Entretien avec l’ambassadeur d’Iran à Beyrouth

HAMAYOUN ALI ZADAH:

"Nous traitons avec le gouvernement libanais en vue de raffermir nos relations loin de tout esprit confessionnaliste".

Bon nombre d’hommes politiques à Beyrouth considèrent Hamayoun Ali Zadah, ambassadeur de la République islamique, comme étant plus libanais que les Libanais par son expérience, sa connaissance de la politique libanaise et de ses spécificités. En tant que diplomate de carrière, il a réussi à établir des relations de confiance avec toutes les parties libanaises, ainsi qu’avec les symboles et les personnalités religieuses de toutes les communautés. En plus de cela, c’est un excellent lecteur de la politique régionale, traduisant avec minutie ses orientations. “La Revue du Liban” s’est entretenue avec lui à propos des développements survenus au nord de l’Irak et de la position de la République islamique à leur sujet. De même, elle a évoqué avec lui les objectifs et les desseins de la nouvelle politique américaine entre Bagdad et Téhéran.

LIBAN-IRAN

- Parlons avec franchise: d’aucuns disent que les relations de l’Iran avec le “Hezbollah” sont plus fortes que ses relations avec l’Etat libanais...

“Je ne le crois pas. Il existe au Liban un courant non favorable à l’évolution des relations positives entre le Liban et l’Iran, en invoquant des prétextes que nous sommes parvenus à éliminer, du moins après l’accord de Taëf. Nous avons proclamé notre disposition à faire évoluer nos relations dans différents domaines et le fait pour nous de traiter avec toutes les communautés en est une preuve. “Dans notre manière de traiter avec le gouvernement libanais, nous ne suivrons pas de procédé confessionnel, car nous nous soucions de raffermir les relations entre les deux pays et leurs peuples”.

- Certains disent que l’Iran soutient ceux qui veulent créer une république islamique au Liban. Qu’auriez-vous à leur répondre?

“Il s’agit, à mon avis, d’un moyen de semer la confusion dans les esprits et non de paroles réalistes. Ceci sert le courant hostile à l’évolution de nos relations”.

LE REDEPLOIEMENT SYRIEN?

- Comment expliquez-vous le redéploiement des forces syriennes en territoire libanais?

“Les développements qui se produisent autour du Liban ne sont ni simples ni ordinaires. Le redéploiement syrien ne peut être considéré en dehors du contexte régional, bien qu’il procède de considérations militaires de routine... Après les menaces israéliennes et les pressions exercées par le Likoud sur la scène internationale, accompagnées de concentrations militaires dans la zone de sécurité et de tentatives visant à torpiller l’arrangement d’avril, on peut penser que les Syriens ont effectué cette opération à titre préventif”.

- Doit-on déduire de vos paroles qu’une nouvelle opération israélienne contre le Liban, pareille à celle des “Grappes de la colère” serait en préparation?

“Je ne peux dire qu’une telle opération se produira effectivement”.

LA DEMOCRATIE ET LA LIBERTE RAISONS D’ETRE DU LIBAN

- Comment jugez-vous les dernières élections législatives libanaises et, surtout, leurs résultats, d’autant que les candidats du “Hezbollah” n’ont pas été élus à Beyrouth et à Baabda?

“Il est naturel que les élections soient accompagnées de mouvement de flux et de reflux, certains membres sortants de l’Assemblée pouvant ne pas y revenir et être remplacés par de nouveaux visages. Cela ne signifie pas l’exclusion de la partie mal chanceuse et l’élimination de son rôle. “Les faits ayant entouré les législatives de 92 diffèrent de ceux de 96. Ce qui a émergé au fond, c’est que le peuple libanais est attaché à la démocratie et à la liberté, raisons d’êre au Liban”.

- Quel est l’avenir du “Hezbollah” au Liban”?

“Vous devriez poser cette question au “Hezbollah”.

ENTRE “AMAL” ET LE “HEZBOLLAH”

- L’alliance électorale entre “Amal” et le “Hezbollah” persistera-t-elle au sein de la Chambre des députés?

“Nous mobilisons notre présence au Liban afin de consolider la vie en commun, l’unité et la concorde entre les Libanais. Nous considérons ce grand objectif comme étant plus important que toutes les alliances électorales”.

- L’influence de l’Iran s’est-elle renforcée ou amenuisée au Liban après les dernières élections législatives?

“A mon avis, il n’y a aucun rapport entre la présence iranienne au Liban et certaines échéances libanaises. Les relations libano-iraniennes sont profondes au point de ne pouvoir être affectées par des développements de cette nature, même après l’avènement de la révolution islamique”.

- Pourquoi votre gouvernement a-t-il doublé, dernièrement, le nombre des manœuvres militaires et procédé à une sorte de démonstration de force? Voulez-vous adresser quelque message aux Etats-Unis à travers l’affirmation de la disponibilité de vos forces en vue d’une éventuelle confrontation?

