BLOC-NOTES

LA PLANETE DES SINGES

Personne ne devrait s’en étonner. La IIIème* république a eu le mérite, sinon d’enrichir notre culture, du moins de la débarrasser de certains verbes tombés, au Liban, en désuétude, tels que étonner, surprendre, abasourdir, ébahir, stupéfier… Et c’est tant mieux. Le proverbe ne dit-il pas qu’«un homme averti en vaut deux»? A cela près que plus nous sommes avertis moins nous valons. Et avec le régime du silence qu’on prétend nous imposer, nous ne vaudrons plus rien. Depuis que nous sommes tombés dans le piège de Taëf, les mauvaises surprises ne nous ont pas manqué, les coups de Jarnac non plus. Nous sommes aujourd’hui sinon majeurs du moins vaccinés et pas abrutis pour autant. Nous savons… Nous savons que notre scène politique est en fait un théâtre de marionnettes. Nous savons qui tire les ficelles et qui est à l’autre bout de la ficelle. En langage plus moderne, nous savons que nous sommes téléguidés, robotisés, semblables aux spécimens humains de la PLANETE DES SINGES. Nous savons aussi - c’est le secret de polichinelle - qui tient le remote-control et qui, le cas échéant, immobilise l’image et coupe le son. Nous savons que la loi n’est faite que pour être violée par ceux qui la font, que la Constitution n’est que matière à perpétuelle révision, j’allais dire dérision. Que les impôts (écrasants) levés sont sujets à dilapidation, que les crédits (par milliards) votés prennent le chemin du détournement. Que les promesses et les serments sont voués au reniement. Que les Droits de l’Homme sont déphasés, que le peuple entier est soumis à l’humiliation, que la souveraineté et la liberté (tant chantées) sont en voie d’extinction. Nous savons que le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel n’est qu’une supercherie de plus, créé uniquement pour servir de paravent aux caïds du pouvoir, afin de leur permettre de mieux se partager les dépouilles de guerre. Nous savons que si deux des stations de télévision autorisées le méritent par leurs qualités techniques et leur audimat (voire leur souplesse), la «Future», sans l’argent de M. Hariri, aurait un futur sans avenir. Nous savons, surtout, que la NBC du président Berri n’est qu’une station de papier (qui n’existe que dans l’imagination en SECAM et PAL de M. Berri lui-même) et que jusqu’au jour d’aujourd’hui elle représente bien plus une matière à découpage et coloriage pour jardin d’enfants qu’une station de télévision en mesure d’émettre, ne serait-ce qu’une série de cartes postales. Nous savons que cette loi sur l’audiovisuel est conçue pour museler les médias, réduire les événements à la version officielle, travestir la vérité, escamoter les problèmes gênants, intoxiquer auditeurs et téléspectateurs, faire des fadaises des responsables les seuls plats de résistance de l’information et se livrer à toutes les margouilles dans la plus stricte intimité. Nous savons que le parlement élu est bien plus docile que son prédécesseur. Qu’il votera, sans états d’âme, tout ce que le gouvernement lui demandera de voter. Qu’il laissera passer les nouveaux impôts de Sanioura et la loi sur les loyers de Tabbara. Nous savons qu’il votera aussi, le cas échéant, la réforme de l’enseignement qui fera de nos diplômes la risée d’une classe normale de certificat d’études primaires. Nous savons que ces représentants du peuple ne piperont mot lorsque le gouvernement fera marcher ses chars contre une poignée de citoyens coupables de vouloir faire du sit-in devant la sublime porte. Qu’il ignorera superbement que des tranches entières de la population souffrent de privations et de malnutrition. Nous savons tout cela. Nous savons surtout - ce que nos dirigeants devraient méditer - que rien dans la vie des nations n’est éternel, que «tel qui rit vendredi, dimanche pleurera», que nos gloires locales auront beau user leurs fonds de culotte dans les antichambres syriennes, elles sont elles aussi, elles surtout, - quand leur rôle cessera d’être utile - passibles de disparition. On me dira: si nous savons tout cela, quelle question pourrions-nous encore poser? Aucune. Pourquoi prendre le risque de voir tous ces beaux messieurs se précipiter à Damas pour quérir une réponse et s’en revenir avec un nouveau «conseil» fraternel…

* M. Raymond Eddé m’a fait remarquer - et il a raison - que la république d’après Taëf est la troisième, la première étant celle de Charles Debbas et la seconde celle de l’indépendance.

ALINE LAHOUD.