EXCLUSIF

ENTRETIEN AU CAIRE AVEC LE CHEF DE L’AUTORITE PALESTINIENNE

YASSER ARAFAT A MELHEM KARAM:

LES PREPARATIFS DE MA RENCONTRE AVEC NETANYAHU ONT DURE NEUF JOURS ET SE SONT AVERES POSITIFS... ... PUIS, TOUT S’EST IMMOBILISE

Le président Yasser Arafat s’est confiné dans un long silence. De fait, il n’a accordé aucune interview globale depuis les changements intervenus sur le processus de paix, suite à l'accession du Likoud au Pouvoir, après sa rencontre avec Benjamin Netanyahu, les points d’interrogation autour du sort de la paix, le retour de la confrontation, la possibilité de la renonciation à Gaza et à la Cisjordanie, le bruit de bottes qui se font de nouveau entendre; enfin, l’enchaînement des événements qui ne lui ont donné aucun répit pour faire des déclarations ayant leur importance. Je guettais l’occasion propice qui me permettrait d’enregistrer l’entretien de l’heure journalistique et j'ai pensé, un moment, que le Japon où se trouvait Abou-Ammar pourrait s'y prêter... J’ai pris contact et le rendez-vous m’a été fixé au Caire, en marge de la conférence urgente des ministres arabes des Affaires étrangères qui a été consacrée à l'examen de l'affaire des colonies de peuplement. Le président Arafat qui en a proposé la tenue, a voulu y prendre part en personne. Notre rencontre a eu lieu au palais “Al-Andalos” où le président Hosni Moubarak lui a accordé l'hospitalité. Il a commencé par évoquer l’information; puis, les problèmes arabes et libanais, avant d’aller dîner à la table du Raïs. Après le repas, le dialogue et l’enregistrement de ses déclarations ont duré près d’une heure et demie. Ainsi, je suis entré au palais “Al-Andalos” vers 13 heures et l’ai quitté à 1 heure du matin, au moment où le président Arafat se rendait à Hararé, poursuivant une activité ininterrompue, 20 heures sur 24. Il s'est soucié de rendre son interview la plus franche possible, disant toute chose d’après un ordre chronologique, documents à l’appui et citant les choses par leurs noms, au risque d’indisposer ses détracteurs.

RENCONTRE IMPRODUCTIVE AVEC BIBI

Melhem Karam: - Comment s’est passée votre rencontre avec Netanyahu? Quelle impression avez-vous eu sur cet homme dont la personnalité, les comportements et les “humeurs” suscitent des réactions contradictoires?

Le président Arafat: “D’abord, la rencontre a eu lieu après de contacts intensifs et de longues concertations auxquels ont pris part un certain nombre de frères arabes, le président Moubarak en tête, ainsi que les parrains de l’opération de paix: les Etats Unis et la Russie, de même que le Japon et l’Union européenne. “Les préparatifs ont duré neuf jours et nous nous étions entendus sur les moindres détails afin d’éviter tout impair. Je peux dire que la rencontre a été calme et positive. Netanyahu s’est engagé à s’en tenir à tout ce sur quoi nous étions tombés d’accord. Nous nous étions entendus sur des questions relatives aux commissions de l’orientation, des affaires civiles, économiques et sécuritaires. Avant de rencontrer Netanyahu, j’avais conféré avec le ministre des Affaires étrangères, mais non avec le ministre de la Défense. “Les points relatifs aux commissions ont été débattus, mais je regrette de dire qu’aucun résultat pratique n’en est sorti. L’accord bipartite à ce sujet reste gelé; rien n’a été appliqué et le retrait de Hébron n’a pas eu lieu, alors que la judaïsation de Jérusalem se poursuit. Vous vous rappelez sans doute ce qui s’est passé en l’église de la Résurrection dimanche; puis, vendredi à la mosquée Al-Aqsa. “Ici, je dis avec fierté que les musulmans et les chrétiens ont prié ensemble à l’église et à la mosquée, ce qui confirme l’unité du peuple palestinien. Cependant, la situation n’a pas changé par rapport à Jérusalem qui reste isolée. Je parle de l’ancienne ville à laquelle s’appliquent les résolutions 242 et 338, parce qu’elle fait partie des territoires occupés en 1967.

