RENCONTRE AU CAIRE AVEC LE PRESIDENT DE L’UNION DES BANQUES ARABES
MAHMOUD ABDEL-AZIZ:
“NOUS AMBITIONNONS D’AMENER NOS ETABLISSEMENTS BANCAIRES A FINANCER LE COMMERCE INTERARABE”
L’entretien avec M. Mahmoud Abdel-Aziz, président de l’Union des banques arabes, est autant passionnant qu’instructif. On ne se fatigue pas de l’entendre exposer son point de vue à propos des problèmes auxquels l’économie arabe est confrontée et du rôle que le secteur bancaire est appelé à jouer, en particulier les banques spécialisées. Il ne manque pas d’évoquer la question de la faillite d’établissements de crédit, pour avoir refusé de se recycler ou de fusionner, afin de pouvoir soutenir la concurrence à tant de consortiums régionaux et internationaux. M. Abdel-Aziz commence par souligner la nécessité pour les petites banques de modifier leur politique, comme l’a déjà fait la banque égyptienne Al-Ahli dont il est le président du conseil d’administration. Et ce, pour être en mesure d’attirer le secteur privé, en vue de plus d’investissements.
Non sur le plan de l’octroi de prêts, précise-t-il, mais en vue d’étudier les projets rentables que le secteur privé finance au moyen de prêts octroyés par les banques. Celles-ci pourraient s’associer avec ce secteur, en souscrivant à une partie des fonds destinés à couvrir le coût des projets à réaliser; en s’inscrivant, aussi, à la Bourse et c’est ce qu’a fait la banque Al-Ahli, laquelle contribue au financement de cent-vingt projets, chiffre qui augmente chaque jour. Sa contribution au financement des projets se monte à un milliard de livres égyptiennes, contre sept milliards pour le secteur privé.
POMMES LIBANAISES ET PRET-A-PORTER EGYPTIEN
“Notre objectif est donc de transformer les banques en trait d’union entre ses membres aux fins de financer le commerce interarabe. En ce sens, qu’elles n’attendraient plus que l’importateur et l’exportateur arabe s’adressent à elles: elles leur servent de guide, en leur tenant le langage suivant: “Vous voulez importer des pommes des Etats Unis? Nous avons la possibilité d’importer ce fruit d’excellente qualité du Liban. Vous vous proposez de passer commande d’un lot de poissons d’Espagne? Le Maroc a du poisson à exporter... Vous envisagez d’importer des effets d’habillement des pays d’Asie, articles que l’Egypte confectionne et offre à des prix compétitifs. “Naturellement, cela exige d’établir la liste des importateurs et exportateurs arabes, leurs adresses, la nature et le volume de leur production. Voici ce à quoi nous aspirons, en coopération avec le Fonds monétaire arabe d’Abou-Dhabi”. M. Abdel-Aziz indique que certaines banques arabes: le Crédit libanais, Al-Ahli (d’Egypte) et onze banques égyptiennes, telle la banque pour le développement des exportations ont déjà entrepris d’œuvrer dans ce sens, à l’effet de favoriser l’essor du commerce arabe. “Ceci a eu pour conséquence de réactiver ce secteur, mais nous aspirons à obtenir un résultat plus substantiel, d’autant que certains Etats membres de la Ligue ont élaboré des programmes en vue de la réforme économique, comme c’est le cas en Egypte, au Liban et en Tunisie.
PAS DE SENTIMENTALISME...
“Je le dis en toute franchise, enchaîne le président de l’U.B.A., le capital arabe ne sera pas investi dans les pays arabes pour des considérations “sentimentales”, mais à travers les intérêts communs et les possibilités d’investissement, dans le cadre d’une coopération au plan commercial. Tel est, actuellement, le rôle des banques; par la suite, viendra son rôle dans l’octroi de prêts. “Je tiens à préciser, ici, que le rôle des banques spécialisées commence à s’amenuiser, pour la raison qu’elles ont de multiples fonctions: ouverture de crédits pour le percement de routes, la construction de ports et d’aéroports, en coopération avec le secteur privé. La marge entre les prêts et les dépôts se rétrécit. Pour pouvoir persévérer, les banques commerciales doivent rechercher de nouvelles fonctions afin de contribuer au développement de la société et de mobiliser leurs recettes d’une manière plus rentable et, en même temps, de réduire leurs dépenses en élargissant le cadre de leurs services”.
PAS DE PLACE DANS LE SECTEUR BANCAIRE SAUF AUX “GEANTS”
- On déduit de vos propos sur les banques spécialisées, que la “loi de la mer” s’applique aux établissements bancaires, en ce sens que les grands avalent les petits. Les petites banques doivent-elles disparaître ou fusionner entre elles, faute de quoi leur avenir n’est pas assuré?
“Malheureusement, cela est vrai. En fait, les responsables des petites banques se contentent d’un bénéfice restreint. Or, il n’y a pas de place dans le monde aux petites entités bancaires. Où sommes-nous d’une banque telle la “Chase” ou “Manufactor & Hanover” ayant fusionné avec la “Chemical”? Ou des deux plus grandes banques au Japon qui se sont regroupées pour former une grande banque. A vrai dire, il n’y a de place qu’aux géants dans notre secteur”.
- Comment jugez-vous la vague de faillites survenues dans la région arabe?
