LA TRIBUNE
SUR UN DOUBLE PARI PERDU?
Voici venir le temps de la moisson. Les élections clôturées, la nouvelle Chambre installée, le rituel du changement ministériel est inauguré: ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont contribué aux succès des deux chefs de file, de l’Assemblée, MM. Hariri et Berri, attendent leur récompense sous forme de portefeuille ministériel. Les appétits sont aiguisés. Ainsi va la République. Il ne faut ni s’en étonner, ni s’en indigner, ni prétendre que cela pourrait aller autrement. C’est un bazar. De toute éternité. “Un bazar au bord de l’eau”, comme définissait le Liban, naguère, un diplomate.
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Il reste qu’au départ, le choix d’un chef de gouvernement peut être déterminant pour la suite. Mais, en l’occurrence, le choix semble commandé d’avance: à moins d’une surprise assez peu probable, c’est M. Hariri qui se succèdera à lui-même. On peut en prendre son parti en constatant que, contrairement à d’autres présidentiables (M. Salim Hoss excepté, mais on sait qu’il n’est pas personna grata) M. Hariri peut être crédité sinon d’une politique, du moins d’un programme ou d’un objectif précis et d’une ambition: la reconstruction du centre-ville de Beyrouth pour faire de la capitale un centre d’affaires à vocation régionale, voire mondiale; c’est un plan de modernisation qui, au-delà du cadre beyrouthin, doit couvrir tout le pays pour pouvoir donner tous ses effets. Mais cela ne va pas sans problème et, au cours des quatre dernières années, on a pu en mesurer la gravité et constater leur impact économique, financier et social.
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Dans l’euphorie de la paix retrouvée sur le plan intérieur et de la paix promise sur le plan régional, les plans de M. Hariri ont reposé sur deux paris: - Les promesses d’aides financières des pays arabes ainsi que d’autres sources de financement. - La réalisation de la paix régionale. Or, ni l’une, ni l’autre de ces espérances ne s’est réalisée et ne paraît devoir se réaliser dans un proche avenir. Ainsi, les deux paris sont, pour le moment, perdus. Mais l’entreprise de reconstruction étant déjà engagée, elle se poursuit grâce à des accrobaties financières variées et à des manipulations budgétaires et fiscales de plus en plus hasardeuses et lourdes de conséquences sociales. Elle est pourtant irréversible. On ne peut plus l’arrêter sans risquer de capoter par un brusque coup de barre. Mais la fuite en avant comporte aussi un risque grave d’accident.
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Les mises en garde se sont multipliées ces derniers temps. La dernière en date est celle qu’a reçue le ministre Fadl Shalak qui présidait la délégation libanaise à la réunion, à Washington, du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et des “pays donateurs”. L’excellent hebdomadaire “Eco news”, dans son édition du 7 octobre, fait à cet égard, d’inquiétantes révélations. Le plan de reconstruction et le gonflement de la dette publique ont fait, écrit-il, l’objet de vives critiques. Le plan “Horizon 2000” est jugé depuis longtemps trop ambitieux et irréaliste. Le service de la dette publique constitue “une bombe à retardement” selon le FMI qui redoute des conséquences désastreuses sur le plan économique et social. Le dernier rapport de la Banque mondiale dresse un tableau alarmant des déséquilibres financiers de la politique suivie par l’Etat libanais, des effets sociaux de cette politique et des méthodes d’attribution des contrats de travaux d’infrastructure et de reconstruction. “Le Liban, révèle “Eco news” enfin, figure désormais sur la courte liste des Etats présentant un risque de banqueroute.” Ce n’est pas le lieu, ici, de citer tout cet article technique. Il suffit de savoir que le rapport en question existe. Ce seul fait indique déjà que les promesses d’aide ne seront pas tenues sans que les organismes internationaux ne se saisissent du contrôle de l’exécution. Et alors le Liban s’engagerait dans une spirale où beaucoup de pays sous-développés se sont déjà perdus.
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On doit souligner encore, à cette occasion, une autre lacune grave de la gestion du gouvernement Hariri: l’absence d’efforts sérieux pour doter l’Etat, les services publics et les municipalités d’une administration moderne et efficace. Cela aurait dû être la priorité des priorités. S’est-on demandé, par exemple, qui gèrera cette immense métropole que sera Beyrouth une fois le plan de reconstruction achevé? Que fait-on pour reconstituer une administration municipale capable de prendre en charge le nouvel ensemble urbain? On ne le répètera jamais assez: pour faire une cité moderne, il ne suffit pas de bâtir, il faut encore gérer. Et de cette préoccupation, on ne voit pas encore le moindre signe annonciateur de progrès. Enfin, il ne suffit pas d’étendre le réseau téléphonique et celui de l’électricité il faut, d’abord, donner de l’eau aux populations... L’ordre des priorités n’est plus celui des besoins de l’Etat et du citoyen, mais celui d’un chef d’entreprise dont les plans dépassent les possibilités du pays.
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En un mot comme en cent: on a mis la charrue devant les bśufs. L’ambition de l’actuel et futur chef du gouvernement est une belle ambition. Encore faudrait-il qu’elle tienne mieux compte du facteur humain et des contraintes administratives dans un pays que 17 ans de guerre ont profondément désorganisé et, enfin, des véritables réalités régionales. Est-ce trop tard? En attendant la formation du gouvernement, la visite de M. Hariri, cette semaine, à Washington, apportera peut-être un début de réponse.
RENE AGGIOURI.