Répondant à l’Invitation de Rafic Hariri
LE GENERAL MICHEL AOUN:
“LES OBSTACLES A MON RETOUR AU PAYS PERSISTENT”
Dimanche 15 septembre les élections au Liban ont pris fin, période mouvementée, surtout pour un pays qui réinvente les règles du jeu et donne libre cours à la créativité. Peu, en effet, ont autant innové en matière de listes électorales, candidats préétablis et dépouillement des bulletins de vote. Le Liban restera dans les esprits comme l'unique pays à connaître les résultats du scrutin avant le coup de départ. Tous les coups sont permis à M. Hariri, tant que ce dernier continue à faire miroiter des images d’un “Manhattan sur Méditerranée”. Et à cause de tant de désillusions accumulées, il est tentant de se raccrocher au discours prometteur de “M. Miracle". Comment ne pas douter de la situation surréaliste de Beyrouth? Certes, les nouvelles infrastructures prévues sont alléchantes et les épures d’artistes sur papier glacé parfaites, mais tout ce séduisant programme n’impressionne qu’au premier coup d’œil. Rafic Hariri dépense et se dépense sans compter, afin de persuader les “hercules financiers” à investir. Que le Liban soit vampirisé par les puissances étrangères n’est plus un fait à discuter. Reste que, maintenant, l’enthousiasme de départ décline: les investisseurs fantômes restent invisibles et l'argent fait cruellement défaut. Malgré les apparences, la Beyrouth futuriste du béton armé n'est pas pour demain… Présent dans l'actualité bien que dans l’ombre, nous avons demandé au général Aoun son point de vue sur les élections et les conditions de son retour. D’aucuns se rappellent l’habile message lancé par le Premier ministre au général Aoun: “Soyez le bienvenu”. Qu’en est-il vraiment?
Geneviève Detroz: -“La Revue du Liban” a recueilli à chaud votre réaction face aux événements d’avril; cinq mois plus tard, qu’en pensez-vous?
Général M. Aoun: “M. Pérès se trouvait en période électorale. Les opérations-suicides à l’intérieur du pays dérangeaient Israël pour sa sécurité et cela menaçait l'ex-Premier ministre israélien. “Il pensa apaiser l’opinion publique en entreprenant l’opération des “Grappes de la colère”. Mais les résultats se sont retournés contre lui. Il n’a pas sauvé sa position de Premier ministre et a entaché sa réputation devant l’opinion internationale. “Cana, c'est Sabra et Chatila renversé. L’opération menée dans le temps contre les civils palestiniens a évincé M. Begin du pouvoir. “Cana a eu les mêmes tenants et aboutissants”.
G.D.: - Quel est l’avenir du Liban-Sud et des relations libano-israéliennes?
G.M.A.: “Encore une fois, le Liban fut le territoire où se déroulaient les guerres des autres. Le schéma traditionnel se répète inlassablement. Si on découple “Liban-Israël” et “Syrie-Israël” avec un gouvernement indépendant à Beyrouth, tout change. “Je voudrais souligner que, lors des négociations de paix à Washington, les propositions israéliennes ne contenaient aucune prétention territoriale concernant les eaux du Liban. Cette propagande à propos des ressources hydrauliques et les problèmes syro-israéliens retardent toute solution.”
G.D.: - Quelle a été votre réaction par rapport à l’assassinat de Yitzhak Rabin?
G.M.A.: “Je ne sais pas si les peuples étaient tant en deuil suite à cette mort. Officiellement, les gouvernements semblaient attristés, car la paix au P.O se fait, malheureusement, entre les régimes et non entre les peuples. “Mes propos actuels sont tenus depuis bien des années et je sais que je me répète… (rires) “Certes, les gens qui font des propositions à la légère ou encore mensongères, peuvent changer plus souvent de discours. Mais mes convictions profondes et les constantes historiques font que je me répète”.
ELECTIONS FALSIFIEES
G.D.: Qu’avez-vous à dire sur les élections qui se sont déroulées au Liban?
G.M.A.: “C’est la falsification la plus totale. Même le ministre de l’Intérieur, censé être le garant de leur bon déroulement, est lui-même impliqué dans cette fourberie. “La loi électorale néglige toute opposition, c'est pourquoi le Mont-Liban a été subdivisé en petits départements pour éviter une opposition majoritaire. “La nouveauté c'est que tout le monde a voté, même les morts! “Menaces proférées contre les électeurs, listes civiles falsifiées, tant et plus… “Je pense que toutes les instances internationales sont au courant, mais n'agissent pas. En passant tout sous silence, le Liban est un interlocuteur éliminé, donc simplifié”.
G.D.: - Quel aurait été votre discours si vous aviez été présent et candidat aux élections?
G.M.A.: “Que vous répondre? Il n’y a rien à entreprendre au Liban en ce moment. Je ne peux rien promettre aux Libanais, puisque le pouvoir ne dépend pas de moi. C’est la raison pour laquelle on demande le boycott des élections. “Etant au pouvoir en ce moment, même Michel Aoun devrait plier face à l’occupant…"
G.D.: - Est-ce que l’importance du “Hezbollah” vous préoccupe? Imaginez-vous une dérive à l’algérienne?