LA COLONISATION SE POURSUIT

“De même, la colonisation se poursuit et le ministre israélien de la Défense a annoncé la construction de 2.900 unités de logement, bien que mon accord avec Rabin, interdise l’édification d’une nouvelle habitation dans n’importe quelle colonie. Rabin avait supprimé le budget relatif aux colonies de peuplement, mais le nouveau gouvernement a rétabli ce budget et procédé à la confiscation de biens-fonds. “D’autre part, le nouveau Cabinet israélien a renoncé à libérer les détenus palestiniens, en dépit des promesses faites aux présidents Clinton et Moubarak. Le retrait de Hébron n’a pas eu lieu non plus. Pourtant, le 8 septembre était la date à laquelle “Tsahal” devait évacuer ses positions dans cette ville. “Par ailleurs, la Cisjordanie a été partagée en trois parties: les zones “A”, “B” et “C”, la seconde devait être rattachée à la troisième. Ces zones devaient être restituées aux Palestiniens. Tout cela montre que les intentions ne sont pas saines. Le passage entre la Cisjordanie et Gaza demeure fermé, alors que le mouvement d’import-export avec les pays voisins, notamment la Jordanie et l’Egypte, demeure prohibé. Ceci en plus du fait que les mesures restreignant l’exportation de nos produits agricoles nous cause des pertes de l’ordre de 7 millions de dollars par jour. La totalité de nos pertes dépassent de loin le montant des aides octroyées par les pays donateurs.

NETANYAHU N’A RIEN FAIT

“Quant au comité des déplacés, il est bloqué. Il s’agit d’un organisme quadripartite formé de représentants égyptiens, jordaniens, israéliens et palestiniens. De même, les négociations de la phase finale entamées le 15 mai dernier sont arrêtées, alors qu’elles devaient reprendre après les élections israéliennes et traiter de cinq sujets essentiels: Jérusalem, les réfugiés, les colonies, les frontières définitives et les relations avec l’étranger. “Nous avons discuté tous ces points avec Netanyahu et nous nous attendions à ce que ces problèmes fussent tranchés après notre rencontre. Les commissions se sont réunies sans parvenir à aucun accord. Netanyahu a promis de les régler, mais il n’a rien fait jusqu'ici.”

Melhem Karam: - Comment le jugez-vous en tant que personne?

Le président Arafat: “C’est un homme intelligent, comprenant la situation. En tant qu’homme politique, il semble lié par la coalition scellée entre les membres modérés et extrémistes de son gouvernement”.

Melhem Karam: - Est-il vrai que votre rencontre avec Netanyahu était une condition posée par le président Clinton pour le recevoir à la Maison-Blanche?

Le président Arafat: “Des pressions américaines, russes, européennes, japonaises, chinoises et arabes étaient sans doute exercées sur Netanyahu. “De notre côté et je le dis avec fierté, nous avons tenu tous nos engagements et leur avons présenté un mémorandum en 34 points dénonçant des infractions qu'ils ont commises aux accords conclus avec nous”.

LE CABINET ISRAELIEN CHERCHE A GAGNER DU TEMPS

Melhem Karam: - Quelle sera la position palestinienne si un Cabinet de coalition était formé entre le Likoud et le parti du Travail, au cas où la tension venait à s’exacerber entre Netanyahu et les partis religieux?

Le président Arafat: “Une telle éventualité ne peut pas se produire prochainement; peut-être plus tard. Actuellement, le gouvernement israélien tente de profiter de la campagne des élections présidentielles aux USA pour gagner du temps”.

Melhem Karam: - Les forces de paix israéliennes qui ont manifesté par milliers le jour de l’assassinat de Rabin et le pacte Rabin-Pérès restent-ils efficaces?

Le président Arafat: “Oui, ils le sont et nous maintenons le contact avec toutes ces parties qui s’allient à nous pour dénoncer les infractions commises aux accords bilatéraux.”

Melhem Karam: - Qu’en est-il des aides promises; ont-elles été versées entièrement?

Le président Arafat: “Non, malheureusement. Tous les engagements n’ont pas été respectés. Quoi qu’il en soit, nous remercions tous ceux qui ont aidé l’Autorité nationale et le peuple palestinien”.

OUI, RABIN AVAIT PROMIS D’EVACUER LE GOLAN

Melhem Karam: - Avez-vous pris connaissance d’un ouvrage récemment paru où il est dit que Rabin aurait promis de restituer le Golan dans sa totalité à la Syrie?

