ECARTANT UN CONFLIT ARME DANS LA REGION,

MOHAMED HUSSEIN FADLALLAH:

LA DIFFICULTE A REGLER LA CRISE ARABO-ISRAELIENNE RESIDE DANS NOTRE REFUS DE RECONNAITRE L’ETAT HEBREU”.

Connu pour la profondeur de sa pensée et son franc-parler, l’uléma Mohamed Hussein Fadlallah est un fervent défenseur de la coexistence islamo-chrétienne. “Le mouvement islamique au Liban, dit-il, se distingue par sa lucidité et son esprit d’ouverture, autant que par son réalisme”. Dans cet entretien qu’il a bien voulu nous accorder, il a évoqué les problèmes de l’heure qui se posent sur la scène libanaise, régionale et internationale, à commencer par le conflit israélo-arabe. Au moment où nous l’avons rencontré, les affrontements en Cisjordanie et à Gaza n’avaient pas encore pris une tournure dramatique.

QUE PENSER DE LA CRISE IRAKO-US?

De la crise opposant les Etats Unis à l’Irak dans le Kurdistan, M. Fadlallah en arrive à dire, à travers une analyse de la situation sur le terrain que “l’Amérique semble tolérer la perpétuation de la crise kurde en Turquie, partant du fait qu’elle vise à freiner les visées expansionnistes, voire “impérialistes” de ce pays, vers les anciennes républiques islamiques de l’ex-URSS, l’Azerbaidjan en tête... Les Etats Unis ne veulent pas qu’Ankara nourrisse de telles visées à l’instar de l’ex-chah d’Iran vers la fin de son règne. “Le président Saddam Hussein a compris l’intention américaine; aussi, a-t-il entrepris de liquider la fraction kurde hostile à celle de son allié, Barazani, parce qu’il a réalisé que l’Amérique lui a donné, indirectement, le feu vert pour passer à l’action. D’autant qu’elle accuse le clan kurde dont Talbani est le chef de file, de se réclamer de l’Iran, ce qui donnerait un rôle à la République islamique au Kurdistan, ce à quoi s’opposent les USA. “Puis, Washington ne planifie pas en vue de renverser le régime irakien. Il en prend prétexte, toutefois, pour justifier l’envoi de renforts militaires dans la région du Golfe où la présence américaine est maintenant considérée comme nécessaire pour le maintien de la sécurité. L’Amérique aura ainsi fait d’une pierre deux coups”.

SADDAM HUSSEIN, UN “BESOIN US”

- Qu’auriez-vous à dire du régime islamiste en Iran?

“L’Amérique tente de l’isoler, en l’empêchant de s’infiltrer dans la région du Golfe”.

- Vous disiez, récemment, que Saddam Hussein était un “besoin” dont les Etats Unis ne peuvent se passer; les développements survenus sur le terrain, ont-ils corroboré votre assertion?

“Je crois qu’ils l’ont confirmée. Le président US a déclaré qu’il ne veut pas renverser le régime de Bagdad. Sans doute, parce qu’il le considère comme une nécessité pour l’unité de l’Irak et un moyen à travers lequel les USA sauvegardent leurs intérêts dans la région.”

- Comment expliquez-vous l’alliance non déclarée entre Ankara et Bagdad par rapport au problème kurde et le Premier ministre turc, Najmeddine Erbakan est-il incapable d’imposer ses options face aux militaires?

“J’imagine que la Turquie a intérêt à renouer avec l’Irak au point de vue politique, économique et sécuritaire, le marché irakien constituant un débouché naturel pour les produits turcs. Puis, en soutenant le clan de Barazani, l’Irak peut déjouer les visées kurdes du côté de la Turquie. “Le chef du gouvernement turc aspire à réaliser un accord quadripartite irako-irano-syro-turc, à l’effet de faire avorter le projet kurde relatif à un Etat autonome aux frontières communes des quatre pays”.

- Jugez-vous nécessaire la création d’un Etat kurde pour dissiper la tension dans la région et le soutien occidental à ce projet qui se manifestait depuis 1991, a-t-il cessé définitivement?

