LA TRIBUNE

PROCESSUS DE DEVALORISATION

Quelle image du pays la nouvelle Chambre des députés donne-t-elle? Quelle image du pays la compétition électorale elle-même a-t-elle donné durant cinq semaines? Pour qui, pour quoi les électeurs ont-ils déposé leur bulletin dans l’urne? Quels motifs, quel espoir les ont mobilisés? Candidats et électeurs ont joué le jeu de la démocratie comme on joue à une course de chevaux (truquée). Les députés élus en 1992 avaient terminé leur mandat. Le départ était donné pour une nouvelle course. Nous voici à l’arrivée. Les paris sont clôturés. On ramasse la mise et pour quatre nouvelles années, c’est à l’intérieur de l’enceinte parlementaire que le jeu va se poursuivre sous une autre forme, pendant que les électeurs iront vaquer à leurs affaires sans plus savoir ce qui se fera en leur nom, sans davantage se préoccuper du mandat qu’ils ont donné. Mandat, d’ailleurs, pour quoi faire? La gestion de l’Etat se poursuivra comme une affaire personnelle de même que la bataille électorale fut une affaire personnelle. Une bataille de familles, une bataille de notabilités, une bataille de portraits. Qui demandera des comptes à qui?

***

Nous en sommes encore à la démocratie des slogans. Et le député qui est censé incarner les aspirations de ses électeurs, n’est en réalité pour eux qu’un intercesseur. De programmes, il n’a jamais été question. Entre électeur et candidat, tout se ramène à cette proposition: “Faites-moi confiance, je vous protègerais et vous servirais”. Relation purement personnelle. Comment en serait-il autrement dès lors que la candidature ne revêt que la forme d’une ambition personnelle? Il y a là une des séquelles de l’esprit féodal alors que ne subsiste un vestige de féodalité terrienne que dans certaines régions, comme le Chouf par exemple et un peu au Nord. En revanche, un Hezbollah seul s’affirme de plus en plus avec un projet peut-être national et, en tous cas, une action sociale. Qu’on puisse expliquer et peut-être justifier un tel état des choses, c’est possible. Ce qui est troublant, c’est qu’aucun effort n’est fait pour faire évoluer cette sorte de prétendue démocratie. Plus exactement, tous les efforts tentés épisodiquement au cours de l’histoire récente, singulièrement avant 1975, ont tourné court. L’esprit de famille, la relation personnelle, les habitudes du type tribal ont toujours prévalu. Comme disait l’autre: plus ça change, plus c’est la même chose. En façade du moins. La façade parlementaire précisément. Au niveau populaire, on vote certes toujours dans le même esprit, pour les mêmes motivations ("le vote utile” ou le vote de fidélité tribale). On peut supposer, cependant, que l’attitude générale vis-à-vis des élus et de l’institution parlementaire telle qu’elle fonctionne est en train de se modifier dans le sens d’un plus grand scepticisme, ouvrant la voie à une généralisation de la corruption. La qualité de député n’est-elle pas déjà dévaluée par l’augmentation du nombre des sièges - et, on l’a vu, par l’extraordinaire multiplication du nombre des candidats? Comment prendre encore au sérieux une institution à laquelle tant de Tartempions prétendent accéder et qui se prennent pour des notables représentatifs parce que leurs portraits ornent les murs de la ville et les poteaux indicateurs? On a ouvert les vannes et la fonction et l’institution se trouvent ridiculisées par ceux-là mêmes qui les convoitent. Que cela soit intentionnel ou non, ce glissement vers une dévalorisation du système fait partie de l’opération de remodelage Liban.

***

L’existence d’un parlement élu ne suffit pas à caractériser un régime démocratique. Les assemblées élues existent aussi dans des pays à régime autoritaire ou dictatorial. Il n’y a pas de démocratie sans véritable contrôle des pouvoirs. Contrôle de l’Exécutif par le Législatif et contrôle du Législatif par le vote populaire (libre) tous les quatre ans. Cela implique un dialogue ouvert, un débat public sur ce pour quoi on vote. Dès lors, le scrutin revêt un sens: sanction d’une gestion passée, mandat pour l’exécution d’un programme. On en est bien loin. Non seulement on est loin de ces principes, mais allez interroger là-dessus n’importe quel électeur à travers le pays et il vous rira au nez. Et s’il se livre au panachage des listes, ce n’est que par une sorte d’esprit de vendetta poursuivi par des moyens pacifiques. Il y a pourtant des bonnes volontés et des dévouements à la chose publique, mais les promoteurs d’une évolution des mœurs politiques et électorales apparaissent comme des utopistes. Ils peuvent trouver audience dans l’intervalle de deux législatures. Mais dès que la campagne électorale s’ouvre, c’est le réalisme qui prévaut avec son cortège d’intrigues familiales et communautaires sur lesquelles se greffent la pression de l’argent-roi et celle des détenteurs du pouvoir qui entendent perpétuer leurs privilèges. Et tout est à recommencer.

RENE AGGIOURI.