Le président Arafat: “Cela est vrai jusqu’au 4 juin. Les points définitifs ont été apportés à l’accord israélo-syrien qui n’a pas abouti”.

Melhem Karam: - Rabin était-il sincère?

Le président Arafat: “D’après mes renseignements obtenus des parrains du processus de paix, un accord a été réalisé et Rabin était sincère. Cependant, des divergences ont persisté autour des arrangements de sécurité.”

Melhem Karam: - Peut-on s’attendre à une position américaine équilibrée après les élections présidentielles américaines?

Le président Arafat: “Nous le souhaitons”.

Melhem Karam: - La paix est-elle en danger et son processus reprendra-t-il ou sera-t-il torpillé?

Le président Arafat: “La paix est en danger, non seulement de la part des Palestiniens et ces paroles doivent être bien comprises. C’est ce à quoi j'ai fait allusion lors du sommet du Caire et auquel les ministres arabes des A.E. ont mis en garde. La paix est menacée et pour être juste, globale et permanente, elle doit l’être sur les volets syrien, libanais et palestinien”.

UNE CONFRONTATION ARMEE EST POSSIBLE

Melhem Karam: - Le retour à la guerre est-il possible?

Le président Arafat: “Si l’opération de paix venait à s’arrêter, tout serait possible. Après cela, nous ne saurions ce qui se passerait dans la région”.

Melhem Karam: - Qu’est-ce qui a retenu l'attention dans la séance urgente d'aujourd’hui à laquelle vous avez fait mention?

Le président Arafat: “La position arabe qui est apparue clairement dans son authenticité lors du sommet arabe tenu au Caire, s’est perpétuée aujourd’hui. Le sommet a qualifié la paix de stratégique, mais a posé des conditions à cette paix, quelle soit instaurée sur tous les fronts palestinien, syrien et libanais".

Melhem Karam: - Une confrontation syro-israélienne est-elle possible à votre avis?

Le président Arafat: “Si la paix était compromise, cela signifierait qu’Israël a perdu, car la paix n'est pas seulement, un besoin arabe, mais également israélien et international. “Si l’Etat hébreu refusait de profiter de cette occasion historique surtout après la décision stratégique arabe, on devrait s'attendre à toutes les éventualités”.

Melhem Karam: - Le retrait syrien de Beyrouth et le changement de certaines de leurs positions seraient-ils en rapport avec la menace de guerre, partant des mises en garde de Lahad?

Le président Arafat: “Je ne le crois pas”.

LA SITUATION DANS LES CAMPS DE REFUGIES EST DIFFICILE

Melhem Karam: - Parlons un peu de Beyrouth; comment se présente la situation dans les camps au Liban?

Le président Arafat: “Elle est très difficile. Non seulement au Liban, mais également à Gaza, en Cisjordanie et en Jordanie. De fait, l’un des points essentiels que nous devions évoquer lors de la phase finale des négociations palestino-israéliennes le 15 mai dernier, était l'affaire des réfugiés. “Ceux-ci sont de deux sortes: ceux qui ont pris le chemin de l'exode il y a plusieurs années. Leur cas devait être examiné par un comité quadripartite. Or, il est gelé depuis la venue au pouvoir de la droite nationaliste israélienne. “La deuxième catégorie est constituée par les anciens réfugiés dont le cas doit être examiné en tant que condition fondamentale pour parachever l’opération de paix”.

Melhem Karam: - Peut-on accuser les Palestiniens, après l’accord d’Oslo, d’avoir torpillé la coordination entre les pays arabes de l’étau?

Le président Arafat: “Le dernier sommet arabe a prouvé qu’il existe une coordination parfaite. A titre d’exemple, ma dernière visite à Damas après le sommet arabe, témoigne de la persistance de la consultation et de l’échange de vues. De même que mes visites à mes frères en Egypte, en Jordanie et mes contacts permanents avec les frères au Liban”.

L’IMPLANTATION, UN CRIME

Melhem Karam: - Existe-t-il beaucoup de Palestiniens parmi les nouveaux naturalisés au Liban? Le président Arafat: “Leur nombre est très réduit”.

Melhem Karam: - Et l’implantation?

Le président Arafat m’interrompt pour dire: “L’implantation est, à notre avis, un crime”.

Melhem Karam: - Mais elle reste posée?