“Il s’agit d’une affaire complexe, car la création d’un tel Etat brouillerait les cartes et ajouterait un nouveau problème à ceux auxquels la région est confrontée. Ceci ne serait pas dans l’intérêt de la stabilité régionale, car d’autres groupes ethniques, tels les Assyriens, les Turkmènes et d’autres encore seraient portés à revendiquer la réalisation de projets similaires. “Cette politique faite de duplicité, visant à entretenir le problème kurde sans lui chercher de solution, a coûté bien des conflits aux Kurdes, car la création d’un Etat à cette ethnie entraînerait, indubitablement, au partage de la région en mini-Etats. Je ne crois pas que la conjoncture internationale s’y prête”.

UNE AVENTURE ISRAELIENNE EST POSSIBLE

- Vous attendez-vous à une guerre israélo-syrienne, suite à la tension qui caractérise le climat actuel au Proche-Orient?

“Tout en n’écartant pas une aventure israélienne, l’Etat hébreu est confronté à des crises internes dont il ne peut sortir que par la guerre. “Cependant, je n’exclus pas des changements au plan politique en vue d’un règlement de la crise régionale, ni même une évolution au plan intérieur en Israël, de nature à favoriser un tel règlement. De toute manière, je ne détecte pas des données politiques et sécuritaires effectives dans l’étape actuelle, susceptibles de déclencher un conflit armé, les circonstances tant israéliennes, régionales qu’internationales ne favorisent pas une telle tendance. Puis, une telle guerre doit recevoir le feu vert des Etats Unis, ce qui ne peut avoir lieu en période électorale”.

- Comment jugez-vous la régression du flux islamique aux dernières élections législatives et quel impact ce fait pourrait-il avoir au plan national?

“A mon avis, il ne s’agit pas d’une régression au plan populaire, de nature à amenuiser la dimension islamique dans la région. Il y a une nette différence entre les législatives de 92 et de 96 par rapport au boycottage du scrutin. “D’ailleurs, les alliances électorales réalisées n’étaient pas dans l’intérêt du mouvement islamique au Liban, d’une part et, d’autre part, les milieux officiels n’ont pu assurer les conditions d’un scrutin démocratique propre et sain. “Ceci ne s’est pas répercuté, négativement, sur le mouvement islamique, car c’est un mouvement sage, lucide et ouvert, reconnaissant l’autre sans chercher à l’éliminer. Il ne recourt pas à la violence sur le plan interne, mais contre l’occupation et pour assurer sa défense. “De ce point de vue, il représente le mouvement le plus lucide, le plus progressiste et le plus réaliste au Liban. C’est donc le nouveau modèle du mouvement islamique dans le monde et ce dernier tirera profit de cette expérience qui œuvre en faveur de la convivialité islamo-chrétienne. Je m’attends donc à ce qu’il gagne plus d’appui”.

L’IRAN SE TIENT AUX COTES DE LA SYRIE

- A supposer qu’un conflit armé venait à opposer la Syrie à Israël, l’Iran entrerait-il en ligne aux côtés de ses alliés ou bien réitèrerait-il son jeu dans le nord irakien?

“Il n’existe pas de frontières communes entre l’Iran, la Syrie et le Liban pour que la République islamique puisse intervenir, militairement. Cependant, je crois que l’Iran qui considère Israël comme un intrus dans la région et ne reconnaît pas le caractère légal de l’Etat hébreu, mettra toutes ses possibilités à la disposition de la Syrie et du Liban dans ce domaine, non de ses alliés dans le sens partisan du terme”.

- Peut-on être optimiste quant au règlement de la crise régionale dans un proche avenir?

“ Je pense que le processus de la solution suit son cours normal. Cependant, plus d’une “opération césarienne” s’impose, appelez-la politique, sécuritaire ou militaire. Il faut du temps pour mettre au point plus d’une cuisson, préparer plus d’un projet ou le mettre en échec. “Cherchez dans tout cela l’Amérique qui mène un jeu double, ce qui rend le règlement du conflit israélo-arabe complexe. “Cependant, certains s’attendent à un “happy end”, alors qu’une telle alternative ne se pose pas pour nous car, au départ, nous ne reconnaissons pas l’existence d’Israël”.

(Propos recueillis par NADIM EL-HACHEM)