SE DISANT PRET A COOPERER AVEC “L’OPPOSITION DE L’EXTERIEUR”
BOUTROS HARB:
“SI LE PROGRAMME DU CABINET SE RAPPROCHE DU MIEN,
JE LE SOUTIENDRAI ET DANS LE CAS CONTRAIRE
JE RALLIERAI SES DETRACTEURS”
Si le programme du gouvernement se rapproche du mien, je le soutiendrai et, dans le cas contraire, je rallierai ses détracteurs”, déclare M. Boutros Harb, nouveau député de Batroun, ayant recueilli le plus grand nombre de suffrages au Liban-Nord (99.973 voix) parmi les candidats chrétiens. Ayant boycotté les législatives en 1992, bien qu’il était pres-senti, alors, pour faire partie d’une liste forte, il a jugé préférable, cette fois, d’y prendre part, estimant plus efficace d’œuvrer de l’intérieur de l’Assemblée nationale et à travers les institutions. Fait à signaler: il est le premier, parmi les nouveaux parlementaires, à réclamer avec insistance l’application de la loi sur l’enrichissement illicite, partant de sa conviction que “quiconque se consacre à la chose publique, est tenu d’agir avec transparence, pour dissiper le doute sur son honorabilité”. Enfin, il invite le Pouvoir à reconsidérer son ordre des priorités et, le gouvernement, à réviser sa politique socio-économique, en accordant plus d’attention aux secteurs productifs.
RELEVER LE NIVEAU DE L’ACTION PARLEMENTAIRE
M. Harb juge nécessaire, tout d’abord, de relever le niveau de l’action parlementaire. “Il faut, dit-il, affranchir le député des services qu’il a pris l’habitude de rendre à ses électeurs, pour se consacrer davantage à sa mission essentielle, à savoir: légiférer et contrôler l’Exécutif”.
- Envisagez-vous de constituer un bloc sous l’hémicycle et quels sont les membres de l’Assemblée avec lesquels vous aimeriez coopérer?
“Former un bloc parlementaire est plus un moyen d’action qu’un but en soi. Il aurait été préférable pour mes colistiers et moi-même, d’engager la bataille électorale et d’accéder au parlement sur base d’un programme préétabli. “J’ai bien affronté mon électorat avec un programme que je suis déterminé à appliquer, mais j’aurais voulu maintenir l’alliance avec M. Misbah Ahdab; ce qui ne semble pas être le cas. Peut-être ne voudrait-il pas entamer sa vie politique en tant qu’opposant et ne pas s’aligner sur ma ligne politique répondant aux aspirations de mes électeurs. “Quoi qu’il en soit, je multiplie les contacts avec bien des collègues qui partagent mes idées et dé-fendent les mêmes principes, en ce qui concerne, notamment, la loi sur l’enrichissement illicite.”
JE ME CLASSE PARMI LES OPPOSANTS
- Vous considérez-vous comme un opposant ou un loyaliste et pourquoi?
“Tout d’abord, je tiens à préciser que je m’oppose à un courant dé-terminé. Partant de là, si le nouveau Cabinet change de politique, je pourrai le soutenir et, dans le cas contraire, je le combattrai. “Un homme politique doit être loyaliste ou opposant. Actuelle-ment, je me classe dans la seconde catégorie; aussi, ai-je décliné l’offre qui m’a été soumise de faire partie du gouvernement, car le Pouvoir n’a pas la capacité de changer quoi que ce soit, les procédés qu’il utilise ayant conduit le pays au bord du gouffre, tout en provoquant plus d’effondrement aux plans social, économique, administratif, juridique et institu-tionnel, en dépit de certaines réalisations dans le domaine de la reconstruction”.
- Etant donné les résultats des récentes législatives, que pensez-vous du boycottage du scrutin et ceux qui l’ont prôné ont-ils eu tort ou raison?