Le président Arafat: “Non, elle n’est pas posée et ne le sera pas dans l’optique de tout Palestinien. Nous considérons l’implantation comme portant atteinte à la cause palestinienne”.

Melhem Karam: - Quelle action palestinienne est envisagée face à la décision israélienne de construire 2.900 nouvelles unités de logement?

Le président Arafat: “Je reprendrai ce que j’ai dit, aujourd’hui, à la conférence des ministres arabes des A.E. J'ai dit: Il est vrai que Jérusalem est la capitale de l’Etat de Palestine, mais elle n'est pas la propriété exclusive des Palestiniens. C'est un sujet pressant et fondamental pour les Palestiniens, autant que pour les Arabes, les chrétiens et les musulmans”.

Melhem Karam: - Votre visite au Japon, la considérez-vous comme l'indice d’une action palestinienne loin des forces traditionnelles?

Le président Arafat: “Non, pas du tout. Je voudrais enregistrer ici que cette visite au Japon a été réussie, bien qu’elle fut la troisième. Mais pour la première fois, il m’a été donné de rencontrer l’empereur. Il s’agit d’une attitude japonaise envers la Palestine, la cause palestinienne et le peuple palestinien”.

QUID DE LA CONFERENCE DU CAIRE?

Melhem Karam: - Y a-t-il une possibilité que la conférence économique devant tenir ses assises en Novembre soit ajournée, en raison des divergences entre l’Egypte et Israël, Le Caire insistant pour la réalisation de progrès dans le processus de paix?

Le président Arafat: “L’Egypte est avec la tenue de cette conférencce, mais sous conditions, ainsi que l'a déclaré, dernièrement, le président Hosni Moubarak. Il pose comme condition pour son succès, des progrès dans le processus de paix, surtout sur le volet palestinien et, parallèlement, sur les volets syrien et libanais. Telle est la position égyptienne; nous en sommes fiers et remercions le président Moubarak”.

Melhem Karam: - “Comment qualifiez-vous vos relations avec l’Arabie séoudite et le roi Fahd?

Le président Arafat: “Nous vouons au roi Fahd toute estime. Nous maintenons le contact avec les frères en A. séoudite et les mettons au courant de la situation au fur et à mesure que des développements se produisent. J’ai dépêché auprès d’eux plusieurs délégations et, la dernière fois, je leur ai envoyé une lettre après ma rencontre avec Netanyahu, par l’intermédiaire du prince Mohamed Ben Nayef, ambassadeur du royaume en Italie, afin de les informer de la teneur de mon entretien avec le premier ministre israélien. "Je suis fier de ma relation avec l'Arabie séoudite et le roi Fahd. J'ai rencontré, personnellement, cheikh Zayed à Genève que j’ai informé de la situation dans ses détails. Je suis allé à Tunis et j'ai mis le président Zein el-Abidine Ben Ali au courant de la conjoncture dans son ensemble; de même que les frères au Yémen, en Mauritanie, à Bahrein, Qatar, au sultanat d’Oman, en Syrie, en Jordanie et au Liban. Nous n’oublions pas l’hospitalité que nous a accordée le président Ben Ali”.

Melhem Karam: - Comment évaluez-vous les retombées de la dernière visite de Netanyahu à Washington, au double plan palestinien et israélien?

Le président Arafat: “Le gouvernement israélien tente, actuellement, de profiter du fait pour l’Administration US d’être occupée par les élections présidentielles.”

L’OPTION “LIBAN, D'ABORD”, ABANDONNEE

Melhem Karam: - Que pensez-vous de l’option “Liban, d’abord”?

Le président Arafat: “Elle a été abandonnée définitivement”.

Melhem Karam: - La scène libanaise court-elle quelque danger du fait des menaces proférées par Lahad?

Le président Arafat: “Non, Lahad est trop faible pour avoir quelque influence au Liban”.

Melhem Karam: - Auriez-vous des renseignements à propos des attentats perpétrés en Arabie séoudite contre les forces américaines?

Le président Arafat: “Je ne dispose pas de renseignements à ce sujet”.

Melhem Karam: - Le Liban connaîtra-t-il une période de stabilité, d’entente et de prospérité?

Le président Arafat: “La situation au Liban est liée au processus de paix. Nous faisons face à un nouvel ordre mondial qui peut être à nos dépens en tant que nation arabe, à moins que nous puissions nous associer à son élaboration”.