«La République islamique iranienne ne peut rester indifférente face à ce qui se passe dans son environnement. Elle se doit d’être vigilante et sur le qui-vive. «Nous ne croyons pas que les Etats-Unis ont concentré tant d’effectifs militaires en vue d’une promenade! Nous ne croyons pas, aussi, que les USA sont disposés dans les circonstances présentes à entreprendre une aventure militaire vis-à-vis de l’Iran».

LA LOI D’AMATO, MORT-NEE

- Comment faites-vous face à l’embargo américain (la loi du sénateur d’Amato) et la tournée africaine du président Rafsandjani constitue-t-elle une tentative visant à court-circuiter cet embargo?

«Je crois que la loi d’Amato est mort-née, car elle a suscité de fortes réactions de la part de toutes les parties, comme de tous les Etats liés par des intérêts et des relations avec l’Iran, entre autres les Etats européens. «Naturellement, vous êtes au courant de la position officielle de la République islamique envers cette loi considérée comme une ingérence intérieure par de nombreux pays. «Elle constitue, également, une immixtion flagrante dans les relations économiques et extérieures des Etats; comme elle impose des arrangements non naturels au commerce international. «Il est de notoriété publique qu’il existe une loi régissant le commerce mondial - le GATT - tous les Etats du monde étant tombés d’accord pour s’y conformer. «La loi du GATT interdit l’ingérence non naturelle dans le commerce mondial. Que serait-ce, à plus forte raison, d’immixtions non économiques dans ce domaine, autrement dit d’ingérences politiques? «C’est pourquoi, nous disons que la politique suivie par les Etats-Unis dans ce domaine n’est nullement justifiée, que ce soit dans le domaine du commerce mondial ou de la politique internationale. Le secteur privé américain qui a été affecté par la loi d’Amato, exerce des pressions sur l’Administration US. A tel point qu’un Etat comme la France a rappelé qu’il est, non seulement engagé vis-à-vis des résolutions de l’Union européenne, mais adoptera des positions déterminées à l’égard de sanctions qui pourraient lui être imposées et y répliquera par des contre-sanctions. «En ce qui concerne la tournée du président Rafsandjani, je ne peux pas dire qu’elle n’est pas en rapport avec cette affaire. Cette visite africaine est dictée par notre politique extérieure qui repose sur l’ouverture à l’égard des autres pays».

BANI SADR, UN CRIMINEL EN FUITE

- Quel commentaire feriez-vous à propos du témoignage de l’ex-président iranien Aboul-Hassan Bani-Sadr devant un tribunal de Berlin, par lequel il a accusé l’Etat iranien d’avoir préparé l’assassinat des quatre responsables kurdes au restaurant «Mikonos» dans la capitale allemande, en 1992?

«Nous considérons cette personne comme un criminel fuyant la Justice en Iran. Il n’a aucune qualité pour faire une déposition devant ce tribunal, d’autant qu’il avait et a toujours des rapports avec les terroristes opérant contre le peuple et le gouvernement iraniens. Nous ne devons pas oublier que lorsqu’il a fui l’Iran, il l’a quitté à bord d’un avion ayant fait l’objet d’un hijacking. Aussi, ses mains ont-elles accompli des actes terroristes et il a participé dans le passé au détournement d’un avion civil». «Tout Etat qui prétend combattre le terrorisme et le condamne se doit, tout d’abord, de livrer ces terroristes qui vivent sur son territoire, à la République islamique».

QUID DES PRESIDENTIELLES?

- Le président Rafsandjani peut-il faire reconduire son mandat une troisième fois et quelles sont les chances de l’actuel président du Majlis (parlement), Ali Akbar Natek Nouri, de lui succéder?

«Je préfère attendre le moment opportun pour voir comment se présentera la concurrence sur la présidence de la République en Iran. “Je ne peux pas omettre de signaler qu’il existe une action politique intensive au sein de la société iranienne autour de la question présidentielle. Ceci est un indice de la démocratie et de la vitalité de l’action politique. Je pense qu’à l’instar des législatives ayant eu lieu depuis quelques mois, il y aura une grande affluence aux urnes lors des élections présidentielles l’an prochain; l’important à ce sujet est la forte participation populaire. Lors des élections générales, la participation du peuple a été parmi la plus élevée depuis l’avènement de la révolution en 1979; ce fut un record. Je m’attends à la même proportion aux présidentielles du printemps 1997”.

L’IRAN N’EST PAS INTERVENU DANS LE NORD DE L’IRAK

- Quelle est votre position envers les derniers développements survenus au nord de l’Irak? Et pourquoi avez-vous laissé votre allié Talbani seul face au déferlement des chars du président irakien Saddam Hussein et de son allié Barazani?

