LA VIE APRES LA MORT

LA VIE ET L’ŒUVRE DE SERGUEI ROMANOVITCH, UN DES PLUS GRANDS PEINTRES RELIGIEUX DU XXe SIECLE

L’artiste-peintre russe Serguei Romanovitch.

"Les uns meurent pour mourir, les autres pour ressusciter et s’affirmer", écrivait en 1922 Sergueï Romanovitch, artiste - peintre. Aujourd’hui, on affirme déjà ouvertement que c’était le dernier peintre classique du XXe siècle, l’un des plus grands peintres religieux dont l’œuvre surgit triomphalement de sous les ruines de l’époque soviétique. Mais c’est aujourd’hui. Et hier? La misère, la vie en reclus, un exploit plein d’abnégation qui ne se manifestait pas. D’ailleurs, du vivant de Romanovitch, celui-ci a connu une période d’effervescence. Ses débuts ont été brillants et ont fait du bruit. A l’âge de dix-huit ans il s’est lié d’amitié avec Mikhaïl Larionov, l’un des plus grands peintres avant-gardistes russes qu’il considérait par la suite comme son maître. A la même époque, Romanovitch participe avec succès à des expositions. Avec Larionov et Natalia Gontcharova, il est dans le fouillis des événements fantaisistes et exubérants dans la vie artistique de la Russie des années 10-20 de notre siècle: soirées “futuristes", disputes, expositions-manifestes, profusion de styles et de tendances..

“Le père pleurant son fils”.

"Bacchanales".

A l’âge de vingt-et-un ans, il tient sa première exposition personnelle et à l’âge de vint-huit ans (1922), le jeune peintre est professeur de son alma mater (VKHUTEMAS - école supérieure des beaux-arts à Moscou, très prestigieuse). En 1920, Romanovitch est l’un des organisateurs de la filiale de VKHUTERMAS à Voronèje où il enseigne beaucoup et avec enthousiasme. En général, au cours des années 20 il se manifeste beaucoup, notamment il présente ses tableaux à trois expositions du groupe “Makovets”, aux expositions des “Quatre arts” et de l'association des Peintres Moscovites; expose à Paris, à Berlin, à Londres, à La Haye. 1921 est une date à double sens. Romanovitch et Larionov forment un groupe de peintres et de littérateurs sous le nom de “Makovets” (encore la vie en pleine lumière!). Mais réfléchissez à cet objectif du programme du groupe: “La création est le service de Dieu”. La discordance éclatante disparaîtra; d’autres peintres changeront d’orientation maintes fois, mais Romanovitch restera jusqu'à la fin de ses jours fidèle à cette devise. Depuis les années 20, le pouvoir soviétique engage de façon active le jeune artiste déjà connu. On peut en juger d’après son titre de professeur et d’après les commandes officielles. Mais déjà à l’âge de dix-huit ans, Romanovitch peint sa première toile religieuse, “Parabole du jeune homme riche”.

“La Cène”.

“Des fleurs”.

UNE RECLUSION DE 40 ANS

Romanovitch a fait son choix mais dans les années 30, les nuages se sont amoncelés sur le pays: la diversité de goûts et de tendances dans l’art n’avait plus le droit à l’existence, le réalisme socialiste a été proclamé l’unique méthode possible. Le choix sans alternative était dur: ou bien écrire les ouvrages idéologiques, ou bien se faire spécialiste des plaques d’immatriculation pour 5 roubles la pièce… Le pouvoir ne laisse pas le peintre tranquille. En 1937, il se voit commander un grand tableau “Le camarade Staline fait ses adieux à Vladimir Lénine qui partait pour la Finlande en 1917". La commande signifiait beaucoup d’argent dont Romanovitch avait terriblement besoin, mais l’artiste qui appréciait par-dessus tout dans l’art “l’amour du réalisme”, ne pouvait pas se dissoudre dans ce sujet absolument faux. Il a fait rater le tableau et a retenu pour toute sa vie la leçon de ne pas céder au compromis. Il y a eu d’autres commandes officielles, mais Romanovitch les refusait, malgré sa misère grandissante. Il a cessé d’exposer, s’est enfermé dans sa pauvre chambrette et s’est donné à son œuvre. Sa réclusion a duré quarante ans, jusqu’à sa mort. Seuls ses intimes savaient que le peintre continuait à créer.

Nature morte pascale. Le port de la croix.

La Pieta.

