LA TRIBUNE

L’HERITIER DE JABOTINSKY

Apparemment, Israël est complètement isolé. Tous les Etats arabes et même la Turquie, ont fait savoir, d’une manière ou d’une autre, à M. Netanyahu, qu’ils désapprouvaient sa politique à l’égard des Palestiniens et au sujet de Jérusalem. Tous ces pays, de même que les quinze de l’Europe, ont insisté sur l’urgence d’appliquer les accords déjà signés avec Arafat, en particulier au sujet d’Hébron et non pas de les renégocier. D’une même voix, tout le monde dit à M. Netanyahu: si vous voulez la sécurité, il vous faut la paix et pour avoir la paix, il faut commencer par respecter la signature de votre pays et les engagements pris par vos prédécesseurs. Les Etats-Unis ont aussi dit publiquement qu’il fallait appliquer les accords déjà signés, ajoutant cependant, qu’on pourrait négocier les “modalités de leur application”, ce qui, évidemment, entrouvre une porte où M. Netanyahu va trouver une échappatoire.

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Après les accords d’Oslo, on avait assisté, sur la pelouse de la Maison-Blanche, à la première poignée de mains de M. Rabin et de M. Arafat. M. Rabin était tendu, compassé et réticent. Mais, enfin, poussé par Clinton, il y était allé et des progrès avaient été laborieusement réalisés dans les négociations qui avaient suivi. Après la rencontre organisée précipitamment par M. Clinton, à Washington dernièrement, on a vu M. Netanyahu et M. Arafat échanger une poignée de mains. Mais l’image était inversée: cette fois, c’est Arafat qui paraissait réticent et gêné, tandis que Netanyahu très à l’aise, tout sourire, lui secouait le bras chaleureusement et tardait à lui lâcher la main afin que les caméras opèrent à loisir. Pourtant, il y a peu, il refusait même de le rencontrer. M. Netanyahu a fait, après cela, une rentrée triomphale dans son pays. Ses partisans ne s’y sont pas trompés: il venait de marquer un point, de faire échouer la rencontre de Washington en ne cédant absolument rien, avait obtenu des Américains, un engagement implicite de renégociation, et passé de la pommade à Arafat. Le redémarrage a eu lieu à Eretz en présence du délégué de M. Christopher (qui, pince-sans-rire, appelle cela une négociation “bilatérale”) mais en l’absence du délégué de l’Europe dont la présence était réclamée par Arafat. Dans ce climat de méfiance, à quoi ces pourparlers peuvent-elles mener? A de nouveaux atermoiements ouvrant la voie à tous les périls.

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A la veille de la conférence de Madrid, M. Shamir avait déjà donné le ton: nous ferons traîner les négociations pour plus de dix ans, avait-il confié à ses intimes pour les rassurer. Déjà, cinq ans sont passés. M. Netanyahu continue la même tactique avec plus d’arrogance. Le défi est lancé à la face du monde. Le plan de M. Netanyahu a été exposé très clairement: pas de restitution du Golan; pas de restitution du Liban-Sud sans le désarmement préalable de la résistance libanaise qualifiée de “terroriste” et contrôle conjoint des frontières; pas d’Etat palestinien; l’autonomie promise à M. Arafat doit se limiter à une autonomie municipale d’un certain nombre de villes arabes. Point final. Lors de ses longs séjours aux Etats-Unis où il a fait ses études et ensuite représenté son pays, M. Netanyahu s’était distingué, jeune, par son sérieux au travail et, ensuite adulte, par sa capacité à charmer son auditoire et, dans ses fonctions officielles, par sa fidélité aux idées du sionisme dit “révisionniste” de Vladimir Jabotinsky. Benzion Netanyahu, le père de Bibi, était un disciple fanatique de Jabotinsky dont il dirigeait le journal en 1930: “Ha Yarden”; émigré ensuite aux Etats-Unis, il y a enseigné dans les universités et publié divers ouvrages chez Random House, dont une histoire de l’inquisition en Espagne. Il y soutient cette idée, qui est fondamentale dans la doctrine de Jabotinsky, que les Juifs, quoi qu’ils fassent, même s’ils se convertissent au christianisme, seront toujours persécutés comme ils le furent à travers toute leur histoire. Toute la politique d’Israël, à ses yeux, doit découler de ce postulat. Et ceux qui ne partagent pas ses vues, les Ben Gurion, les Pérès, les Rabin, etc... sont des rêveurs, des “gens stupides”. On raconte à Washington, que Benjamin Netanyahu, durant son mandat à l’ONU, ne faisait jamais un discours sans le soumettre au préalable, ne serait-ce que par téléphone, à son terrible père Benzion. En Mars, sur les hauteurs du Golan, s’adressant au “Betar”, mouvement de jeunesse fondé par Jabotinsky, Netanyahu s’écriait: “Nous sommes là et derrière nous se dresse l’Hermon. A nous, à nous appartient l’Hermon. A nous, à nous appartiennent les hauteurs du Golan. A nous, à nous la vallée du Jourdain. A nous, à nous par-dessus tout appartient Jérusalem. Vous ne pouvez pas parler de paix sans souligner tout cela”. Faisant écho à la doctrine de Jabotinsky, Netanyahu se déclare convaincu qu’avec lui, le processus de paix ne s’arrêtera pas, le terrorisme ne se développera pas, l’intifada ne reprendra pas. Pourquoi? Parce que “les Palestiniens sont suprêmement réalistes. Ils n’iront pas se taper la tête contre un mur de pierres.” Et Bibi est là pour dresser ce mur.

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Tout est là: faire traîner la négociation, ne rien céder, dresser un mur de chars, de canons, de barbelés entre Israël et ses voisins et leur offrir la paix en les réduisant à la mendicité. Pérès rêvait de relations normales entre le peuple juif et les peuples voisins, et d’un ensemble économique englobant toute la région. Netanyahu rêve, lui, d’une paix armée, d’une muraille contre laquelle les peuples arabes renonceraient à venir se taper la tête. Car selon le postulat posé par Jabotinsky, les juifs ne peuvent faire confiance à personne. Il leur faut s’isoler dans leur Etat-ghetto. La voie où M. Netanyahu s’est enferré finirait bien par donner raison à Jabotinsky, car il est de bon sens que la méfiance engendre la méfiance. Mais cela ne s’appellera pas la paix.

RENE AGGIOURI.