“Je tiens, tout d’abord, à affirmer la non-intervention de la République islamique dans les événements survenus au nord de l’Irak. Si elle était intervenue, la situation n’aurait pas été la même. “Naturellement, le régime irakien a profité ou tenté de profiter de ces événements pour resserrer son étau sur le nord de l’Irak. Le régime de Bagdad connaît l’hostilité politique que vouent les Etats Unis à l’Iran. C’est pourquoi, le gouvernement irakien s’est empressé de propager la rumeur selon laquelle l’Iran ferait mainmise sur le nord de l’Irak ou tenterait de s’y immiscer. Et ce, afin d’obtenir le feu vert des USA à l’effet d’intervenir et d’empêcher l’Iran de se manifester dans cette région. “Quoi qu’il en soit, je ne crois pas que la situation restera telle qu’elle est maintenant au nord de l’Irak. La stabilité ne peut y être instaurée à travers ces conflits dont le gouvernement irakien et les USA cueillent les fruits”.

LA POLITIQUE AMERICAINE MISE A L’EPREUVE

- Partagez-vous l’avis de ceux qui soutiennent que le dernier coup américain a eu pour conséquence de “renflouer” Saddam Hussein?

“Les derniers événements dont le nord de l’Irak a été le théâtre ont été une épreuve pour la politique américaine dans la région du Golfe où l’Amérique s’emploie à consolider sa présence”.

- L’alliance israélo-turque est-elle dirigée contre l’Iran ou la Syrie et au moyen de quelle stratégie envisagez-vous d’y faire face?

“Cette alliance est entrée dans la phase de l’obscurité après les derniers événements survenus dans la région. Elle visait à imposer une nouvelle équation dans la région et à tous les pays arabes spécialement à la Syrie, naturellement dans l’intérêt de l’Etat hébreu.”

- Qu’auriez-vous à répondre aux milieux qui accusent l’Iran de soutenir le Parti du travail du Kurdistan qui combat l’armée turque?

“Nous n’avons pas connaissance de telles accusations. De toute manière, les contacts effectués avec Ankara ont dissipé tous les doutes et nous entretenons avec la capitale turque les meilleures relations”.

RIVALITE EURO-AMERICAINE

- Jusqu’à quel point pariez-vous sur un rôle franco-allemand de nature à atténuer l’influence américaine dans la région et, partant, à prévenir une confrontation américano-iranienne?

“Nous comptons sur notre rôle, mais nous ne pouvons nier qu’il existe une rivalité dans les intérêts et les rôles entre les Américains et les Européens. Il est naturel qu’un tel état de choses entraîne des interférences au plan des intérêts entre nous et plusieurs Etats et, en particulier, ceux d’Europe, la France et l’Allemagne en tête”.

- La Turquie d’Erbakan serait-elle antagoniste à l’Iran de Khomeiny et cet antagonisme explique-t-il ce qui se passe au nord de l’Irak?

“Nous n’avons pas une telle conception des choses. Il va de soi que chaque Etat a ses particularités et ses caractéristiques qui jouent leur grand rôle. Nous avons conscience des spécificités et des circonstances qui entourent maintenant la Turquie”.

- Que pensez-vous de ce qui se passe en Afghanistan?

“Nous attendons de voir dans quel sens la situation évoluera, mais je peux affirmer que le problème afghan ne peut se résoudre à travers un conflit armé. Les développements internes durant les dernières années ont prouvé que les négociations, la solution pacifique et l’entente sont plus fructueuses. La République islamique a déployé de sérieux efforts au cours des années écoulées pour favoriser cette tendance”.

- Qu’auriez-vous à dire à propos du veto dont les Etats Unis menacent d’user aux fins d’empêcher la réélection de M. Boutros Ghali, secrétaire général des Nations Unies?

“Comme on le sait, les Etats Unis ont un autre candidat et à un certain moment, ils ont avancé le nom de Shimon Pérès”

- Quel est le sort de la paix après les derniers troubles en Cisjordanie et à Gaza?

“Croyez-vous qu’il reste encore quelque trace de la paix au Proche-Orient?”

LES RELATIONS AVEC LES PAYS DU GOLFE

- Comment qualifiez-vous les relations de l’Iran avec les pays du Golfe, en général et l’Arabie séoudite, en particulier?

“Nous avons proclamé en permanence que nous voulons l’entente et la coopération avec tous les Etats de la région. Nous sommes les promoteurs du slogan de la coopération régionale. Si vous regardez la carte géographique de l’Iran, vous constaterez que nous entretenons les meilleures relations avec tous les pays qui nous entourent. Nous avons, également, scellé la coopération avec le Pakistan, la Turquie et avons réussi au cours des dernières années à rallier les républiques indépendantes de l’ex-Union soviétique à ce groupe d’Etats. “Des efforts sont déployés aux fins de renforcer la coopération et l’alliance avec les Etats asiatiques. Après l’invasion du Koweit, nous avons prouvé notre bonne intention à l’égard des pays du Golfe, nos mains étant toujours tendues à l’Arabie séoudite et aux Etats membres du CCG”.

(Propos recueillis par GEORGES SAAD)