LA TRIBUNE
LE LIBAN REMODELE
Les Libanais se réveilleront, dans deux jours, avec une nouvelle assemblée dite représentative. Représentative de quoi? D’abord, d’une volonté de contrôler l’élection, dans deux ans, d’un nouveau président de la République. On voit, d’ores et déjà, que les maîtres d’œuvre de cette élection seront, sur le plan local, Hariri-Berri-Joumblatt et Murr. Ils disposent de la majorité et bénéficient de tous les appuis extérieurs nécessaires pour ce genre d’opération. Ainsi, à travers deux législatures successives et une troisième de même orientation, dans quatre ans, si la conjoncture régionale reste bloquée comme il semble qu’elle doive l’être, le visage du Liban aura été, d’ici huit ans, profondément remodelé. On peut en attribuer le mérite à une tutelle syrienne conduite avec une habileté politique consommée, une grande aptitude à la planification à longue échéance et qui bénéficie de la complicité des grandes puissances. Nous avons, ainsi, les conséquences de quinze années de tragiques et sanglantes luttes intestines qui ont complètement marginalisé les grandes familles politiques qui gouvernaient le Liban depuis l’indépendance. Il ne reste que des marionnettes parmi lesquelles surgissent, parfois, quelques individualités dotées d’une colonne vertébrale. Cela conforte l’image de marque: Régime démocratique.
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Il n’y a pas lieu d’être pessimiste pour autant! A condition de savoir ce qu’on veut et ce qu’on peut. Quelle image différente peut-on se faire de l’avenir? Pour l’instant, ce qui est clair, c’est que l’alignement du Liban sur la Syrie est rendu incontournable dans sa forme actuelle par l’hostilité et l’aveuglement d’Israël, aussi bien que par la disparition des partis politiques libanais. Et cela fait l’affaire des Etats-Unis et même de l’Europe, en dépit de ces périodiques déclarations de principe qui n’ont pas le moindre effet pratique. Vœux pieux. Cela arrange, aussi, beaucoup de Libanais dont la faculté d’adaptation pour faire leur beurre, est sans limite. Appelez cela opportunisme, cela n’y changerait rien. En tout cas, ces élections, comme les précédentes, en donnent le témoignage écrasant. Tous les pays anciennement colonisés ont fait, il y a longtemps, leur révolution intérieure avec plus ou moins de bonheur; des putsch militaires y ont balayé d’un coup les vieilles structures. Le Liban apparaissait comme une divine exception. En fait, il est resté figé dans les cadres politiques hérités du mandat français; en cinquante ans, ils ont eu largement le temps de s’user. La guerre les a fait éclater. Ils ont laissé la place à un effritement tel qu’une nouvelle tutelle s’est imposée et a fini par être jugée, par les décideurs internationaux, utile et même nécessaire, dès lors qu’elle garantissait la paix civile et sauvegardait une apparence de cohésion nationale et de démocratie. Et dès lors que beaucoup de Libanais y trouvaient leur compte...
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Il reste quatre nouvelles années pour y réfléchir - et pour concevoir, si possible un avenir plus conforme à nos ambitions et à notre attachement (verbal et verbeux) si souvent proclamé aux libertés, à la dignité dans une véritable indépendance qui n’excluerait aucune forme de coopération avec le voisin le plus proche par sa culture et par son histoire, la Syrie. D’où viendrait l’étincelle? D’où viendrait le sursaut? On a vu poindre, à l’occasion de ces élections, un certain nombre de représentants des nouvelles générations. Ils paraissent encore mal armés pour un combat de longue durée et, en tout cas, assez dispersés. A part leur bonne volonté et l’honnêteté qu’on leur reconnaît volontiers, on ne voit pas encore ce qu’ils ont en commun. Quel projet politique? Quel dessein national? Quel leadership? Pendant ce temps, le contrôle de la situation, sous l’œil vigilant de l’arbitre syrien, est entre les mains de partis exclusivement communautaires. L’un druze, l’autre chiite, le troisième religieux, entre lesquels évolue un prince de la finance pour qui Beyrouth-Hong Kong est le point d’appui et le modèle de puissance rêvé pour tout le Liban. Dans les autres communautés, c’est encore le vide. Et nulle part, on ne perçoit un effort de coalition intercommunautaire comme celles qui avaient dominé la scène pour plus de cinquante ans et maintenu une image associative du Liban qui faisait l’admiration du monde. Sans nostalgie du passé, il faut savoir en tirer la leçon.
RENE AGGIOURI.