“J’estime que si tous les oppo-sants avaient engagé la bataille électorale, ils auraient eu non moins de quarante députés. Mal-heureusement, l’opposition s’est divisée et, de ce fait, a favorisé l’élection des loyalistes”.
GEMAYEL, EDDE ET AOUN DEVRAIENT POUVOIR RENTRER
- Seriez-vous disposé à coopérer avec l’opposition de l’extérieur?
“Oui, mais dans le cadre d’un programme d’action commun, qu’elle s’emploierait à appliquer. Je demande à l’Etat d’offrir des garanties pour permettre au “amid” Raymond Eddé, au général Michel Aoun et au président Amine Gemayel de revenir au pays pour y exercer leur action politique. Ceci ne me paraît ni complexe, ni difficile. Ainsi, M. Dory Chamoun revient fréquemment à Beyrouth et y exerce son rôle politique. Il fait même des déclarations parfois dures et blessantes sans être in-quiété. “J’agirai dans ce but et le plus rapidement possible, en exigeant l’ouverture des dossiers de ces personnalités”.
- Pensez-vous que l’application de la loi sur l’enrichissement illicite donnera le résultat que vous en escomptez?
“Je ne considère pas qu’elle réalisera la réforme politique et administrative, mais constituera une partie d’un plan d’ensemble. Cependant, ceux qui sont réfrac-taires à toute réforme, s’opposeront à son application et empêcheront l’élaboration de toute législation de même nature. “De toute manière, quiconque s’occupe de la chose publique est tenu d’opter pour la transparence, pour dissiper le doute sur son honorabilité, qu’il s’agisse du député, du ministre ou du chef de l’Etat. Faute de quoi, la réforme ne pourra pas être réalisée.”
A L’OPINION PUBLIQUE DE RECLAMER DES COMPTES AUX DEPUTES
- Vous vous êtes engagé à tenir les promesses faites aux électeurs à l’occasion des législatives. Croyez-vous pouvoir les satisfaire?
“Je n’épargnerai aucun effort pour y aboutir, en essayant de rallier à mon action un grand nombre de parlementaires, à l’effet d’exercer des pressions sur les responsables. L’important est que l’homme ait foi en sa ligne politique et œuvre en vue de n’en pas dévier. “Puis, l’opinion publique est capable de réclamer des comptes lors des échéances électorales, à ceux qui n’auront pas tenu leurs promesses ou ont adopté des positions allant à l’encontre de l’intérêt national.”
- Le précédent Cabinet est accusé d’avoir suivi une politique ayant porté la dette publique à plus de dix milliards de dollars. Com-ment évaluez-vous ses réalisations et formulez-vous des griefs à son égard?
“Après une longue guerre, le pays a besoin de remettre en état ses infrastructures et de recons-truire les régions dévastées par les douloureux événements, afin de pouvoir suivre l’évolution dans ce domaine. Il n’y a pas de désaccord sur ce point. Cependant, les Libanais ne sont pas d’accord sur la facture astronomique que leur vaudra la reconstruction.
IL FAUT REVISER L’ORDRE DES PRIORITES
“Le gouvernement a commis l’erreur de vouloir réaliser tous les projets à la fois, sans établir au préalable un ordre des priorités. Ainsi, des milliards ont été dépen-sés sur des secteurs improductifs. Ceci a eu pour conséquence de paralyser d’autres secteurs produc-tifs, tels ceux de l’agriculture et de l’industrie. “L’opération de paix trébuche et son aboutissement semble devoir prendre du temps. Le gouvernement aurait donc pu prendre son temps, au lieu d’agir avec précipitation, faisant du Liban un Etat en déficit, non capable de rembourser les dettes aux échéances fixées. D’autant que 40 pour cent du budget annuel sont destinés à acquitter les intérêts de la dette publique, non à la rembourser. “Le gouvernement est donc appelé à reconsidérer sa politique au plan du développement et de la reconstruction, de manière à accorder plus d’attention aux problèmes socio-économiques”.