LA SUCCESSION DE ARAFAT, OUVERTE?

Melhem Karam: - On parle déjà d’une éventuelle succession d’Abou-Ammar et on cite entre autres noms ceux de Mahmoud Abbas et de Dahlan…

Le président Arafat: “Dahlan est un officier et seul le comité exécutif de l’OLP décide de la succession”.

Melhem Karam: - L’Autorité palestinienne peut-elle demander l’arrêt de la normalisation (avec Israël) entreprise ou envisagée par certains Etats arabes?

Le président Arafat: “C’est l’une des décisions du sommet arabe”.

Melhem Karam: - On dit que des abus sécuritaires précédemment condamnés par Arafat, sont actuellement pratiqués avec son accord par certains de ses organismes…

Le président Arafat: “Donnez-moi un seul exemple sur cela. Existe-t-il au monde un Etat où des abus ne se commettent pas? Nous sommes avec la démocratie et nos élections ont été supervisées par des contrôleurs internationaux ayant leur prestige, tels le président Jimmy Carter, le président du Portugal, Andreson, ancien chef de la diplomatie suédoise. “Nous sauvegarderons notre démocratie et préserverons notre système et nos lois. De toute façon, ceux qui ont été reconnus coupables d’abus ont été châtiés”.

Melhem Karam: - Pensez-vous que l’Europe, si l’Amérique adoptait une attitude partiale, pourrait prendre le parti des Arabes et les soutenir?

Le président Arafat: “L’Europe adopte maintenant une position importante, d’autant que l’Union européenne consolide ses assises par l’adhésion de nouveaux Etats membres. Puis, ses possibilités politiques, économiques et militaires nous permettent de compter sur elle”.

Melhem Karam: - Pourquoi manifestez-vous une affection spéciale à la France?

Le président Arafat: “Parce que les Français adoptent une position franche envers toute cause arabe qu’ils soutiennent. Ceci n’est pas nouveau”.

Melhem Karam: - Et qu’en est-il de vos relations avec la Russie?

Le président Arafat: "Nous sommes fiers de ces relations qui sont solides étant renforcées par le comité russo-palestinien permanent”.

Melhem Karam: - Comment sont vos rapports avec “Hamas” et pourquoi, en ce moment précis, avez-vous élargi ses activistes et ses cadres? Vous attendez-vous à la relance de l’Intifada et des opérations-suicide si les négociations venaient à échouer?

Le président Arafat: “Nos relations avec “Hamas” sont motivées par le souci de préserver l’ordre et la loi, à l’ombre de la démocratie palestinienne dont nous sommes fiers".

Melhem Karam: - Qu’est-ce qui a arrêté les attentats-suicide de "Hamas” et du “Jihad islamique” depuis plus de six mois: sont-ces des raisons politiques ou sécuritaires?

Le président Arafat: “Demandez-leur ce qui est arrivé entre eux et le chef du mouvement “Ayal”, Abchay Rafif qui a fait des aveux au “Jérusalem Post dont je vous donnerai un exemplaire, “il a reconnu avoir rencontré les chefs de “Hamas” et du Jihad islamique”, le mouvement "Ayal” ayant commandité l’assassinat de Rabin, mon associé dans l’opération de la paix. Il a avoué les avoir rencontrés à cinq reprises et s’être entendu avec eux sur quelque chose d’important, à savoir: frapper l’opération de paix”.

JERUSALEM EST NOTRE CAPITALE

Melhem Karam: - On dit que vos services auraient coordonné avec le “Shin Bet” afin de démanteler les cellules suicidaires...

Le président Arafat: “Nous n’avons coordonné avec personne à ce sujet, mais nous œuvrons aux fins d’appliquer la loi et les règlements dans l’Etat démocratique de Palestine”.

Melhem Karam: - Les Israéliens se comportent sur la base que Jérusalem est leur capitale éternelle. Qu’auriez-vous à leur répondre?

Le président Arafat: “Et moi je me comporte sur la base que Jérusalem est la capitale de la Palestine, qu’ils le veuillent ou pas. Que celui à qui cela ne plaît pas boive la mer”.

Melhem Karam: - Seriez-vous contraint de fermer la “Maison d’Orient”, comme vous avez fermé d’autres bureaux?

