LA CHRONIQUE

L’EUROPE PLURIELLE: AUX FRONTIERES DU REEL OU DE L’UTOPIE

Et Jacques Delors, autre bâtisseur de l’Europe plurielle d’entonner haut et fort: «Soyons cons-cients, bâtissons en-semble, une Europe puissante et généreuse, capable d’affronter les défis du troisième millénaire, intolérable à l’égard des retardataires. Rendons à ce vieux continent, ses titres de noblesse séculaire.» Toutefois, à sonder les reins et les cœurs, on s’aperçoit que les intentions ne sont pas toutes les mêmes. De l’aveu même de ses tenants, la communauté euro-péenne, ne vit pas ces plus beaux jours. Elle est dans l’impasse, un syndrome empoisonnant l’af-fecte d’un bout à l’autre. Puisse-t-elle ne pas manquer le rendez-vous de l’Histoire. Car elle doit réussir avant la fin du siècle, un saut périlleux vers la monnaie unique, et accueillir dans son sein de nouveaux partenaires qui font la queue, alors que ses institutions, toutes différences confondues, ne se prêtent pas encore à supporter une mutation de cette envergure, la plus im-portante depuis un demi-siècle, dans un déséquilibre planétaire où elle trouve du mal à s’im-poser, voire à s’identifier comme telle, - face à un processus de mondialisation à double vitesse, soumis aveuglément aux lois du marché, intransigeant quant à la concurrence internationale et la libre circulation des capitaux.

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Devant toutes ces échéances, l’Europe doit surmonter, qu’elle le veuille ou pas, les difficultés qui la rongent. Elle doit surtout, redonner à la démocratie dont elle est la nourrice incontestée, sa légitimité d’antan, obsédée qu’elle est, par un capitalisme sauvage et une économie mar-chande dont les abus et les outrances font la loi du talion. L’Europe du troisième millénaire et au delà, doit se pourvoir d’une nouvelle dynamique, pour jugu-ler un chômage incontournable à tous les égards. Aussi, un débat bien réfléchi entre tous les partenaires sur l’avenir de l’Europe, s’avère impératif. Celui tenu tout récemment à Strasbourg, sous la houlette de Jacques Delors, a dû certainement secouer les opinions publiques du Vieux continent qui, depuis des siècles, fut pour le meilleur et pour le pire, au centre du monde. Toutefois, optera-t-il, inélucta-blement, pour le progrès ou pour le déclin? Va-t-il se replonger dans ses vieilles traditions, ou va-t-il se résigner face au colosse américain qui gouverne la planète? Va-t-il divaguer dans l’inconnu et s’inscrire à jamais parmi les retardataires, ou s’émanciper enfin, de l’autori-tarisme d’outre-Atlantique? Toutes ces graves interrogations, posent des menaces inquiétantes quant à la possibilité d’une Europe potentielle qui fasse contre-poids. Les difficultés cumulées, auxquelles elle est affrontée n’étant pas moins graves, c’est aux Européens qu’il incombe de réussir, le plus tôt, ces gageures. Les urgences frappent à la porte. En effet, la morosité dont souffre le processus de l’union écono-mique et monétaire, le peu de confiance qu’éprouvent les citoyens à son égard, la grande illusion de ses voisins de l’Est, de s’y incorporer, récemment libérés du totalitarisme. Les pays méditerranéens n’étant pas moins anxieux d’y adhérer, l’Europe plurielle, répondra-t-elle à leurs aspirations? L’Europe de l’an 2000, pourra-t-elle s’affranchir, une fois pour toutes, des handicaps qui la rongent au quotidien? Parviendra-t-elle à assurer un destin de cette ampleur? Ou va-t-elle dégénérer en une simple zone de libre-échange, ce qui est tout à fait à son désavantage. L’Europe et les Etats qui la composent, a-t-elle du mal à retrouver son vrai visage et son prestige d’antan? Se fera-t-elle au détriment du modèle social européen devenu un complexe d’invalidation, d’autant plus qu’il s’accompagne d’un renversement brutal des rapports de force entre un capital vicié jusqu’à la moëlle, et un monde de travail de plus en plus démuni? La France, berceau des droits de l’homme, répondant à son rôle mondial et à sa vocation ne peut que venir à la rescousse d’une Europe déboussolée, l’Eu-rope telle que l’ont voulue et pour laquelle ont inlassablement combattu Jean Monnet, Charles De Gaulle, Konrad Adenauer, Henri Spaak, Robert Shuman, Alcide de Gaspéri et finalement Jacques Delors. Toutes ces éminences, savaient à fond le sublime et l’épouvantable dont les Européens étaient capables, pour assurer la grandeur de leur destin. Si l’Europe ne donne pas les réponses à toutes ces reven-dications, des dizaines de mil-lions de chômeurs et d’exclus lui apporteront la leur, celle du plus cruel désespoir. L’urgence d’une citadelle européenne fortement construite est là et non ailleurs. A bon entendeur!

«J’aime les hommes qui ont la même idée, nette et claire, et qui vont jusqu’au bout pour l’exécuter.»

Jean Monnet (1)

(1) Jean Monnet, économiste et homme politique français initiateur de l’Europe unie.

José M. LABAKI.