUSSIE
L.R.D.L.: - La relation entre la Syrie et la Russie est-elle à la dimension de celle que la Syrie entretenait avec l’ex-Union soviétique?
A.-H.K.: “La situation diffère. L’Union soviétique était l’une des superpuissances. Elle avait des intérêts dans la région qui se sont rencontrés avec les nôtres. Aussi, l’Union soviétique avait-elle apporté un très grand soutien à la Syrie. “La Russie ne représente pas la même force, d’autant que la guerre froide a pris fin et a cessé d'être l’une des superpuissances, mais reste un Etat ami. “La relation entre l’Union soviétique et la Syrie dépassait l’amitié; elle s'exerçait dans le cadre d'un traité de coopération et de soutien. La Russie est un Etat ami et nous sommes d’accord avec Moscou pour perpétuer notre relation; maintenir entre nous des liens actifs et efficaces, la Russie et la Syrie y trouvant leur intérêt”.
L.R.D.L.: - A votre avis, le communisme est-il fini dans le monde ou son retour sous une forme démocratique est-il possible?
A.-H.K.: “La chute de l’Union soviétique ne signifie pas la chute de la pensée socialiste. Un système est tombé, mais sa pensée pourra émerger à l’avenir”.
L.R.D.L.: - Existe-t-il un empressement arabe en vue de la normalisation des relations (avec Israël) ou bien la position adoptée par la Syrie et les pays qui la soutiennent, a-t-elle atténué cet empressement et amené certains pays à y renoncer?
A.-H.K.: “La plupart des Etats arabes ont adopté des positions allant dans le sens défini par le sommet arabe”.
TOUS LES CANDIDATS LIBANAIS AUX LEGISLATIVES SONT NOS AMIS
L.R.D.L.: - En ce qui concerne le Liban, le président Salim Hoss dit que le président Rafic Hariri restera le chef du gouvernement au cours des quatre prochaines années. Qu’en pensez-vous?
A.-H.K.: “Le président Hoss semble lire dans la main”.
L.R.D.L.: - On dit que la Syrie s’immisce dans les élections législatives où elle a des candidats. Qu’auriez-vous à répondre sur ce point?
A.-H.K.: “La plupart des candidats, si ce n'est tous, se considèrent comme les amis de la Syrie. Ils sont donc nos amis. Nous n’intervenons pas pour favoriser les uns aux dépens des autres, rien ne justifiant une telle attitude de notre part”.
L.R.D.L.: - Si Israël se retirait du Sud et de la Békaa ouest, le Liban pourrait-il protéger ses frontières?
A.-H.K.: “Le Liban est appelé à se protéger et il en est capable, non à protéger Israël”.
L.R.D.L.: - Si la résolution 425 était appliquée, le Liban pourrait-il assurer la sécurité des frontières selon les conditions établies par l’Etat hébreu?
A.-H.K.: “Naturellement qu’il le pourra. Mais existe-t-il un Etat au monde capable de garantir ses frontières face à un autre Etat? Les Etats Unis sont le plus grand Etat consommateur de stupéfiants; d’où lui viennent ces matières nocives? “Des milliers d’avions viennent chaque semaine d’Amérique latine. Si les USA qui ont affecté 15 milliards de dollars pour la lutte contre les narcotiques, ont échoué dans leurs efforts dans ce domaine, pourquoi demande-t-on au Liban de dresser un barrage en béton armé d’une hauteur de 200 mètres pour protéger Israël? “Seule la paix assure la sécurité et vice-versa et il est de l’intérêt d’Israël de réaliser la paix aujourd’hui avant demain. Cependant, s’ils veulent baser leur action sur la doctrine de l’Etat hébreu, nous ne pourrons pas parvenir à la paix.
ISRAEL DISPOSE DE L’ARME NUCLEAIRE
“La paix a une autre conception. Le jour où Sadate a visité Jérusalem et la Knesset dont Shamir assumait la présidence, ils l’ont accueilli avec la prophétie d’Esaü. Shamir a dit aux membres de la Knesset: “Nous avons parmi nous le président d’Egypte que nous accueillons avec la prophétie d’Esaü: La montagne de Dieu grandit, parce qu’elle contient la maison du Dieu de Jacob”. A Jérusalem existe la “charia” (loi hébraïque) et beaucoup de peuples s’y rendent pour transformer leurs épées en demeures et leurs flèches en logements. “Telle est la paix que veulent les Israéliens”.
L.R.D.L.: - Israël dispose-t-il d’armes nucléaires qu’il serait prêt à utiliser?
A.-H.K.: “Oui, il dispose de telles armes, c’est certain. Il est difficile de savoir s’il les utilisera ou pas. Toute arme de destruction massive se répercute, sûrement, quant à ses conséquences sur ceux qui la détiennent. “Quiconque lit la politique israélienne ne peut être leurré, car c’est une politique claire. Mais s’il veut se leurrer lui-même, qu’il en assume la responsabilité”.