BLOC-NOTES
BON GRE, MALGRE
Que le président Chirac ait jugé, par la voix de Jacques Rummelhardt, porte-parole du Quai d’Orsay, les élections législatives au Liban comme “un facteur politique encourageant” n’a rien de surprenant. Nous comprenons fort bien que Damas ayant été le décideur et le maître d’œuvre de la consultation, l’Elysée ne pouvait crier au trucage sans risquer de voir sa cote d’amour tomber en chute libre sur les bords du Barada. Après tout, si comme le disait Henri IV, Paris vaut bien une messe, le flirt franco-syrien vaut bien une entorse à la démocratie. Sans oublier une fleur à l’ami Hariri, déjà Grand-Croix de la Légion d’honneur et peut-être demain grand maître de l’ordre du bain dans lequel il nous a mis jusqu’au cou. “Encourageant”, le résultat des législatives? Pour qui? Pour quoi? Comment? Questions de pure réthorique, puisque cela l’a certainement été, sinon pour les Libanais, du moins pour leur Premier ministre qui, en vieil habitué de la récidive, a sauté sur l’audiovisuel, accusé de semer l’anarchie dans un Etat aseptisé à la suédoise, où seule la loi fait force de loi. Il faut dire que notre cheikh Rafic, qui aime avoir les coudées franches, se sentait gêné aux entournures dans une surface médiatique aux angles de laquelle il se faisait plein de bleus à l’âme. Cela devait cesser. En effet, à peine sorti des élections, après avoir (non sans peine) sauvé une grande partie de sa basse-cour, mais non sans y laisser quand même quelques plumes, le voilà qui se précipite sur l’audiovisuel, docilement secondé par le machin-truc pompeusement baptisé Conseil Supérieur de l’Audiovisuel ou CSA. Et à propos de CSA, à qui compte-t-on faire avaler que ce CSA, et ce CSA seul, n’a jugé recevables - en toute âme et conscience - que les demandes de la LBCI (Lebanese Brodcasting Corporation International), de la Future Television, de la MTV et de la NBN (National Brodcasting Network), et comme stations de radio de première catégorie, que la société de la Future, la NBN et Radio Liban Libre? Le gouvernement aurait-il été tellement terrorisé par les ukases du CSA qu’il l’a suivi comme un toutou? Loin de nous l’idée de faire du mauvais esprit. Mais quelle heureuse coïncidence! Car, ce n’est évidemment que pure coïncidence si la Future appartient à M. Hariri (mais oui, comme c’est drôle!), que la MTV soit la propriété du frère du ministre de l’Intérieur et que la NBN revienne à M. Nabih Berri. Reste à savoir comment la LBCI a échappé au massacre, une LBCI bien assagie, il est vrai. Est-ce pour éviter de provoquer l’une de ces colères homériques du président Hraoui? A-t-on voulu ménager l’humeur chatouilleuse de ses actionnaires? A-t-on jugé exagéré de serrer, un cran de plus, l’étau autour de Bkerké, ou bien enfin, pour faire preuve (quelle délicate attention!) de mansuétude et de tolérance vis-à-vis d’un Est politique qui se retrouve dépouillé presque jusqu’au nu intégral? Pour être juste, il faut reconnaître que trois des quatre stations autorisées sont les meilleures. Mais cela ne veut pas dire qu’il faille disqualifier toutes les autres. Surtout quand le choix opéré frise l’indécence. Néanmoins, admettons, nos gouvernants nous ayant habitués à un style où l’arrogance le dispute à l’effronterie. Mais qu’en est-il de la NBN? Comment peut-on supprimer des stations qui ont déjà pignon sur rue et un audimat non négligeable pour accorder une licence à une station qui n’existe pas? Le CSA-Nostradamus a-t-il réussi à se projeter dans l’avenir pour décider que NBN sera conforme aux conditions exigées? Et si cette NBN devait ne pas l’être, qui oserait aller le lui dire sans risquer de provoquer une crise institutionnelle et un embouteillage monstre sur la route de Damas?… Au train où file le régime, on devrait, sans doute, se demander à quand le tour des imprimés? A quand un Conseil Supérieur de la Presse qui n’autoriserait plus que quatre ou cinq journaux «agréés», le tout assorti d’un parti unique, dans le cadre d’une démocratie de 99,99%? Une dernière question enfin (il en reste tellement à poser): le projet de l’équipement du Liban en muselières sera-t-il mis en adjudication ou concédé de gré à gré et ce, bon gré malgré selon la coutume déjà solidement établie?
ALINE LAHOUD.