Le président Arafat m’interrompt et répond avec vivacité: “Nous n’avons fermé aucune institution relevant de l’OLP. La “Maison d’Orient” dépend de l’organisation. Nous l’avons ouverte quand nous avons accepté de nous rendre à Madrid. Yitzhak Shamir, alors chef du gouvernement israélien, avait donné son accord, Netanyahu étant à l’époque le porte-parole de la délégation israélienne. Il savait, alors, que nous engagions les négociations à partir de cette institution”.

Melhem Karam: - Le 12 septembre courant, trois années se sont écoulées depuis la signature de l’accord d’Oslo: comment évaluez-vous les conséquences de cet accord et êtes-vous satisfait des résultats?

Au même moment, Abou-Ammar reçoit un Fax de Leila Chahid, représentante de l’Autorité palestinienne en France l’informant que le président Chirac lui demandait de fixer une date à sa visite à Paris en septembre ou au début d’octobre.

En réponse à ma question, le président Arafat émet ces réflexions: “Certains points n’ont pas été appliqués. Mais il est une chose importante que je voudrais souligner: Nous sommes un chiffre difficile dans l’équation du Proche-Orient; les événements l’ont prouvé. Le plus important par rapport à Oslo, consiste à préserver le peuple palestinien en tant que chiffre difficile sur la carte géo-politique dans la région proche-orientale”.

AUTOUR DE L’ACCORD D’OSLO

Melhem Karam: - Qu’auriez-vous à répondre à ceux qui vous blâment d’avoir signé l’accord d’Oslo en vous trouvant dans une situation inégale?

Le président Arafat: “Ceux-là n’ont pas compris le sens de l’intifada et son influence sur le cours des événements sur notre scène palestinienne et dans notre confrontation avec l’occupation israélienne, du propre aveu des Israéliens”.

Melhem Karam: - Pourquoi les négociations se trouvent-elles dans l’impasse et l'unique raison en est-elle l’accession du Likoud au pouvoir?

Le président Arafat: “L’accession de la droite nationaliste israélienne et les antagonismes ayant émergé au sein de l’alliance avec le Likoud”.

Melhem Karam: - Vous avez adressé au président Clinton un message demandant son intervention urgente pour arrêter la colonisation; quelle a été la réponse du chef de l’Exécutif américain?

Le président Arafat: “Il a répondu que les Américains n’approuvaient pas la colonisation”.

Melhem Karam: - Comment concevez-vous le rôle du parrain US en cette période électorale et en cas de sa réélection fera-t-il montre de plus de fermeté par rapport à vos doléances?

Le président Arafat: “Nous ne pouvons répondre à cette question avant que la situation s'éclaircisse”.

Melhem Karam: - Quelle est la solution possible à Hébron?

Le président Arafat: “Elle consiste dans l’application de l’accord conclu et nous n’acceptons d’en changer aucune lettre”.

COMMENT REGLER LE PROBLEME DE LA COLONISATION?

Melhem Karam: - L’accord d’Oslo stipule qu’à partir de mai 96, les négociations devaient commencer autour des problèmes des eaux, des frontières et des réfugiés...

Le président Arafat: “La dernière phase avait débuté le 5 mai dernier, mais le nouveau Cabinet israélien les a gelés, comme il a bloqué bien d’autres choses”.

Melhem Karam: - Comment peut-on régler le problème de la colonisation: dans le cadre d’un régime d’autonomie aux pouvoirs restreints, comme c’est le cas maintenant? Ou dans celui d’un Etat indépendant que vous vous employez à fonder, dans des circonstances particulièrement difficiles, le Likoud étant hostile à cet Etat?

Le président Arafat: “Il existe une détermination palestino-arabo-islamique, internationale et de la part des non-alignés à créer l’Etat palestinien. Qu’il me suffise de faire état au communiqué du “G7" qui affirme, avec celui de l’Union européenne, que l’Etat palestinien sera créé indubitablement, car cet Etat n’est pas une décision israélienne, mais palestinienne. Le nombre des pays qui reconnaîtront l’Etat palestinien sera supérieur à celui des pays qui reconnaissent l’Etat hébreu”.

Melhem Karam: - Redoutez-vous le danger d’un “coup d’Etat” contre vous, tel qu’appelé par vos adversaires, conséquemment à l’accroissement du mécontentement de la rue palestinienne?

