BLOC-NOTES
SCANDALES EN CASCADE
Le regard charbonneux, le verbe haut et le geste fébrile, le ministre Sanioura nous a fait cadeau, devant les caméras de la télévision, d’une prestation dramatique de haut niveau où le manque de clarté ne le cédait qu’à l’excès d’agitation. Il ressort, cependant, des explications moitié bafouillées, moitié postillonnées de M. Sanioura, qu’il n’est pas content. Pas content du tout. Et qu’il ne «fermera pas l’œil» avant d’avoir fait toute la lumière sur le fameux scandale des timbres fiscaux falsifiés. Parfait, ça, nous avons fini par le comprendre à l’issue de laborieuses déductions. Ce que nous n’avons pas compris, par contre, c’est comment non pas l’œil mais les deux yeux de M. Sanioura ont été fermés, pendant de longues années, sur les détournements de fonds qui s’opéraient dans ses services et pratiquement sous son nez. Est-ce à dire que Sanioura-œil-de-Lynx avait égaré ses lentilles de contact, ou bien attendait-il - comme la Belle au Bois Dormant - le baiser du prince Charmant pour sortir de sa longue léthargie? Résultat, plus de 40 milliards volatilisés et le bilan reste encore à dresser. Comment une escroquerie de cette ampleur, étalée sur des années, a-t-elle pu se perpétrer sans que personne n’y prenne garde? Le président Berri - qui n’a jamais digéré la présence de M. Sanioura aux Finances - ne s’est pas fait faute de se demander comment le responsable de la Caisse des timbres fiscaux ait eu la bride lâchée sur le cou durant treize mois alors que, selon les règlements en vigueur, il aurait dû être soumis à un contrôle hebdomadaire. En fait - on vient de l’apprendre - les détournements durent non pas depuis des mois, mais depuis six ans. On sait aussi que le fonctionnaire, que l’on tient pour responsable - et qui s’est volatilisé lui aussi, à moins qu’on ne l’ait liquidé - a fermé, avant de disparaître, son compte dans l’une des banques de la place, compte s’élevant à 1.500.000 dollars. Sans perdre de vue le fait qu’il pourrait y avoir d’autres comptes à l’étranger. Et dire que nous subissons et payons à plein temps deux ministres pour les Finances et un pour la Réforme administrative! Et ce n’est pas tout. Les milliards, sous cette charmante république de Taëf, ont la fâcheuse manie de valser, sans crier gare, sur le bel horizon bleu de la nomenklatura au pouvoir. Des milliards disparus du côté de l’aéroport. D’autres milliards, par centaines, évaporés du Conseil du Sud, des Déplacés, des Douanes, des Carburants… Sans parler de ceux engloutis dans les accords de gré à gré, des contrats juteux, des tronçons de routes plus chers que cent kilomètres d’autostrade ailleurs, des équipements destinés à l’Etat, des adjudications délirantes. Faut-il évoquer aussi les emprunts pharamineux qu’on contracte à tour de bras et dont une partie disparaît mystérieusement aussitôt reçus? Qu’en dit Sanioura-œil-de-Lynx, lui qui grapille sur nos maigres revenus dans l’espoir d’équilibrer un budget inéquilibrable, puisque livré à un pillage systématique? Le ministre Sanioura n’a que faire de ce genre de questions stupides. Et qu’on ne s’imagine pas, s’il laisse filer les milliards à l’intérieur du cercle magique, qu’on peut tromper sa vigilance lorsqu’il s’agit de simples contribuables. Preuve en est, la nouvelle stratégie qu’il concocte. C’est bien simple. Le déficit budgétaire, il le fera payer aux plus démunis par le biais d’impôts et de taxes indirects. On majorera - souvent de 100% - les tarifs de l’électricité (déjà prohibitifs), du téléphone, de l’eau, de la Douane, des carburants. Ainsi, tandis que ces messieurs se sucrent (attention au diabète, messieurs), construisent châteaux et villas, déploient des fastes des mille et une nuits (et une nuit supplémentaire pour faire bonne mesure), alors que la plupart d’entre eux vivaient bien modestement il y a à peine six ans, les Libanais, eux, s’appauvrissent. Aujourd’hui, des tranches entières de la population ont dépassé le seuil de la misère pour se retrouver aux portes de l’indigence. Quand donc M. Hariri consentira-t-il à descendre de son olympe, à lâcher - du moins pour un moment - son jeu de construction, pour constater l’énorme écart - du fait de la disparition de la classe moyenne - que sa politique a creusé entre les couches sociales? Quand donc prendra-t-il conscience que l’appel du vide est le phénomène le plus dangereux qui guette ceux qui, parvenus aux sommets, sont pris de vertige?
ALINE LAHOUD.