HOMMAGES PRESIDENTIELS

VIBRANT HOMMAGE DE L’UNESCO AU PRESIDENT LEOPOLD SEDAR SENGHOR
A L’OCCASION DE SON 90ème ANNIVERSAIRE

HRAOUI: “J’AI LE GRAND PLAISIR DE PRENDRE PART A CETTE INITIATIVE PAR LE CŒUR ET L’ESPRIT”

HELOU: “LEOPOLD SENGHOR? UN MAITRE”

L’UNESCO a pris l’initiative de rendre hommage pendant plusieurs jours à Paris même et en Nor-mandie, au poète et à l’ex-président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor qui fête son 90ème anniversaire. Le Liban, représenté par le président Charles Hélou, a eu à cette occasion un double rôle. En effet, le président Hélou a présidé l’une des séances consacrées à M. Senghor. Au préalable, il avait donné lecture d’un message du président Elias Hraoui adressé aux présidents francophones. En plus du message présidentiel, nous reproduisons des extraits de l’intervention du président Hélou qui a rendu hommage, en termes sentis, à son ancien homologue sénégalais.

IL A ETE A LA FOIS PILOTE ET POETE

C’est un personnage de “La princesse lointaine” qui le dit: “A bord de toute nef que l’orage ballotte “Il faudrait un poète à côté du pilote”. Léopold Sédar Senghor a été, à la fois, pilote et poète. Je veux dire que l’harmonie de ses vers ne lui a rien enlevé de la clairvoyance et de la force qui ont été les siennes dans son pays sénégalais, ainsi qu’à l’intérieur de la fédération du Mali regroupant le Soudan, la Haute-Volta, le Dahomey et, aussi, en France comme dans le reste du monde. Qu’est-ce que l’homme d’Etat? Je réponds: un homme de lucidité et de courage. Le dictionnaire présente l’homme d’Etat comme étant “une personne initiée à la science du gouvernement ou jouant un des premiers rôles dans l’administration du pays. On compte, hélas, ajoute le dictionnaire, “plus de politiciens que d’hommes d’Etat”. A chaque réalisation importante, correspond un ouvrage littéraire en prose ou en vers, du président Senghor. En 1980, après plusieurs mandats présidentiels, Léopold Senghor démissionne de la présidence de la République sénégalaise. Il est, un an plus tard, élu président de l’Interafricaine socialiste. En 1983, il est élu à l’Académie française et y entre avec un discours retentissant, auquel Edgard Faure répond avec une même éloquence. Le 29 mars 1984, il entre à l’Académie et presque en même temps, au Haut Conseil de la francophonie. En 1988, il publie dans un remarquable ouvrage, “Ce que je crois”. En 1990, il inaugure à Alexandrie d’Egypte l’Université internationale de langue française: “Léopold Sédar Senghor.” Il abandonne le Haut Conseil de la francophonie dont il était le prestigieux vice-président et accepte d’être président d’honneur de ce Haut Conseil. A Verson dans la région de Caen, on inaugure un espace culturel qui porte son nom: “Léopold Sédar Senghor”.

HOMMAGE AUX LIBANAIS DU SENEGAL

En 1966, il avait fait une visite au Liban. Dès son arrivée chez nous, il répondait à mon discours de bienvenue en rendant hommage à nos Libanais installés au Sénégal: “Le Liban a joué un très grand rôle, vous le savez mieux que moi, dans l’élaboration de la culture méditerranéenne et pendant six ans, j’ai été professeur de langues classiques, de grec et de latin. Puis, il y a le rôle que vous jouez ici dans cette partie du Proche-Orient: vous êtes les plus arabes et en même temps, vous êtes les plus universalistes...” Je lui répondis: “Notre rencontre affirme, surtout, une communauté de vues sur l’homme et sur le monde. Elargies aux dimensions d’un humanisme intégral, comment nos relations ne seraient-elles pas ce qu’elles sont, puisqu’à nos latitudes respectives, nous avons, vous et nous, assez de clairvoyance et de tendresse pour admirer et pour aimer ce que vous appelez “l’arc-en-ciel des visages neufs de nos frères”. “Nous avons écouté avec admiration les messages par lesquels vous invitez vos compatriotes musulmans et chrétiens “à fonder leur indépendance et leur unité sur leur foi commune en un Dieu unique”. C’est une erreur de croire que le problème est de domestiquer la nature et non de perfectionner l’homme”. “A travers bien des vicissitudes, en dépit des épreuves, dont la plus cruelle persiste à nos frontières du Sud, notre Orient arabe, sans cesse convoité, a toujours triomphé des tentatives d’hégémonie sous quelque forme qu’elles se soient présentées..”