Le président Arafat répond avec le sourire: “Un coup d’Etat? Le peuple palestinien est l’objet de notre fierté. Il conserve un moral élevé, en dépit des difficultés auxquelles il se trouve en butte. Cela prouve que ce peuple triomphera, en définitive, s’il plaît à Dieu”.

Photocopie du “Jerusalem Post” consignant l’aveu de Abchay Rafif, chef du mouvement “Ayal” qui a commandité l’assassinat de Rabin: il reconnaît avoir rencontré à cinq reprises des responsables de “Hamas” et du “Jihad islamique”.

ET SI LES NEGOCIATIONS VENAIENT A S’EFFONDRER?

Melhem Karam: - En cas d’effondrement des négociations, l’Autorité palestinienne se retirerait-elle de Gaza et de Cisjordanie ou y resterait-elle? Et le maintien des institutions palestiniennes à Tunis, aurait-il pour but d’accueillir les Palestiniens de l'intérieur?

Le président Arafat: “Toutes les possibilités sont posées”.

Melhem Karam: - Pourquoi, à votre avis, Israël n’a pas encore libéré cheikh Ahmed Yassine, en dépit de son mauvais état de santé?

Le président Arafat: “C’est l’une des violations des 34 points que nous avons consignés contre Israël”.

Melhem Karam: - Maintenez-vous le contact avec le président Hafez Assad?

Le président Arafat: “Après le sommet arabe, j’ai pris contact avec le président Assad, pour le mettre au courant de la teneur de mon entrevue avec Netanyahu”.

Melhem Karam: - Croyez-vous possible de signer la paix avec les Israéliens, sans que des progrès soient enregistrés sur les volets syrien et libanais?

Le président Arafat: “Nous ne reconnaissons de paix juste, globale et permanente, sans la réalisation de progrès au niveau des volets palestinien, syrien et libanais”.

Melhem Karam: - Quelle est la nature des relations palestiniennes avec les pays du Golfe, en particulier l’Arabie séoudite et le Koweit qui refusent dese réconciller avec vous?

Le président Arafat: “Nos relations avec tous ces pays sont excellentes. Cependant, le Koweit reste sur ses positions avec nous et avec d’autres”.

Melhem Karam: - Est-il vrai que vous avez préparé les visites de Shimon Pérès et Rabin à Qatar et au sultanat d’Oman?

Le président Arafat: “Je ne m’immisce pas dans de tels sujets”.

Melhem Karam: - La colonisation est-elle une bombe à retardement qui pourrait faire exploser la région, à plus ou moins brève échéance, comme ce fut le cas en Bosnie?

Le président Arafat: “Oui, la colonisation peut torpiller l’opération de paix”.

Melhem Karam: - Comment faites-vous face au plan de Netanyahu visant à rapatrier le plus grand nombre de juifs: serait-ce par l’accroissement des naissances, chaque Palestinien étant appelé à avoir une douzaine d’enfants, comme vous l’avez dit à Naplouse?

Le président Arafat: “De toute façon, nous n’avons aucun problème par rapport à la croissance démographique”.

Melhem Karam: - Quelle est la différence entre la manière de négocier de Rabin, Pérès et Netanyahu? Pouvez-vous vous entendre avec un gouvernement du Likoud qui ne reconnaît pas, en fait, votre existence?

Le président Arafat: “Netanyahu m’a reconnu en me rencontrant et les sondages israéliens indiquent que 82 pour cent du peuple israélien étaient en faveur de notre rencontre”.

Melhem Karam: - On sent dans vos derniers discours que votre patience est à bout...

Le président Arafat: “Je ne cesse de dire que la patience a des limites. Je l’ai répété lors de la réunion de la Ligue arabe et je le redirai chaque jour”.

Melhem Karam: - N’y a-t-il donc pas d’amélioration dans la situation?

Le président Arafat: “Je répéte que la patience a des limites”.

Melhem Karam: - Si l’Etat palestinien était créé...

Le président Arafat m’interrompt pour dire: “L’Etat palestinien sera créé sans aucun doute...

Melhem Karam: - Le jour où cet Etat sera créé, Abou-Ammar troquera-t-il sa tenue “Kaki” contre un veston et une cravate?

Le président Arafat: “N’oubliez pas que je porte l’uniforme parce que je suis le commandant en chef des forces palestiniennes. Tant que je le serai, je continuerai à revêtir la tenue “Kaki”.