LA TRIBUNE
POUR DES PRUNES?...
M. Jacques Chirac a eu le mérite de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Tout le monde? Oui, le monde entier c’est-à-dire toute l’Europe, toutes les Amériques, toute l’Afrique, l’Asie tout entière et même l’Australie. Mais que pèsent tous les continents dans la balance israélienne de M. Netanyahu?
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Qu’a dit donc d’original M. Chirac? Que la paix entre Israël et ses voisins ne peut être bâtie que sur la restitution des territoires occupés par Israël en 1967 (et en 1978 au Liban) Jérusalem-Est inclus; que les Palestiniens ont le droit de se doter d’un Etat; que cet Etat doit être démocratique et exclure la violence; qu’un Etat palestinien est, pour Israël, le plus sûr partenaire de la paix. En un mot, que la sécurité, obsession des Israéliens, ne peut résulter que de la paix dont les fondements sont ainsi définis comme ils l’avaient été déjà à Madrid, à Oslo et à Taba. Or, face à cette opinion unanime que M. Chirac a, seul osé exprimer tout haut à Haïfa aussi bien qu’à Ramallah, et que partagent d’ailleurs beaucoup d’Israéliens et non des moindres, seul M. Netanyahu (appuyé sur ses colons fanatisés) soutient, au contraire, qu’il ne faut surtout pas permettre la création d’un Etat palestinien car il constituerait une «zone de libre-terrorisme», ainsi qu’il l’écrit dans un livre paru en France début juin et que nous avons eu l’occasion de citer déjà ici-même; que la priorité pour Israël, c’est sa sécurité et qu’elle se fonde sur l’occupation des territoires arabes et la surveillance, les armes à la main, de la population palestinienne; que cette population doit se contenter d’une autonomie municipale et d’une police désarmée; que la paix, si elle ne peut être conclue formellement sur ces bases, résulterait néanmoins d’un perpétuel louvoiement dans les négociations pendant que des «faits accomplis» sur le terrain se poursuivraient jusqu’à décourager les Arabes et tous les médiateurs et autres parrains de négociation. M. Netanyahu est sûr de son fait. Et si M. Chirac persiste à prendre le contre-pied de sa politique, il en subira les conséquences comme jadis De Gaulle dans les années 68-69, victime des crises intérieures qui ébranlèrent la France.
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Fallait-il que M. Chirac parte ainsi, en flèche, ouvertement contre les thèses et les tactiques de M. Netanyahu? C’est une question qui a été beaucoup débattue ces derniers temps, à tous les niveaux, aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis dont le parrainage est devenu inefficace. Dans l’ensemble, l’impression qu’on en retire est que, finalement, on donne raison à M. Chirac d’avoir «secoué le prunier», comme on dit. On peut cependant toujours se demander si ce n’est pas seulement «pour des prunes». (On sait que cette expression remonte justement à l’époque où les Croisés avaient tenté de conquérir Damas; mais ils n’en avaient rapporté que des plants de prunier qu’en Europe on ne connaissait pas encore).
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Face aux tactiques dilatoires et à la politique des faits accomplis poursuivies par M. Netanyahu à l’égard des Palestiniens; face aux provocations à l’égard de la Syrie à qui Israël cherche ouvertement querelle (son Etat-Major, par exemple, vient de demander un supplément budgétaire d’un milliard pour se préparer à la guerre contre la Syrie - et certaine presse bat tous les jours le tambour accusant Damas d’intentions belliqueuses), que peut le parrain américain et que peut l’Europe que M. Chirac veut réveiller? Pour exercer une pression décisive, qui est certaine-ment en leur pouvoir, encore faut-il qu’Europe et Etats-Unis s’entendent et coordonnent leur action. Et cela, aussi bien sur le plan économique et militaire que sur le plan moral en agissant, sur ce second plan, directement sur l’opinion israélienne pour la rassurer et lui redonner confiance dans la paix telle qu’elle a été conçue et formulée à Madrid.
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Mais il n’y a pas de temps à perdre. Car les menaces d’un abandon du processus de paix au profit de la violence existent réellement. Et M. Netanyahu et son entourage sont bien clairement persuadés que l’usage de la force leur est encore autorisé - et qu’il leur sera pardonné comme ce fut toujours le cas par le passé... mais est-ce bien sûr cette fois-ci alors que la volonté de paix des Arabes est si évidente? L’Europe peut faire entendre sa voix; mais c’est en définitive l’Amérique qui détient les clés. Dans l’exercice de sa fonction de parrain, elle a fait preuve, jusqu’ici, de longanimité. Il est temps qu’elle s’impatiente et s’inquiète. Et secoue elle aussi le prunier, mais pas seulement pour des prunes.
RENE AGGIOURI.