BLOC-NOTES

UN PEU DE DECENCE, MESSIEURS

Ceux qui se lancent aujourd’hui dans les conjectures les plus échevelées, quant à un éventuel retrait de la désignation du président Hariri, feraient mieux de mettre un peu d’eau dans leur vin. Inutile de palabrer sans fin et de se gargariser de spéculations saugrenues quand la Constitution n’envisage même pas le cas d’un président du Conseil pressenti qui se ferait tirer l’oreille et ne lui interdit pas de perdre son temps et le nôtre par la même occasion. De plus, il est dangereux de se jeter à l’aveuglette sur un terrain miné qui - entre autres causes - a mené le pays - dans un passé récent - à une guerre dévastatrice dont il ne s’est pas encore relevé. Comme il est irréfléchi de penser remplacer Rafic Hariri à l’heure actuelle. Quel est l’homme providentiel - que nous n’avons pas encore repéré - en mesure de nous proposer un programme de gouvernement salvateur ou simplement crédible? Ce n’est pas là un plaidoyer en faveur de M. Hariri. Nous l’avons, dans cette page suffisamment critiqué pour ne pas être taxé de tourne-casaque. Nous sommes toujours convaincus que la politique du Premier ministre sortant-rentrant - sur le plan socio-économique - est un pur désastre et son obstination un véritable drame national. Nous sommes, comme l’écrasante majorité des Libanais, pris à rebrousse-poil par son style dictatorial et le choix de certains de ses collaborateurs. Comme nous sommes inquiets de sa manie de vouloir rogner les dernières prérogatives que Taëf a laissées à la présidence de la république. A n’en pas douter, M. Hariri est un homme intelligent, capable et déterminé, autrement comment expliquer son extraordinaire et fulgurante réussite personnelle? Mais est-ce intelligent de bouder quand on ne réussit pas à imposer sa volonté? Et depuis quand bouder est un style de gouvernement payant? Bouder est vilain, même pour un gamin du jardin d’enfants. Le Larousse en donne la définition suivante: «Marquer du dépit, par une attitude renfrognée». Cela se traduit aussi par l’expression «se retirer sous sa tente» qui signifie abandonner une cause, une charge, un poste, une responsabilité par mauvaise humeur ou par susceptibilité. Il faut dire que l’adaptation qu’en fait M. Hariri se rapproche davantage de l’expression arabe qui dit: «ni marié, ni divorcé». Résultat, nous nous retrouvons, lui et nous, le pied suspendu dans le vide. Situation pour le moins inconfortable surtout quand on songe que nos problèmes s’entassent et empirent; que les Israéliens se font de plus en plus menaçants aux frontières; que la population se débat entre la pauvreté et la misère; que nos rues et nos routes sont transformées en fondrières et nos villes en cités lacustres (mais sans pilotis); que les micmacs qui se pratiquent aux carburants menacent le pays de paralysie totale; que l’administration, déchaînée, multiplie et accumule les scandales; que la crise de l’enseignement et de l’université menace d’explosion; que le chômage s’annonce galopant; que le secteur de l’audiovisuel ne sait plus ni sur quel canal émettre ni sur quel pied danser. Reste à savoir pour quelle raison majeure, le Premier ministre désigné laisse-t-il aller le pays à vau-l’eau et les Libanais au diable? Et dans l’intérêt supérieur de qui ou de quoi les trois présidents s’amusent-ils au jeu des chaises musicales? Est-ce à dire que si Fouad Sanioura ne réintègre pas les Finances, le système monétaire international va s’effondrer en nous engloutissant sous les décombres? Que si Assaad Hardane perd son portefeuille nous perdrons notre identité arabe? Que si Bassem Sabeh ne fait pas une entrée triomphale dans le nouveau Cabinet, nous devrons faire notre deuil des libertés et des droits de l’Homme? Que si Farès Bouez cède les Affaires étrangères, nous serons mis au ban des nations? Que si Akram Chéhayeb ne déloge pas Marwan Hamadé, les bases de la Montagne seront secouées par un séisme ravageur? Que si Michel Murr est évincé de l’Intérieur, nous verrons resurgir les barricades? Que si Chahé Barsoumian cesse de jouer à la trempoline avec les carburants, le prix du baril menacerait l’économie mondiale? Que si M. Berri ne décroche pas pour ses fidèles au moins trois à quatre maroquins, nous verrons les Israéliens patrouiller Place de l’Etoile? Est-ce là le véritable enjeu de la crise dont notre troïka nous fait cadeau à l’approche de Noël? Et à propos de «troïka», le mot en l’occurrence est impropre s’agissant d’un attelage où trois chevaux courent de front dans la même direction. Il vaudrait peut-être mieux le remplacer par «boudeuse» (puisque bouder il y a) qui désigne un siège à deux places dont les occupants se tournent le dos. En y ajoutant un troisième coin, ça fera juste le compte. Mais ça ne fait plus le nôtre.

ALINE LAHOUD.