BLOC-NOTES
THE UGLY AMERICAN *
Bill Clinton finira par nous rendre Saddam Hussein sympathique. Réussir l'exploit de mettre les Arabes du côté de l'Irak, alors que tous abominent le maître de Bagdad, est certainement la plus grande réalisation de la présidence Clinton. Même le Koweit, qui a souffert mille morts du fait de la féroce mégalomanie du sanguinaire dictateur irakien, se voit contraint de prendre ses distances vis-à-vis du protecteur américain. Croire un seul instant que l’administration américaine et les stratèges de la CIA, en essayant de transformer le peuple irakien en chair à pâté, agissent par altruisme et sont poussés par une passion soudaine et ravageuse pour les Kurdes est aussi risible que la ferveur avec laquelle l'ambassadeur Jones a vanté l’excellente tenue des élections libanaises. A l'entendre, les Suédois, voire les Suisses n’ont jamais pu faire mieux que notre ministère de l'Intérieur. Même Michel Murr - qui pourtant n’a pas froid aux yeux - ne s'est laissé aller jusque là. Pourquoi ce déploiement militaire disproportionné en Irak et ce déploiement de charme inusité au Liban? On comprendra volontiers que Saddam Hussein est quelqu’un de trop précieux pour les Américains, d’une part parce qu’ils s’en servent comme d’une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête des Arabes du Golfe; d’autre part, parce que le malmener pourrait assurer, en novembre, la victoire de Bill Clinton, en transformant, aux yeux de l’électeur américain, un président assez terne en un mélange de Dwight Eisenhower et de John Kennedy. Ce n'est évidemment pas le cas du Liban. Pour le Liban, l’intérêt U.S. provient d’un meilleur sentiment, une sorte d'allergie pour les Chrétiens et plus particulièrement pour la pire espèce d’entre eux: les Maronites. Les Chrétiens ne possèdent ni scud, ni armes chimiques ou bactériologiques, ni réacteurs nucléaires, ni uranium enrichi. De plus, ils ne se proposent ni d’envahir le Koweit, ni d’occuper Israël, ni d’annexer la Syrie. Alors pourquoi? Parce que, répondent certains analystes, les Américains voient dans les Chrétiens, surtout dans les Maronites, les véhicules de la culture française, qui est bien plus dangereuse que la pire occupation militaire, parce que consentie, assimilée, séculaire et contagieuse. Selon ces mêmes analystes, pour Washington, tant que les Maronites auront leur mot à dire dans le pays, tant qu’ils tiendront le haut du pavé politique, tant qu’ils demeureront une composante essentielle et incontournable de ce peuple, les Français auront pied au Moyen-Orient et de cela, les Américains n'en veulent à aucun prix. On raconte que lorsque le patriarche Khoreiche avait été reçu à la Maison-Blanche, la première question que lui avait posée le président Reagan était de savoir pourquoi le patriarcat célébrait chaque année une messe spéciale aux intentions de la France. Accusés ainsi d’offrir un terrain propice à l’enracinement de la France dans cette partie du monde - peut-être la plus importante de toutes pour les intérêts US - les Américains, toujours d'après ces analystes, auraient décidé de s’attaquer à l’origine du mal en “miniaturisant” les Maronites. D’où ces élections qui font jubiler Mr Jones. Surtout celles de Beyrouth où la présence maronite a été superbement ignorée pour ne pas dire absolument dénaturée. A cela, il faut ajouter la francophonie, une nouvelle invention française dans laquelle les Chrétiens libanais se sont taillé une place de choix qui fait ombrage à la prétention d’universalité de l'anglais en général et de sa primauté au Liban en particulier. En 1976, l’envoyé spécial du président américain, un certain Brown, offrait au président Frangié - qui l’a mis à la porte - de déporter les Chrétiens vers de lointains rivages, sous prétexte de les mettre à l’abri des massacres. Aujourd’hui, Washington tente de les reléguer aux oubliettes. Comme je me sens trop vieille pour jouer les pionniers, en allant disputer leurs réserves à ce qui reste des Peaux-Rouges et comme les oubliettes ne me conviennent pas, vu que je suis claustrophobe, je m’en vais me reconvertir à l'anglais, à commencer par le titre de cette page-ci du Bloc-note.
* Film américain (1963) joué par Marlon Brando, d’après le roman de William J. Lederer et Eugene Burdick.
ALINE LAHOUD.