BLOC-NOTES
SE SOUMETTRE OU SE DEMETTRE
Ce n’est pas en Premier ministre pressenti, mais en monarque régnant que M. Hariri a pris la parole à l’USJ. Devant un parterre d’étudiants et de ministres, le chef du gouvernement démissionnaire et néanmoins réintronisé a fait, en avant-première, une véritable déclaration ministérielle dont l’idée-force, martelée tout au long de l’exposé, est qu’il ne tolérera plus désormais les caprices de diva ni les coups de gueule de superstar de certains de ses ministres. Tout le monde divra rentrer dans les rangs. Pas de solistes, pas de vedettes, pas d’états d’âme. La majorité seule dicte sa loi. Quel que soit le contestataire, il devra se soumettre ou se démettre. L’opposition, ce n’est pas au sein du gouvernement qu’elle doit se manifester, mais au parlement, a dit encore M. Hariri. Seule l’opposition parlementaire a le droit d’exprimer ses refus. Elle pourrait ainsi, le cas échéant, faire tomber le gouvernement en lui déniant la confiance. C’est ça la démocratie. C’est vrai, c’est ça la démocratie. Mais M. Hariri a oublié d’expliquer à ses auditeurs, du moins aux étudiants qui, eux, ne gravitent pas dans l’orbite haririenne, comment un processus électoral, tel que celui que l’on vient de nous infliger, peut générer une opposition parlementaire en mesure de faire tomber un gouvernement? Mis à part les cinq ou six «accidents» qui ont échappé de justesse à l’œil vigilant de M. Michel Murr. Mieux encore. Le Premier ministre passé-présent-et-avenir, répondant à l’avance à ceux qui réclameraient un gouvernement d’union nationale, a affirmé que c’était là une option non une obligation, que l’usage dans toutes les démocraties du monde veut que ceux qui ont gagné les élections gouvernent ceux qui les ont perdues, sans être tenus pour autant à les dorloter, ni à leur faire des excuses ou des ronds de jambe. Voyez ce qui se passe ailleurs, a encore laissé entendre M. Hariri. En Angleterre, par exemple, John Major dirige un gouvernement tory homogène et il ne viendra à l’esprit de personne de lui demander de se mettre en quête du Labour pour le prier de partager le pouvoir avec lui. Jacques Chirac n’ira pas, non plus, faire des grâces aux socialistes, ni Clinton aux Républicains. Le Likoud de Netanyahu gouverne avec deux voix de majorité et les travaillistes de Peres ne songent pas à émettre la moindre protestation. Alors?!… Alors, dans l’absolu, rien. Mais dans la pratique, ni John Major ni Jacques Chirac n’ont jamais organisé des élections semblables à celles que nous devons au gouvernement Hariri. De plus, ni Major, ni Chirac, ni Clinton ne sortent d’une guerre de 15 ans qui a pris une vilaine coloration confessionnelle et détruit la structure humaine, l’infrastructure du pays et ses institutions. Au lendemain de la IIème guerre mondiale, le général de Gaulle a formé un gouvernement d’union nationale pour refaire la France. En Israël, le Likoud et les travaillistes ont collaboré à plusieurs reprises, au sein d’un Cabinet mixte, pour faire face à des moments difficiles de leur histoire. Peu importe. M. Hariri, lui, n’en veut pas. En vieux routier de la démocratie, il tient absolument à ce qu’il appelle une majorité. Autant qu’il tient à Fouad Sanioura, autant que Dieu sait qui tient à Walid Joumblatt. Et pourtant… Et pourtant, dans les pays que cite volontiers M. Hariri, il n’est pas d’exemple qu’un ministre des Finances se soit fait gruger, quatre longues années durant, par un gang de ses subordonnés qu’il a lâché la bride sur le cou. Un tel ministre se serait vu non seulement acculé à la démission, mais, au meilleur des cas, mis en examen. Au lieu de quoi, les étudiants de l’USJ eurent droit à un tel panégyrique dudit Sanioura que certains, frappés de stupeur, se sont demandé s’il s’agissait là de notre ministre délégué aux Finances ou bien de Mère Thérésa. Quant à Walid Joumblatt, avouer publiquement tricher sur ses impôts et en même temps se faire non seulement attribuer le portefeuille de son choix, mais exiger de désigner lui-même au moins trois ministres de son bloc est une première mondiale, toutes républiques bananières confondues. Sans compter d’autres ministres décrétés «inamovibles» par les décideurs et qui peuvent s’enorgueillir d’un C.V. qui ferait rougir les frères Dalton de Lucky Luke. «Malheur à celui qui remue le fond d’un peuple» (Michelet). Nous avons, pendant vingt ans, pataugé tant et si bien dans la mare, qu’il nous sied mal de venir aujourd’hui nous plaindre de ce que nous avons fini par recueillir à la surface.
ALINE LAHOUD.