- On constate que la plupart des projets sont confiés à des firmes étrangères, ce qui s’est traduit par l’embauchage de techniciens non-libanais, surtout à l’Office de l’électricité du Liban, au ministère des Télécommunications et au Casino du Liban. Qu’auriez-vous à dire à ce sujet?
“Ceux qui tiennent les rênes du pouvoir chez nous n’ont pas foi dans les capacités et l’administration libanaises. C’est pourquoi, ils font appel au secteur privé pour soi-disant éviter la routine ad-ministrative et recourent au procédé du gré à gré. “De plus, ils posent des condi-tions et exigent des spécifications que les firmes libanaises ne peuvent satisfaire.
JE BLAME LE GOUVERNEMENT…
«Je blâme le gouvernement pour n’avoir pas réformé son admi-nistration afin de la rendre apte à gérer l’exécution des projets et n’avoir pas recyclé la main-d’œuvre nationale, ouvrant largement la voie à la concurrence étrangère. Ainsi, l’ouvrier syrien perçoit un salaire 20 pour cent inférieur à celui de l’ouvrier libanais. «Le ministère du Travail devrait, en coopération avec celui de l’Intérieur, mettre au point une politique ou quelque arrangement de nature à sauvegarder les droits de la main-d’œuvre libanaise. Il n’est pas permis que les ouvriers syriens, palestiniens ou de toute autre nationalité concurrencent les ouvriers libanais dans leur propre pays. «Le même problème se pose par rapport aux techniciens libanais, ce qui me porte à soutenir que le pays est géré selon un système plus commercial que social».
- Le Pouvoir parle souvent de «développement équilibré» et il est de notoriété publique que les régions éloignées de la capitale, notamment celle de votre région natale, Tannourine, manquent de téléphone, de routes et d’électricité. Comment comptez-vous procéder pour améliorer la situation dans les zones rurales?
«Le député a le devoir d’informer l’Autorité des besoins de sa circonscription et de son peuple; de réclamer l’exécution de projets d’utilité publique, à l’effet de mettre fin à la frustration de localités n’ayant pas profité du développement équilibré, que celles-ci soient au Nord, au Sud ou dans la Békaa.
POUR LA SUPPRESSION DU MINISTERE DE L’ENSEIGNEMENT TECHNIQUE
- En tant qu’ancien ministre de l’Education nationale, approuvez-vous le partage de ce département en trois parties: éducation, culture et enseignement supérieur, enseigne-ment professionnel et technique?
«J’ai présenté des propositions de lois visant à annuler le ministère de l’Enseignement professionnel et technique pour le rattacher à l’Education nationale, tout en reconsidérant la situation du ministère de la Culture et de l’Enseignement supérieur. Ces propositions sont toujours à l’étude. «Je préconise, d’autre part, le rattachement de la Direction générale de la Jeunesse et des sports au ministère de la Culture. Je propose, aussi, la suppression du ministère des Emigrés et le rétablissement du ministère du Plan dont l’élimination a été une grosse erreur».
- Comment jugez-vous la fusion des branches de l’Université libanaise qui a été opérée, dit-on, d’une manière chaotique?
«J’essaye de comprendre en profondeur cette question. Malheu-reusement, ceux qui s’opposent à la fusion ne sont pas enclins à en discuter avec les responsables. Je n’ai reçu jusqu’ici aucun d’eux, hormis des responsables de la section de pharmacie qui ont soulevé l’aspect scientifique et académique de la question. «Le ministère de l’Enseignement supérieur assure que l’opération se déroule d’une manière normale de façon à préserver le niveau de l’U.L., tout en éliminant les sé-quelles de la guerre et les consi-dérations d’ordre confessionnel. «Pour cela, je ne suis pas en mesure de me faire une idée claire du problème. Il importe, toutefois, de se pencher sans retard sur ce dernier pour tenter de lui trouver une solution adéquate; le plus tôt sera le mieux».
(Propos recueillis par ZALFA BASSILA)