Les Banques centrales et les ministères des Finances arabes ont-ils pris les dispositions voulues pour y mettre un terme? “L’affaire des faillites est assimilée dans le monde arabe à un champ de mines dont on ne doit pas s’approcher. Tous appréhendent ce sujet et partent du principe suivant: Celui qui approche de sa fin doit être achevé... Le monde entier considère la faillite à partir d’une optique différente de celle du monde arabe. Ainsi, en Amérique proclamer la faillite d’une société ou d’une banque n’est pas une honte, car une autre entreprise est appelée à prendre la place de celle qui a été empêchée de poursuivre ses activités pour des causes financières. Les banques arabes ayant fait faillite se comptent par dizaines et non par centaines comme cela se produit dans le monde occidental”.
QUID DE LA GARANTIE DES DEPOTS?
- Le système de la garantie des dépôts que certains Etats arabes se proposent d’adopter peut-il pallier le problème de la faillite?
“Ce système règle le problème d’une manière partielle. Seul un système sain peut protéger les comptes des déposants, à travers une direction capable et une Banque centrale forte, apte à assurer un contrôle strict sur les banques. “Puis, le premier système ne peut garantir des millions de dollars. Ainsi, aux Etats Unis et en Grande-Bretagne la garantie joue en faveur, respectivement, de 100.000 dollars et 15.000 livres sterling, tout au plus”. M. Abdel-Aziz pense que le temps est révolu où les banques pouvaient disposer d’un capital n’excédant pas 10 ou 20 millions de dollars. “Leur capital doit s’élever au moins à des centaines ou des milliards, à l’ombre des accords du GATT et d’un nouveau Proche-Orient dont nous ne pouvons prédire la configuration à l’avenir”.
POUR UN GATT ARABE
- Comment concevez-vous l’avenir de la région arabe à la lumière des derniers développements?
“Cet avenir serait florissant si nos possibilités étaient exploitées d’une façon meilleure. L’Union des banques arabes a proposé, au cours du dernier sommet, la création d’une zone commerciale arabe libre, permettant d’éliminer toutes les entraves commerciales entre les Etats membres de la Ligue et, aussi, l’entrée et la sortie des capitaux et de la main-d’œuvre. Des pays pourraient perdre et d’autres réaliser des bénéfices. Mais les pertes iront dans une “poche” arabe à l’ombre d’une concurrence libre. C’est un appel en faveur de la création d’un GATT arabe, avant que le GATT international démarre dans huit ans”.
- Si elle était instaurée, la paix dans la région porterait-elle atteinte à l’économie arabe?
“Pas du tout. Au contraire, elle lui profitera, à condition que la paix soit juste pour pouvoir se perpétuer, chaque partie devant rentrer dans ses droits”.
- Israël pourrait-il “avaler” la région une fois la paix rétablie?
“Israël n’est pas un colosse puissant et le monde arabe dispose de possibilités plus grandes qui n’ont pas encore été exploitées. L’économie israélienne est arrivée au stade de la saturation, ce qui n’est pas le cas des pays arabes dont les ressources demeurent en grande partie à l’état brut. Les chances du développement chez nous sont donc supérieures à celles de l’Etat hébreu”.
PAS DE PAIX SANS JUSTICE
- Existe-t-il des accords bancaires entre l’Egypte et Israël?
“En vertu de l’accord de Camp David, de tels accords ont été conclus; nous les respectons et les appliquons depuis dix-huit ans. Les fonds provenant du pétrole égyptien et qu’achète Israël, l’Egypte les obtient à travers les banques. “Je ne suis pas un homme politique mais, psychologiquement, notre peuple ne désire pas développer les relations avec Israël avant l’instauration d’une paix juste, globale et la récupération des Arabes de tous leurs droits. La paix ne peut se stabiliser sans la justice.”
- La banque Al-Ahli contribue-t-elle à la reconstruction du Liban?
“En fait, des offres nous ont été faites pour contribuer à l’exécution de trois projets que nous sommes prêts à financer. L’Egypte n’est pas un Etat qui “exporte” l’argent, car elle en a besoin. Cependant, je crois qu’il existe dans les capitaux arabes un excédent pouvant être investi dans les pays arabes, au lieu d’être placé auprès des Bourses de Londres, de New York et de Paris. “La banque Al-Ahli a proposé de financer un projet relatif à l’habitat au Liban, ce qui fournira du travail aux entrepreneurs égyptiens”.
- Et qu’en est-il du nouveau rôle dont s’acquitte “Al-Ahli” par rapport aux banques arabes dans leur ensemble?
“Etant donné que c’est la plus grande banque en Egypte, “Al-Ahli” a créé des sociétés visant à soutenir le marché financier pour la première fois sur les bords du Nil. Nous avons fondé des fonds d’exploitation et des sociétés de courtage. J’ai rencontré dernièrement, le vice-président de la Bank of New York, Alain Grinnit, avec lequel j’ai examiné la possibilité de coopérer dans la région arabe. “Le 1er juillet dernier, le groupe de Shanghai a investi en Egypte 40 millions de dollars; puis, récemment, 100 autres millions. Nous avons, également, cédé des actions d’une banque égyptienne - la International Commerce Bank - à la Bourse de Londres, moyennant un profit de près de 400 millions de dollars. Cette expérience réussie ne sera ni la première ni la dernière. “Début septembre, nous avons proposé un paquet d’actions de la cimenterie de Suez à 100 millions de dollars. “L’investissement en Egypte est devenu très rentable et bénéficiant d’une sécurité à toute épreuve. Je ne dis pas cela en ma qualité d’Egyptien; c’est ce que confirme l’investisseur étranger que nous accueillons à bras ouverts, parce qu’il contribue ainsi au développement des secteurs productifs de notre pays. D’autant qu’il travaille à l’ombre des lois et règlements de notre système économique, contrairement aux capitaux arabes investis à l’étranger”.
Le Caire - MAHMOUD SALEM