LA TRIBUNE

LA PROMESSE DE M. CLINTON

Dans la perspective de la formation d’un nouveau gouvernement, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour reprocher à M. Hariri d’avoir sacrifié le social et l’économique au profit des manipulations monétaires et fiscales et de la spéculation foncière. Ou, selon le discours arabe commun: “Le sacrifice de l’Homme à la pierre”. Le plus virulent aura été M. Joumblatt qui, fréquentant le Sérail depuis six ans, en connaît tous les secrets. D’autres se contentent d’exprimer des vœux pour que le nouveau Cabinet se dote d’un autre ordre de priorités que le précédent et se préoccupe davantage des effets sociaux et économiques de son action. En somme, le social, l’économique ainsi que l’administratif sont désormais les thèmes à la mode. Et c’est à qui enfourchera ce nouveau cheval de bataille. Hélas! Des mots, rien que des mots. Pas un seul projet, pas une seule proposition, même pas une idée concrète. Cependant que M. Elias Abou Rizk aligne les revendications syndicales...

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M. Hariri lui-même a dû sacrifier à cette mode dans un dernier discours prononcé à la veille de son départ pour Washington. On dit même que, cédant aux pressions qu’il subit à ce sujet de divers côtés, il a constitué un comité de spécialistes pour le conseiller. Modeste ou habile, il reconnaît en somme son incompétence dans ce domaine particulier, mais fait preuve de bonne volonté. Et du même coup, il rejette la balle dans le camp des donneurs de leçon. Pour évaluer la portée de cette démarche, il faudrait d’abord savoir, si comité il y a, de qui il est composé. En tout état de cause et à la lumière des expériences passées, on peut facilement redouter que toute cette agitation verbale ne se traduise en définitive que par des promesses sans lendemain. Jusques à quand?... Jusque ce qu’à la faveur des plans d’assistance qui seront débattus à la conférence convoquée pour le 16 décembre à Washington, les institutions internationales (F.M.I. et Banque mondiale) viennent imposer de nouvelles règles de jeu. Ce serait alors, à notre échelle, le triomphe de cette “économie de marché” qui, appliquée sans discernement, est à l’origine de beaucoup de dégâts dans de nombreux pays.

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C’est un cercle vicieux où le Liban s’est engagé. En voulant à tout prix exécuter dans des délais relativement courts, un plan de reconstruction que beaucoup jugent gigantesque et dépassant nos moyens, on s’est condamné à solliciter sans arrêt des aides extérieures qui ne sont jamais consenties sans condition et sans contrôle. Quand on parle des conditions d’une assistance financière, on pense généralement à des conditions politiques. Et, en l’occurrence, on peut en déceler une dans la promesse ambiguë faite publiquement à M. Hariri par M. Clinton: celui-ci n’a-t-il pas lié implicitement son soutien au plan de reconstruction à la poursuite du processus de paix avec Israël?... Comme si la reprise de ce processus dépendait du Liban ou comme si le Liban était fauteur de guerre. Mais il y a justement, diriez-vous, le Hezbollah et c’est là que le bât blesse. Plus dangereuses sont encore les conditions de technique économique et financière qui seront liées à toute assistance. Sur ce plan, la politique de privatisation des services publics préconisée par le F.M.I. et la B.M., ainsi que les modalités d’attribution des contrats d’exécution peuvent présenter, pour la classe dirigeante, des séductions telles qu’au lieu de les jauger par rapport à l’intérêt national, elle n’y voit qu’un moyen de faire des affaires juteuses sous couvert de recommandations des “donateurs” et des prêteurs. Alors, adieu politique sociale et développement humain.

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Avant d’aller à Washington, c’est ici, sur le plan local, entre Libanais qu’il faudrait commencer par s’entendre sur une évaluation de la situation et sur une politique lucide. Qu’on commence donc par tirer la leçon des mirobolantes promesses arabes d’assistance à la reconstruction. Là, tout au moins, la dérobade aura été claire et sans ambiguïté. L’intervention des puissances occidentales, sous l’égide de Washington, le 16 décembre prochain, si elle se concrétise, pourrait être plus effective, certes, mais elle serait aussi, sûrement, assortie de conditions si contraignantes que ses conséquences sociales pourraient devenir un désastre. Nous avons à peine deux mois pour nous y préparer en nous disant: que les solutions que nous pouvons trouver nous-mêmes à nos problèmes seront toujours mieux adaptées que celles qu’on nous imposera - qu’il vaut mieux aller lentement et avec des plans moins ambitieux et conserver nos libertés de choix - que la priorité d’où tout dépend, c’est de se doter d’une administration, de services publics et de municipalités compétents et efficaces. Tout le reste n’est que bavardages.

RENE AGGIOURI.