NOUVEAUX OUVRAGES

PANORAMA DE LA POESIE LIBANAISE D’EXPRESSION FRANÇAISE,

DE NAJWA ANHOURY

Najwa Aoun Anhoury vient de faire paraître, (Dar al-Majani) en deuxième édition revue et augmentée, son excellente étude «Panorama de la poésie libanaise d’expression française» qui comble un vide certain dans la bibliothèque libanaise. «Une œuvre de grande érudition et de grande sensibilité», selon le témoignage rendu par le président Charles Hélou dans sa préface. C’est encore un apport très précieux à la connaissance d’un aspect important de notre patrimoine multiculturel qui remonte jusqu’aux débuts de l’écriture.

LA FRANCOPHONIE

Dans son introduction, l’auteur s’attarde sur trois points importants: La vocation multimillénaire du Liban au service de la civilisation humaine en tant que terre de rencontres et d’échanges. - La présence de la culture française au Liban et au Proche-Orient. - Les perspectives de la francophonie au Liban. La francophonie au Liban ne date pas d’hier. Déjà en 1860, le général Ducrot qui commandait le Corps expéditionnaire au Liban manifestait sa surprise en constatant le nombre croissant des Libanais qui parlaient le français. Du temps des Croisades, le français était la langue officielle et juridique au Liban et au Proche-Orient. Mais, sous ce rapport, il n’intéressait qu’une minorité. C’est à partir du XVIIe siècle avec la prolifération des écoles des missionnaires français, que cette langue se propagea surtout dans les milieux chrétiens; ceux-ci considéraient la France comme leur protectrice, ainsi leur patrie spirituelle. Sous le régime du Mandat, le français prit une telle envergure qu’il devint la deuxième langue officielle au Liban; maints écrivains, sous l’impulsion de la Revue Phénicienne fondée par Charles Corm en 1919 s’y trouvaient plus à l’aise pour donner forme à leurs idées et aspirer à une audience internationale pour marquer leur identité distincte. Najwa Anhoury, tout en appréciant l’impact des cultures étrangères sur notre propre culture, appréhende que le «choc de l’Occident» favorise une prise de conscience parfois douloureuse et que «l’imitation des modèles occidentaux sombre dans un mimétisme de mauvais aloi».

L’OBJECTIF PRINCIPAL

Le vaste tableau que nous propose l’auteur se divise en deux parties complémentaires: La première se rapporte à l’époque des pionniers qui s’étend de 1890 à 1950 et la deuxième à la génération des novateurs où la poésie féminine d’expression française est mise à l’honneur. Son objectif est de promouvoir les aspects méconnus ou négligés de notre patrimoine poétique francophone, tout autant que ses richesses, pour en évaluer la présence au sein de notre culture nationale». Pour établir un panorama, de première main de cette importance, il a fallu de copieuses lectures et un travail de documentation aussi patient que précis, il a fallu la passion, la persévérance et, surtout, la compétence d’une abeille ouvrière.

LA METHODE ET LE STYLE

L’auteur cherche à découvrir la rhétorique et la poétique propres à chaque auteur étudié à travers une analyse méticuleuse. Elle applique souvent la méthode érudite d’explication et d’appréciation dans toute sa rigueur, en s’appuyant sur sa propre expérience et parfois avec une certaine propension à l’indulgence. Peut-être par souci d’encourager les talents en herbe. Son style coulant, net, émaillé d’envolées lyriques, confère à l’étude académique l’attrait d’un roman pittoresque. C’est le style de la critique à la manière de Sainte-Beuve qui disait que la meilleure critique est celle “qui vient de l’âme et irait à l’âme”, c’est-à-dire la critique qu’on qualifie de poétique. Voici un exemple saisissant. “Le goût de la mer qui s’ancre sur l’appel du large est en harmonie avec la recherche de lieux clos, limités et paisibles, tels le jardin en l’île qui reviennent souvent sous la plume du poète, définissant l’arrière-pays qui fait face à l’infini de l’attente et des possibles, donnant aux instants écoulés un air d’éternité”. C’est en soi un poème superbe. Cet ouvrage comporte, en troisième partie, des études biobibliographiques des poètes avec des citations de leurs œuvres.

UN CERTAIN REGRET

On regrette cependant que dans ce panorama magistral on ne trouve pas des noms aussi prestigieux que celui d’Antoine Jabre, auteur des “Feux de la Vallée” préfacé par Salah Stétié ou de Leyla Malhamé auteur des “Heures Mélancoliques” préfacé par Maurice Barrès ou encore Bishr Farès, auteur de “Mirages” par exemple, alors que plusieurs médiocres versificateurs s’y taillent une place de choix. Mais nous sommes certains que Najwa Aoun Anhoury, avec son sens critique et son souci de mettre en valeur les vrais talents, ne manquera pas de combler ce vide dans une troisième édition. Puisse le bon exemple que nous donne l’auteur de “Panorama de la poésie libanaise d’expression française” inciter d’autres chercheurs aussi compétents à établir des panoramas de la littérature libanaise dans d’autres langues comme l’anglais, l’espagnol ou le portugais. Avec de telles contributions remarquables on arrive à redorer le blason du Liban considéré comme un foyer de terrorisme, à force de propagande hostile, ou comme un pays du quatrième monde, “grâce” à la médiocrité de la plupart de nos dirigeants à tous les niveaux.

JAMIL JABRE