LE LIBAN AU CARREFOUR DE TOUS LES APPELS

Le président Senghor répondit: “Tour à tour, doucement ou violemment sollicité par le désert et la montagne, par la montagne et la plaine, par la plaine et la mer, par le marin et le commerçant, par le paysan et le pasteur, par le poète et le philosophe, par le Christianisme et l’Islam, plus dramatiquement par l’Orient et par l’Occident, comment le Liban n’aurait-il pas choisi de rester lui-même? De rester au carrefour de tous les appels et de répondre en même temps, à tous: pour partir à la conquête de toutes les richesses du monde”. Dans sa nomination de “Docteur Honoris Causa” à Beyrouth, M. Senghor dit: «Votre projet est de redonner, aux Arabes, avec la connaissance et la fierté de leur passé, le goût de l’expansion, mieux: de l’approfondissement spirituel». «L’Afrique a toujours fait partie de la Méditerranée. Ibn Khaldoun était africain et Averroès à moitié. Vous pouviez moins, vous, Libanais, vous désintéresser de la question que, de tout temps, vous avez fondé, en Afrique, des colonies, dont la plus célèbre fut Carthage, qui m’a fait, avant-hier, son citoyen d’honneur et dont la troisième est, aujourd’hui, la colonie libanaise du Sénégal».

***

Je retrouvai le président Senghor six ans après, à Dakar: j’avais terminé mon mandat présidentiel, devenant président de l’Association des parlementaires de langue française. Le président Senghor m’accueillit en même temps que mes collègues, en nous disant dans un brillant discours: «L’Europe tente de réaliser son unité sur la base d’une communauté économique fondée sur la complémentarité de ses cultures et la mise en commun de ses ressources matérielles comme de ses inventions techniques. L’Afrique rassemble, du Nord au Sud, les énergies créatrices de ses peuples pour sortir, progressivement d’un état de sous-développement qui, pendant plusieurs siècles, a ralenti sa marche vers le progrès. L’Amérique et l’Asie, très précisément les U.S.A., l’U.R.S.S. et la Chine, prenant enfin conscience des méfaits de la guerre, chaude ou froide, amorcent un rapprochement positif malgré les soubresauts actuels en Indochine et au Moyen-Orient…»

LE FRANÇAIS, LANGUE DES DIEUX

Depuis les «Chants d’Ombre» aux «Hosties noires»; depuis les «Ethiopiques» aux «Nocturnes» et en prose depuis «La première liberté» jusqu’à «La cinquième», je crois avoir relu tout Léopold Sédar Senghor. Il y a autre chose encore. Au Liban, un éditeur libanais avait déjà édité un ouvrage remarquable de Léopold Sédar Senghor intitulé: «Négritude, arabité, francité». Déjà dans un de ses premiers recueils, sur la négritude et l’humanisme, le président Senghor écrivait: «La négritude est l’ensemble des valeurs culturelles du monde noir… pour le présenter au monde comme une pierre d’angle dans l’édification de la civilisation de l’universel…» Et même avant son départ pour l’Académie française, Senghor avait accepté de publier, avec moi, un communiqué commun sur la guerre du Liban. Nous étions pleinement d’accord sur le texte, nous n’avions qu’un problème, celui du nombre et de l’emplacement des virgules (oui des virgules), le président Senghor leur donnait une importance majeure. Puis-je ne pas le trahir en citant ses propos tirés des «Epitres à la princesse»: O ma nuit! O ma blonde, ma lumineuse sur les collines! Mon humide au lit de rubis, ma Noire au secret de diamant…» Et ceci des «Ethiopiques»: «Je sais ses ressources pour l’avoir goûté, mâché, enseigné et qu’il est la langue des dieux… le français, ce sont les grandes orgues, qui se prêtent à tous les timbres, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l’orage. Il est, tour à tour ou en même temps, flûte, hautbois, trompette, tam-tam et même canon…» Léopold Sédar Senghor? Un maître.

République Libanaise
Le Président
Baabda, le 10 octobre, 1996
M. Léopold Sédar Senghor
Ancien Président du Sénégal
Monsieur le Président, J’apprends que plusieurs de vos collègues
francophones, anciens ou actuels présidents de la République,
se préparent, à l’occasion de votre 90ème anniversaire,
à rendre hommage à votre action comme poète et homme
d’Etat. A cet hommage s’associent étroitement l’Académie
française, l’Agence de Coopération Culturelle et Technique
(ACCT), le Haut Conseil de la Francophonie (HCF),
l’Association des écrivains de langue française (ADELF)
avec le concours de deux Associations: «La Plume Noire»
et «Action, Stratégies Culturelles Intercontinentales» (A.S.C.I.)
J’ai le grand plaisir de prendre part à cette initiative par le cœur
et l’esprit, en même temps que les personnalités comme
M. Jacques Chirac, M. Abdou Diouf,
M. El-Hajj Omar Bongo M. Lansana Conte,
ainsi que les présidents du Mali, de Côte d’Ivoire
et l’ancien président de la République libanaise,
M. Charles Hélou. Au nom de mes compatriotes francophones,
des pays d’Afrique et en mon propre nom,
je vous adresse toutes mes félicitations.

ELIAS HRAOUI