G.M.A.: "Non, c’est une action plus isolée. “Pour en revenir à la fausseté des élections, il y a eu un vif désaccord entre différents groupes en ce qui concerne la liste électorale du Liban-Sud. "Cela aurait pu entraîner une confrontation entre “Amal” et le “Hezbollah”. Ces derniers furent invités à dîner avec beaucoup de courtoisie. Ils y trouvèrent les recommandations du “décideur” des listes communes toutes préparées, le partage des places et un programme à suivre bien que les groupes soient historiquement en conflit”.
LA RECONSTRUCTION, UN BLUFF...
G.D.: Croyez-vous en la reconstruction (providentielle) de Beyrouth?
G.M.A.: “J’ai toujours dit que c’était un bluff. Le processus de développement d’une reconstruction doit obéir à une certaine loi: il nécessite une demande avant qu’on puisse faire une offre. “Une société privée est incapable de construire toute une ville et les ayants-droit sont partis s’installer en dehors du centre de Beyrouth. “Qui va occuper le centre-ville? Les étrangers et quels étrangers? “Pour un pays qui manque d’énergie, comment alimenter les tours futuristes prévues? Tout est fait contre la logique”.
G.D.: - Que soutenez-vous de ces propositions: “Le Liban n’existe plus” - “Le Liban est en voie de disparition” - “Le Liban doit se réinventer, il est temps d’agir”.
G.M.A.: “La troisième. J’y crois encore et je pense que les donnes vont changer au P.O. d’un point de vue international. Il faudra s’adapter à la situation, car le souvenir seul ne pourra fonder ma politique”.
DEPUIS LE 28 AOUT UN RETOUR EN SUSPENS
G.D.: - Votre exil est officiellement terminé. Que va-t-il se passer?
G.M.A.: “Les obstacles à mon retour persistent. Notamment les décisions prises par le gouvernement Hoss qui bloquent mes comptes en banque, gèlent mon droit à la propriété, mon salaire, ma retraite... “Ensuite, en tant qu’ancien commandant en chef des forces armées libanaises et ex-Premier ministre, j’ai droit à une protection officielle. Si l’Etat libanais ne reconnaît pas et n’annule pas ces décisions, comment puis-je avoir confiance dans ce retour au Liban? “Ils gardent ce problème de lois arbitraires sous silence, mais je soulève cette question. Car en dépit des messages officiels de bienvenue, matériellement pour l’instant, je ne peux retourner au Liban”.
G.D.: - Qui peut faire avancer les choses?
G.M.A.: “Le gouvernement libanais, d’abord. Mais ce n’est pas seulement une décision régionale et un problème libano-libanais, car les instances internationales entrent en compte. Je suis en train de constituer un dossier à l’aide d’un avocat qui plaidera ma cause devant l’instance juridique appropriée”.
G.D.: - La Cour internationale?
G.M.A.: “Je ne sais pas. C’est le travail de l’avocat.”
G.D.: - Comment réagissez-vous face au message officiel de Rafic Hariri concernant votre retour?
G.M.A.: “Cette invitation n’a aucune crédibilité si elle n’est pas suivie de mesures pratiques. Les élections terminées; j’attends des signes concrets. “Si M. Hariri forme le prochain gouvernement (et il n’y a pas de doute à cela), il devra vraiment décider. “J’ai qualifié son message officiel de “bonne intention”.
L’entrée de la résidence de l’ex-Premier ministre libanais est toujours maintenue sous surveillance.
LE POUVOIR EN PLACE NE PEUT PAS DECIDER
G.D.: - Au Liban, souhaitez-vous discuter avec le pouvoir en place ou mener un mouvement indépendant?
G.M.A.: “Je n’ai pas le choix. Le mouvement indépendant est obligatoire, car pourquoi discuter longuement avec un pouvoir en place qui ne peut pas décider? “Beaucoup de Libanais ne savent pas l’action que j’ai menée dans l’ombre toutes ces années. La discrétion était de rigueur pour faciliter les démarches. “On peut faire beaucoup de choses, même en dehors des médias”!
G.D.: - Est-ce que beaucoup d'autres expatriés comptent rentrer en même temps que vous?
G.M.A.: “Oui, s’il n’y a plus de problèmes. Je dois engager ma responsabilité personnelle vis-à-vis d’eux”.
G.D.: - Imaginez un face à face avec la personne que je vais vous citer; que lui diriez-vous? Le président Hraoui?
G.M.A.: “Je n’ai rien à lui dire”.
G.D.: - Rafic Hariri?
G.M.A.: “Je n’ai rien à lui dire”.
G.D.: - Samir Geagea?
G.M.A.: “Qu’il aurait dû m'écouter.”
G.D.: - Quel est votre souhait et à quand la date de votre retour au Liban?
G.M.A.: “J’ai l’intention de pouvoir fêter Noël dans mon village natal à Haret Hreik dans la banlieue-Sud de Beyrouth, en invitant Mohammed Hussein Fadlallah à assister à la messe, car il habite tout près. “Alors, à tous ceux qui y croient, le rendez-vous est pris pour le 24 décembre”.
GENEVIEVE DETROZ