LA TRIBUNE
ET D’ICI QUATRE ANS?...
Sorti triomphant de l’épreuve électorale, M. Hariri peut espérer rester à la tête du gouvernement pour la durée de la Législature. Ne doit-il pas, en effet, continuer de contrôler l’exécution de son plan de bâtisseur? M. Hariri a deux préoccupations majeures et concomitantes: ce plan de construction précisément et la situation au Liban-Sud. Tout le reste s’ordonne en fonction de ces deux priorités. Il n’y a plus qu’à lui souhaiter de réussir sans provoquer trop de remous sociaux, ni de dégâts sur le tissu humain de ce pays. Depuis son arrivée au pouvoir, on savait qu’on était parti pour 25 ans (durée du plan de Solidère). Le bulldozer est en marche. Mais si vingt-cinq ans c’est beaucoup pour le simple citoyen que le déroulement de ces élections a profondément ébranlé, quatre ans c’est raisonnable pour méditer sur un autre aspect de l’avenir, un aspect plus fondamental que l’infrastructure physique de Beyrouth et de sa banlieue: le sort du régime politique libanais. Que deviendra-t-il à la fin de la nouvelle Législature? Quelle chance a-t-il d’évoluer en s’améliorant? Qui peut faire évoluer?
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Le point de départ de cette réflexion pourrait être ce dialogue avec un abstentionniste: - Je n’ai pas voté, dit-il. - Vous suivez le mot d’ordre de Raymond Eddé dont vous êtes, je crois, un fidèle. - Pas du tout. Mais je ne savais pas et je ne pouvais pas savoir pour qui voter, ni où, ni si je ne serais pas renvoyé, d’un bureau à l’autre à la recherche de mon nom sur les listes d’électeurs. “Le choix qui nous était offert, était entre une infinité de personnages dont les portraits ornaient les murs et les arbres. A part quelques chefs de file traditionnels et qui n’avaient d’ailleurs rien à proposer que leur autorité tribale, ou M. Elias Abou Rizk que son agitation gréviste, ou M. Najah Wakim sa contestation systématique, tous les autres nous étaient parfaitement inconnus. Des titres de médecin ou d’ingénieur ou de “serviteur du peuple” assortis d’un sourire aguichant, avec ou sans moustache, un regard engageant et parfois une aristocratique calvitie. C’était tout le programme”. - En gros, vous avez raison. Mais enfin, il s’agissait avant tout d’accomplir un devoir civique qui consiste à voter pour assurer le fonctionnement du système et pour perpétuer un régime démocratique et parlementaire. - Justement, il ne faut pas, le moins du monde contribuer à perpétuer un système faussé, une imposture. Je souhaiterais un boycottage comme une sorte de grève des électeurs. De même qu’on fait une grève du travail pour obtenir le changement des conditions du contrat, on ferait la grève des urnes pour imposer la modification des conditions du vote... - ... Mais les électeurs ne sont pas syndiqués! Et la majorité, on l’a bien vu, n’est pas sensible à cette rhétorique sur les principes. Elle a d’autres motivations, plus terre-à-terre. Et puis, rappelez-vous le boycott de 1992... - Depuis le temps qu’on parle de régulariser le système, qu’a-t-on fait? Strictement rien. “Le scrutin se déroule toujours dans le même désordre. Les listes des électeurs sont toujours faussées; l’électeur ne sait pas dans quel bureau de vote il doit se rendre; les dépenses électorales sont incontrôlées; les candidats ne proposent rien que leur binette. Les listes de candidats ne sont que des magouilles. Que signifie un scrutin dans ces conditions et pourquoi voulez-vous que je me prête à cette parodie? “Les Libanais, et singulièrement ceux qui nous gouvernent, ont beaucoup voyagé. Ils savent imiter ce qui se fait de mieux dans le monde en matière d’ensemble industriel ou commercial ou immobilier. Pourquoi ne copient-ils pas un système électoral d’un pays moderne en l’adaptant à notre environnement social? “Ils n’y ont pas intérêt? Voilà justement le problème: leur intérêt personnel et immédiat ou l’intérêt national, telle est la question. “Et vous m’invitez à leur donner ma caution?”
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“L’étonnant, poursuit mon interlocuteur qui est intarissable et visiblement irrité, est le satisfecit que nous décerne l’ambassadeur des Etats-Unis relayé par le Quai d’Orsay: le taux de participation au scrutin, dit-il en substance, a été meilleur qu’en 1992. C’est un bon signe. “Un signe de quoi, s’il vous plaît? “Je me trouvais aux Etats-Unis en 1992. J’ai suivi la campagne électorale. Des débats sérieux sur les programmes et sur la personnalité des candidats. Longtemps à l’avance, chaque électeur recevait une brochure neutre expliquant tous les problèmes et les projets de loi que son vote impliquerait. J’ai visité un bureau de vote. J’ai vu comment on y était reçu courtoisement, comment on remplissait son bulletin, comment on l’introduisait dans un ordinateur qui enregistrait votre vote et transmettait au fur et à mesure le résultat à l’ordinateur central de l’Etat. Plus de problème de dépouillement et de délais. “Il n’y a pas de gendarmes, il n’y a pas d’hommes de main, pas de bousculades, pas de hurlements. “Ce qui est bon pour l’Américain ne serait-il pas bon pour nous?...” Hélas!...
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Tel est le discours que j’offre à la méditation de ceux qui se regroupent pour la défense des valeurs démocratiques au Liban. Il ne représente, certes pas, une analyse exhaustive du problème; il contient quelques observations superficielles qui tiennent à l’état émotif de mon interlocuteur; on peut le retenir, cependant, comme un témoignage. Comment forcer les détenteurs du pouvoir, dans les prochaines quatre années, à reviser de fond en comble les conditions du vote; comment installer une administration capable de gérer un système moderne, telle est finalement la question. Il faudra sans cesse y revenir.
RENE AGGIOURI.