BLOC-NOTES

HONG KONG POUR KING KONG (S)

Si un citoyen ordinaire avait osé déclarer à la télévision qu’il dissimulait dans ses tiroirs une double comptabilité et trichait sur ses impôts, il se serait retrouvé au cachot pour de longues années. Si un journaliste avait poussé l’insulte jusqu’à traiter le chef du gouvernement de “pachyderme de la finance”, il aurait écopé d’une lourde peine de prison assortie de millions d’amende avec, en prime, la suspension de son journal. Si n’importe quel Libanais avait proféré le centième du quart de la moitié de ce que M. Walid Joumblatt a lancé allègrement à la fois dans la presse et devant les caméras, il aurait décroché un aller simple pour Roumié. Mais Walid bey n’est pas un citoyen ordinaire, ni n’importe quel Libanais. Walid bey fait partie de la nomenklatura, du club fermé des poids lourds de la scène libanaise, de la caste des intouchables (pas dans le sens indien du terme) auxquels tout est permis, contrairement à vous et à moi. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet. Mais tel n’est pas aujourd’hui notre propos. Notre propos est d’établir un constat. En effet, la prestation remarquée et remarquable du seigneur de Moukhtara a ramené l’attention (un moment distraite par les micmacs électoraux) vers la plaie qui ronge le pays comme une gangrène: la crise socio-économique. Selon l’ESCWA (Economic and social commission for West Asia), une des branches des Nations Unies, la pauvreté frappe un million de Libanais, dont le quart vit à la limite du seuil de la misère. Autrement dit, 30% de la population. Et c’est là une estimation optimiste pour ne pas dire euphorique. N’est-ce pas M. Hariri qui déclarait, il y a à peine quelques mois, qu’il n’y avait pas de pauvres au Liban? L’ESCWA attribue, en partie, cet appauvrissement à la politique fiscale suivie et défendue par Fouad Sanioura (sans le nommer), bras droit et ombre fidèle du Premier ministre qui, en s’appuyant sur le système de l’impôt indirect, pénalise l’ensemble de la population, plus particulièrement les classes à moyens et faibles revenus, pour privilégier les grosses fortunes, sociétés et entreprises. Résultat: une paupérisation galopante qui balaie l’ensemble du pays, à part les 3% de monstres sacrés dont font partie, entre autres, messieurs Hariri, Sanioura et Joumblatt. Du côté de Kraytem, on s’en indigne. La politique de reconstruction forcenée - à laquelle s’accroche le Premier ministre - prépare, prétend-on, le Liban à faire face aux défis du 3ème millénaire. Magnifique! Mais qu’en est-il des Libanais? Qui, parmi eux, (à part les 3%) peut-il espérer tenir jusqu’à l’an 2000? A qui sont destinés ces immeubles de grand luxe, ces autostrades géantes dont le tracé anéantit villes, villages, maisons, petits commerces, voire sites naturels? Quel est le Libanais qui aura les moyens de loger dans les immeubles que se propose de construire Solidere? Quel est le Libanais qui pourra emprunter ces autostrades à péage? Quel est le Libanais qui peut, d’ores et déjà, rêver passer quelques jours dans un hôtel au Liban? Quel est le locataire qui, une fois mis à la porte de son appartement, pourra (faute d’une politique de logement) trouver un endroit où s’abriter? Quel est le Libanais qui, avec un smic de 200 dollars et un plafond de 1000, pourra profiter de la manne dont on inonde la pierre au détriment de l’humain? Quel est le Libanais qui sera en mesure d’inscrire ses enfants dans une université sans se retrouver contraint de jeûner le reste de l’année? Le Liban que l’on veut construire aujourd’hui, en acculant la population à la misère, n’est pas, comme on nous le fait miroiter, celui des lendemains qui chantent. C’est une sorte de HONG KONG gouverné par les taïpans locaux et destiné à des gros et gras, à des colosses de la finance, des géants du big business, des holdings, des multinationales, des consortiums, des trusts, des cartels, versions modernes (mais pas forcément plus civilisées) du cannibalisme. Exclu au départ, de par sa pauvreté, de cette terre promise dont il est le seul à payer le prix, enfermé dans un véritable apartheid socio-économique, le Libanais se laissera-t-il marginaliser dans son propre pays par ces bâtisseurs du pire qui devraient réfléchir davantage aux causes de toutes les révolutions à travers l’Histoire?

ALINE LAHOUD.