Il s’inspirait dans son œuvre de sujets évangéliques et dans ses tableaux Jésus Christ allait de martyre en martyre. Dans les années quarante, il crée ses tableaux: “Le baiser de Judas” et “La trahison de Pierre”. Le thème de la trahison historique, voire suprahistorique, tourmentait l'artiste. Ce qui se passait dans le pays le faisait souffrir, mais son œuvre n’était pas une réponse directe, et s’approchait du sens ontologique des phénomènes. Le dramatisme de ses ouvrages s’accentue au cours de cette période-là. Il est très pauvre, ne peut même se permettre les cadres pour ses toiles, il dessine souvent sur du carton qui est moins cher que la toile. Mais son âme mûrit et dans les années cinquante, ses tableaux bibliques se remplissent d’une lumière divine inexplicable du point de vue de la peinture. Regardez, ses tableaux, “Jésus chassant les vendeurs du temple”, “La descente de la croix”, “La Pieta”, émettent un rayonnement. La façon d’écrire extraordinaire de Romanovitch provient de sa conception du monde. Ses personnages bibliques semblent percer leur enveloppe terrestre et acquérir leur substance spirituelle. Les toiles renferment trop d’idées généralisées pour pouvoir se passer de cette lumière, cette transparence, cet “effacement” de formes matérielles. “La vie du Cosmos” détient une place grandissante dans ses réflexions sur les problèmes cruciaux de la Bible.

“Jésus chassant les vendeurs du temple”.

"C’est l’homme".

“Comment ne pas se tortiller au contact avec un tisonnier incandescent?”, écrivait le peintre à sa femme. A ce moment-là, prenait corps dans son esprit et son âme l’idée de son œuvre principale, “Le couronnement d’épines”. Mais comme le peintre n’est qu’un homme et comme il a toujours souffert pour l’idée, on voit dans certaines variantes du tableau les traits altérés par les souffrances éclipser le sujet. Dans les années soixante, avant sa mort, Romanovitch a terminé la variante définitive du tableau, étonnant par sa puissance métaphysique et spirituelle. Bien que la force du mal soit présente là aussi (on la voit derrière le dos de Jésus) et que ce soit sa main qui a mis la couronne d’épines sur la tête du Christ, l’image du Sauveur souffrant et humain inonde et embrasse le monde.

“Le couronnement d’épines”.

DES DIZAINES DE CHEFS-D’ŒUVRE APRES SA MORT

A la mort du peintre en 1968, ses proches ont découvert des dizaines de ses chefs-d’œuvre, mais ils ne savaient que faire de cet héritage secret et interdit à l’époque encore soviétique. La famille a fait cadeau de plus de 150 tableaux au ministère de la Culture (le nom de Romanovitch était tout de même assez connu) qui les a répartis immédiatement parmi les plus grands musées, lesquels les ont, aussitôt, cachés dans les dépôts... La fille de Romanovitch, Natalia Sergueïevna, s’est heurtée à une grande résistance lorsqu’elle a entrepris en 1984 d’organiser une exposition des œuvres de son père. L’Union des peintres (organisme qui représentait l’art soviétique officiel) avait peur même du nom de Romanovitch: “on ne peut pas montrer et on ne peut pas ne pas montrer”. Or, l’exposition a été ouverte, mais après la visite d’un “personnage officiel” qui a fait enlever tous les tableaux écrits sur “le thème principal” et n’a laissé que les natures mortes, excellentes, d’ailleurs. L’œuvre de Romanovitch a été redécouverte en été de cette année. Une exposition personnelle complète de son œuvre a eu lieu d’abord à Pétersbourg, au Musée Russe et, ensuite, à Moscou, à la Galerie Tretiakov. L’organisation de l’exposition avait pris sept ans! Natalia Sergueïevna a dû frapper à toutes les portes, à entendre des “non” catégoriques. Mais elle a eu la chance de trouver un allié, le directeur du Musée russe. Cependant, sans la perestroïka, l’exposition n’aurait pas pu avoir lieu. Au début, le public n’en croyait pas ses yeux et pensait à une mystification. Créer des œuvres pareilles sous le régime soviétique? Absolument impossible! Puis, les larmes sont venues et, ensuite, une reconnaissance respectueuse. Un grand maître nous est revenu. Par toute sa vie, après la mort, il a démontré non seulement la pérennité de l’Art mais aussi la force invincible de l’esprit humain et "la puissance lumineuse de la nature humaine”, comme disait toujours Romanovitch lui-même.

LARISSA MIKHAILOVA (Ria - Novosti)