BLOC-NOTES

L’APPEL DU VIDE

Un ami, qui s’était couché tôt avec une migraine ce dimanche 8 septembre, trouva le moyen - et le sans-gêne - de me réveiller à 6 heures, le lundi matin, pour me demander: “Qui a gagné hier? - Pas encore de résultats définitifs, mais d’après... - Sampras ou Chang? - Sampras. Quant au Sud.. - Quel Sud?.. Et l’appareil me fut claqué au nez. Bien fait! J’aurais dû comprendre toute seule que l’US Open de Flushing Meadows était, pour beaucoup de Libanais, bien plus intéressant que celui de M. Berri au Sud. On se voit cependant forcé d’avouer qu’au point de vue “open”, rien n’avait été sujet à plus de courants d’air que "l’entre-deux-portes” de Berri. En fait, c’était moins un match qu’un vaudeville. Une sorte de navet que personne n’a même pris la peine de siffler. Pourtant, après la supercherie du Mont-Liban, le simulacre du Liban-Nord et le chat perché de Beyrouth, le Sud promettait d’offrir une vraie bataille électorale, c’est-à-dire une certaine liberté de choix et l’intérêt des Libanais - déjà presque anesthésié - s’était brusquement réveillé. L’affaire s’annonçait chaude, les protagonistes déterminés, l’issue incertaine. Entre le second et le troisième personnage de la république, d’une part, et le “Hezbollah”, d’autre part, la crise avait culminé à un degré rarement atteint jusque-là. Les invectives pleuvaient. Les vetos et les contre-vetos se carambolaient. Le président Berri accusait le “Hezbollah” d’avoir - en réclamant trois sièges au lieu des deux qu’il lui concédait - les yeux plus gros que le ventre et lui déniait le droit de s’auto-proclamer seule résistance à l’occupant. De son côté, le premier ministre, accusé par le “Hezb” d'avoir fait chuter ses candidats au Mont-Liban et à Beyrouth, tonnait qu’il ne permettrait pas à l'extrémisme d’avoir désormais pignon sur rue. Ce à quoi le “Hezb” rétorquait que le chef du gouvernement venait de lancer contre lui une seconde opération des “grappes de la colère”, plus pernicieuse encore que la première. Les choses en étaient presqu’arrivées au point de non-retour, lorsque l'oracle parla. En fait, il a suffi d’un claquement des doigts pour que tout le monde se mette à claquer des dents. Du jour au lendemain, l’on vit M. Berri faire patte de velours à Cheikh Nasrallah et lui céder quatre sièges au lieu des trois qu’il réclamait. On vit cheikh Rafic accepter sans piper mot que le “Hezb” jette l'anathème sur sa sœur Bahia. L’on vit, enfin, le même Berri proclamer à la fois une liste de coalition avec le “Hezbollah” et une liste d'alliance avec Hariri, alors que le “Hezb” se coalisait avec Berri et s’alliait avec Maarouf Saad, ennemi juré de M. Hariri. Dès lors - et avant même l’ouverture du scrutin - les jeux étaient faits, les futurs “élus” désignés, les élections n’étant plus qu’une simple formalité administrative. La question ici est de savoir pourquoi le tuteur syrien n'a-t-il pas laissé tomber la sentence avant que tout ce beau monde ne se couvre de ridicule? Il semble que, comme ceux de la Providence, les voies des décideurs soient impénétrables. A part pour la Békaa où la marchandise, déjà emballée, est prête à être livrée franco de port place de l’Etoile. Quant à l’opposition, ou ce qui en reste, étouffée au Mont-Liban, laminée au Nord, dispersée à Beyrouth, disloquée au Sud, gommée dans la Békaa, expulsée de la vie publique, il n’en restera bientôt plus personne pour dire: “- Je suis la voix qui crie dans le désert…" Dans ce désert où erre tout un peuple qui, comme en slow motion, se voit inexorablement aspiré par le vide. Serait-ce là une avant-première, précédant le lever du rideau sur l’Etat des 99,99%? Bien sûr, nos gouvernants continuent à soutenir mordicus que personne ne leur a soufflé rien du tout; que nul ne peut les contraindre à faire quoi que ce soit; que les élections étaient un modèle de liberté, de neutralité et de perfection administrative. Et qu’enfin, la grande triomphatrice de la consultation est la démocratie avec un D majuscule. Personne n’ira prétendre que c’est bien la première fois qu’un gouvernement profère de telles contre-vérités. De tout temps, les gouvernements qui se sont succédé au pouvoir au Liban, ont eu la fâcheuse manie d’abreuver les gens de mensonges, surtout en matière d’élections. La seule différence entre hier et aujourd’hui, c'est qu’avant la république de Taëf, nous étions au moins libres de choisir nous-mêmes nos propres menteurs.

ALINE LAHOUD.